Littérature Francophone

Frédéric Verger, « Les rêveuses » : le diamant noir de la rentrée littéraire

Écrit par Velda

En 2013, Frédéric Verger fait parler de lui – pas assez – en tant que finaliste du Prix Goncourt avec son magnifique Arden (Gallimard). Aujourd’hui, il revient avec une œuvre aussi surprenante, érudite et mystérieuse qu’Arden. Ce romancier-là, aussi discret qu’indéfinissable, n’en finit pas de nous surprendre et nous offre un roman qui ne ressemble à aucun autre, et dont les multiples inspirations révèlent aussi bien une belle culture littéraire et historique dénuée de cuistrerie, qu’un style d’un classicisme assumé (classicisme dont, on le sait bien, il faut se méfier!) et un goût prononcé pour l’étrange, voire l’horreur, le gothique, la folie. Un mariage peu usuel pour un résultat fascinant, un roman à l’atmosphère qui échappe au qualificatif, tant il en faudrait pour rendre compte de l’état dans lequel ce livre met son lecteur pour peu que celui-ci s’y prête.

Frédéric Verger, Les rêveuses

S’il est un roman qui défie le résumé, c’est bien Les rêveuses, et c’est très bien ainsi, car on s’en voudrait de gâcher au lecteur le plaisir trouble qu’il va éprouver à dérouler, seul devant le livre ouvert, cette histoire complexe et imprévisible. On se contentera donc de planter le décor. 1940, la débâcle. Le jeune Peter Siderman, allemand et juif, s’est engagé dans l’armée française. Il est en fuite. Il tombe sur deux soldats français, assis au détour d’un chemin. « L’un, adossé au talus, le visage semblable à une flaque de lait, regardait le ciel. » L’autre mange du pain et du saucisson. Peter fixe l’homme adossé. « Peter ne pouvait quitter des yeux le visage blanc, trouble comme du saindoux. Au bout d’un moment, il comprit que c’était celui d’un cadavre. » L’idée germe tout de suite : il va s’approprier la plaque de l’homme mort, et son identité. Alexandre d’Anderlange, voilà son nouveau nom. Peter-Alexandre sera fait prisonnier, puis autorisé à rentrer chez lui, chez les d’Anderlange : sa mère est mourante… Comment sa prétendue famille va-t-elle accueillir ce parfait étranger ? Comment va-t-il pouvoir leur cacher la mort du véritable Alexandre d’Anderlange ? Le voilà en Lorraine, près de Bray, le pays des couvents, en pleine forêt, débarqué devant une datcha de bois, emmené au chevet d’une femme malade, Sofia Evseievna*, couchée dans la pénombre, qui lui touche le visage, essuie ses larmes… Il faut la laisser, elle est malade. Puis… « Jeune homme, puisque je montre que je ne suis pas morte, dites-nous donc qui vous êtes.« 

Peter se retrouve donc « en famille », si l’on peut dire, auprès d’une mère mourante, de deux cousines fantasques et d’un majordome dévoué. Une famille en pleine déréliction, complètement ruinée, réfugiée dans ce lieu à la fois splendide et désolé, affamée. « Si vous avez faim, il vous faudra croquer les volets« , lui dit la vieille dame. De temps à autre, le commandant allemand, personnage mi-burlesque, mi-menaçant qui les a pris sous son aile apporte de quoi faire un festin, et Peter l’accompagne dans ses longues promenades. Commence alors une drôle de vie en semi-clandestinité, dans un dénuement mâtiné de noblesse et de déraison. Il y a bien une troisième cousine, Blanche, disparue. C’est en se lançant à sa recherche que Peter va se retrouver enfermé dans la citadelle toute proche, auprès des prisonniers russes affamés, mutilés, mourants. Plane au-dessus de toute l’histoire le secret des nonnes rêveuses d’Ourthières, celles qui disaient leurs rêves…

Dans Les rêveuses, Frédéric Verger, mine de rien se fraye une place bien à lui, quelque part entre Horace Walpole et le marquis de Sade. Roman onirique, certes, c’est aussi un texte qui, sous couvert de classicisme, n’a pas froid aux yeux et n’hésite pas à nous infliger l’effroi, la douleur, la faim, la soif, les blessures les plus cruelles. Une écriture foisonnante, des descriptions virtuoses des paysages, des lieux et des personnages, un sens remarquable de la comparaison et de la métaphore, une capacité étonnante à créer le trouble, à nous plonger d’un seul coup d’un seul dans l’horreur la plus absolue, à nouer des intrigues croisées, parallèles, convergentes : autant de qualités qui font de Les rêveuses un roman véritablement unique, de ceux qui, tout en rendant hommage à la langue par un style éblouissant, savent aussi nous rappeler l’histoire qu’on a un peu vite oubliée**.

Frédéric Verger, Les rêveuses

Paru chez Gallimard, août 2017

| Gallimard |

*Le nom de naissance de l’épouse de Nabokov
**L’auteur, en épilogue, tient à rappeler « qu’au (camp du) Ban Saint-Jean plus de vingt mille prisonniers soviétiques reposent dans des fosses trop longtemps oubliées. »

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