Éphéméride Musique

5 novembre : 2002, Sortie de « American IV : The Man Comes Around » de Johnny Cash

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Ecrit par Nicolas Houguet

C‘était il y a une quinzaine d’années, à la fin d’une interview d’Eddy Mitchell que j’avais écoutée par hasard. Il avait, à la fin de l’émission, le choix de passer un disque qu’il aimait. Et il a choisi Hurt de Johnny Cash qui venait de sortir. Et je me suis mis à pleurer.

C’est le récit de ma rencontre avec l’homme en noir, cette voix de vieil homme, un peu chevrotante et endeuillée du plus grand des chagrins qui chantait ses souvenirs et sa nostalgie dans une chanson absolument déchirante qui disait l’abandon, la solitude, et la somme de tout ce qu’on a perdu, de tout ce qu’on est devenu, à l’avènement du grand âge rythmé par le frôlement de tant de fantômes et de tant de funérailles. Probablement la chanson la plus déchirante que j’aie jamais entendue.

De lui, je ne connaissais presque rien. C’était bien avant Walk The Line, le film qui racontait son histoire. Il était pour moi une figure lointaine, un nom qu’on croisait parfois sans trop s’y arrêter tant il semblait faire partie d’un folklore typiquement américain, comme le base-ball ou le rodéo. Il était l’un des plus grands chanteurs de country. Une légende chez l’oncle Sam. La voix des hors-la-loi et de l’intégrité. L’un des héros absolus de Bob Dylan. Il a donné des concerts pour les taulards des terribles prisons de Folsom et de San Quentin, cela a donné des disques absolument extraordinaires. Électriques. Audacieux. Il a connu aux côtés d’Elvis et de Jerry Lee Lewis les premiers temps du rock’n’roll. Il a vécu une histoire d’amour magnifique et a formé un couple indéfectible avec June Carter. Il était un monument.

Je ne le connaissais pas. Je n’en savais strictement rien même.

Pourtant, j’ai tout entendu dans la voix du vieil homme, sobrement enregistrée sans effets par dessus la guitare sèche. Il y avait toute sa vie qui passait dans chaque note. Un frisson monumental qui ne m’a pas quitté de toute la chanson et qui, à ce jour, me parcoure dès que je l’écoute. Ce quelque chose d’authentique, qui dit tout, comme le sanglot qui suit une confession à un ami cher au cœur de la nuit. L’adieu et les derniers mots d’un agonisant. Je ressentais tout. Instantanément et sans rien savoir. J’ai acheté ce disque, si loin de moi. Et je l’ai écouté inlassablement. Pendant des années. M’émerveillant de tout ce qu’il suggérait.

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Il était un voyage dans le temps. Aux racines de la musique traditionnelle américaine, certes, mais avait des accents presque bibliques (le texte récité en ouverture est une citation tirée de l’apocalypse). Cash y parle du jugement dernier, d’un homme qui fait le bilan avant sa mort. La triste ballade Give My Love To Rose en est également une métaphore. L’homme est gisant et presque mort, il adresse ses dernières paroles à l’homme qui s’est penché sur lui pour l’écouter. C’est précisément l’effet que ça fait d’écouter ce disque funèbre et sublime, dépouillé.

Il est principalement constitué de reprises. Absolument transcendées par l’interprétation sans concessions de Cash. À ce moment de sa vie, il assume d’être fatigué, brisé, aux portes de la mort, inconsolable après la mort de son épouse. Tout se ressent et chaque chanson, même celles qu’on connaissait déjà, même les rabâchées (Bridge Over Troubled Water de Simon and Garfunkel, que j’ai toujours trouvée mièvre, devient une bouleversante déclaration d’amitié). Même le In My Life des Beatles prend dans sa version une dimension testamentaire.

Sa voix vous accompagne, devient votre compagne, la voix d’un vieux père protecteur pour son fils, la voix d’un homme dans sa vieillesse, dans sa tristesse, dans sa sagesse et sa sérénité. La voix d’un ancien, celle autour de laquelle on fait cercle pour en recueillir l’enseignement comme dans les tribus indiennes. C’est d’une spiritualité bouleversante, chargée, dense, déchirante.

C’est avec ce disque crépusculaire que Johnny Cash est devenu un compagnon de route. Mais surtout pour cette manière de regarder la mort en face, de ne pas ciller, de raconter des destins entiers dans une chanson et leur perdition (Hung My Head). La voix des bandits, des exclus, des hobboes et des gibiers de potence. Une humanité qui transparait à chaque mot. Johnny Cash devient la voix de ceux que l’on n’entend jamais. Exactement comme lorsqu’il s’engageait pour sensibiliser au sort des détenus de qui il s’est toujours senti proche. L’éternel « desperado ».

Parfois un piano et un orgue viennent souligner le crescendo et l’émotion (Danny Boy). Parfois des chœurs discrets pour souligner l’aspect religieux des chants (Cash était profondément croyant et marqué par la foi, sans doute sauvé par elle également). Mais il chante surtout l’amour perdu quand il nous a ébranlé pour toute une vie (The First Time Ever I Saw Your Face). Et toujours sa solitude majestueuse, appuyée par la voix du grand Nick Cave venu se joindre à lui dans I’m So Lonesome I Could Cry.

Il est un mythe américain dans son dernier grand feu, revisite des standards. Et oui, nul besoin de le connaître ou même de parler anglais pour ressentir ce qui se jouait avec ce disque. Le vieil homme se préparait à affronter la faucheuse, sans regret. De toute la force de ce qu’il avait été, de tout ce qu’il avait vécu, de tout ce qu’il avait traversé. Jusqu’à ce We’ll Meet Again, final, cet adieu plein d’espoir, de panache et de douceur.

Rarement un disque m’aura ému à ce point. D’une émotion renouvelée à chaque écoute.

La voix d’un homme. Et son adieu.

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