Chroniques Musique

Queens Of The Stone Age : Homme Fatale

 

Ce qu’il faut bien comprendre par ailleurs, c’est que la personnalité de Joshua Homme, assez unique en son genre, l’amène à collaborer avec des artistes a priori aux antipodes de son univers prévisible. Ainsi, la tête pensante des Queens Of The Stone Age n’éprouvera aucun mal à inviter l’extravagant Jake Shears, leader de la formation disco-rock britannique Scissor Sisters, à venir faire des chœurs sur un titre, pas plus qu’il ne boudera le plaisir d’accueillir Sir Elton John en personne pour quelques notes de piano disséminées sur un autre morceau.

C’est aussi cette ouverture large, probablement casse-gueule, mais qui ne remet jamais en cause la cohérence de ses projets, qui fait de Joshua Homme un tel électron libre, capable d’accepter, avec le même enthousiasme, de tailler sur mesure un album entier à la légende Iggy Pop (l’excellent Post Pop Depression de 2016, chroniqué ici même à sa sortie par ma collègue Velda), comme de prêter sa guitare rocailleuse à un tube de l’iconique (et très contestée) Lady Gaga.

Mais le (supposé) coup de grâce pour les fans de la première heure était encore à venir ; c’est au printemps dernier qu’allait tomber l’annonce de la collaboration la plus inattendue jamais sollicitée par Joshua Homme. Le septième album des Queens Of The Stone Age serait produit par l’anglais Mark Ronson, plus connu pour son travail auprès de la regrettée diva soul Amy Winehouse, du wonder boy Bruno Mars ou de la star internationale Adele, que pour ses éventuelles compétences en matière de rock saignant et ravageur.

Qu’importe : Joshua Homme a littéralement succombé au charme du tube planétaire Uptown Funk conçu par le bonhomme, et semble avoir décidé d’insuffler son énergie communicative à ses propres nouvelles chansons.

Queens Of The Stone Age en 2017 : Jon Theodore, Dean Fertita, Joshua Homme, Troy Van Leeuwen et Michael Shuman (Photo © Andreas Neumann // Service Presse).

Ce septième long format, tant attendu par certains, et probablement redouté par d’autres (sans même parler de ceux qui ont lâché l’affaire depuis longtemps, lassés d’attendre en vain la suite logique de l’insubmersible Songs For The Deaf), débarque en cette fin d’été.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce Villains, à la pochette aussi flippante qu’intrigante, vient à point nommé rappeler pourquoi Joshua Homme a baptisé son groupe Queens (et non Kings) Of The Stone Age, à rebours d’un machisme systémique qui aurait pu l’en dissuader. Après trois albums conçus pour (soi-disant) « sauver » le rock, et trois autres pour tenter de s’en remettre, notre ami pourrait bien avoir définitivement largué les amarres : ce qu’il semble ouvertement souhaiter aujourd’hui (et probablement avoir toujours voulu), c’est danser avec les copines plutôt que d’asséner un énième défouloir pour bad boys.

Et pourtant, l’ouverture trompeuse du disque laissait augurer une atmosphère toute autre : les premières secondes de Feet Don’t Fail Me, entre pulsation inquiétante et guitares caverneuses, semblent s’inscrire dans la droite lignée des précédents efforts du groupe.

Mais une cassure saisissante révèle vite la vraie nature du morceau : porté par une rythmique punitive et un groove envoûtant, un gimmick accrocheur outrageusement jouissif transperce l’horizon sonore sans pitié. La voix de Joshua Homme crâne fièrement au-dessus de cet incroyable grand écart, entre uppercut rock et souffle dancefloor, between pleasure and agony (« entre plaisir et agonie ») comme il le chante lui-même.

Assurément, les pieds ne lui manquent ni pour danser, ni pour botter le cul des conventions.

Le titre suivant ne relâche aucune pression, dans une veine plus ouvertement rock’n’roll : The Way You Used To Do, avec ses claps vintage et son riff de guitare rêche comme du papier de verre, ajoute une pincée de lubricité à l’affaire. Si la présence de la rythmique est étonnamment moins marquée dans le mix, l’effet de légèreté ainsi induit donne le sentiment d’une bulle d’air euphorisante enfin libérée.

Et si cet angle plus positif et festif déplaît, Homme a un message particulier à faire passer : « Let nobody dare confine us / I’ll bury anyone who does » (« Que personne ne tente de nous enfermer / J’enterrerai celui qui ose »).

Qui m’aime me suive, les autres connaissent le chemin de la sortie.

Si la suite de l’album marque un peu le pas niveau cadence, la tension monte d’un cran tout en confirmant l’approche plus directe et minimale du son ici déployé.

Bien sûr, chaque titre pris isolément renferme encore suffisamment d’idées que certains groupes mourraient d’envie d’avoir une seule fois dans toute leur carrière, mais le parti pris presque dénudé des constructions donne des effets saisissants : l’insistant Domesticated Animals, l’une des rares allusions politiques du disque, semble ne tenir qu’au fil tendu entre sa guitare en parpaing et son beat métronomique, alors que la plus contemplative Fortress paraît nourrie d’une compassion généreuse, qui contraste avec les ornements dépouillés de la chanson. Même ce que je n’ai pas, je vous le donnerai quand même, semble promettre le chanteur, avec une solennité qu’on lui connaissait peu.

Joshua Homme n’a cependant fait aucune croix sur les expérimentations chères à son coeur, comme sur l’épique Un-Reborn Again, au milieu duquel il plante une surprenante et enivrante variation pour cordes, digne du standard Eleanor Rigby des Beatles, sur laquelle il fredonne nonchalamment la mélodie principale.

Le fait que cette chanson atypique soit encadrée par la frénétique Head Like A Haunted House, à la basse sourde et galopante, et l’échappée belle de l’onirique Hideaway ne doit rien au hasard : même avec un minimum de décorum, l’américain sait encore et toujours ménager ses effets.

Deux derniers titres, aussi opposés que complémentaires, viennent conclure cet album concis et salutairement accessible : à la progression sournoise de The Evil Has Landed, aussi chaotique et inéluctable que goguenarde et acérée, répond la lente complainte de Villains Of Circumstance, qui se partage entre sombre mélopée fantasmagorique et lumineuses envolées lyriques.

Comme si Joshua Homme voulait, à lui seul, tenter de contrer l’existence du mal absolu en le tournant en dérision, tout en admettant en déceler la présence, avec un fatalisme presque philosophe, chez le commun des mortels.

Aussi curieux que cela puisse paraître, ce disque à la simplicité arrogante, réalisé en petit comité et sans aucun invité de marque, est finalement moins proche d’un mysticisme intime et héroïque, souvent à l’oeuvre sur les précédentes sorties des Queens Of The Stone Age, que de la paillardise roublarde et de l’insouciance décomplexée des Eagles Of Death Metal.

Pour des raisons évidentes, et dans un geste artistique d’une douleur possiblement contrite, Joshua Homme semble avoir décidé d’embrasser la dimension la plus optimiste et ludique de sa musique, sans pouvoir s’empêcher d’y laisser transparaître ses angoisses et ses peurs les plus profondes.

Peu importe, au final, que ses actes lui soient dictés par le démon du rock’n’roll le plus viscéral, ou par celui d’une ambition sans bornes : tant qu’il pourra s’en sortir avec un clin d’œil dragueur, trois pas de danse dans un clip vitaminé et des disques de ce niveau, on le suivra les yeux fermés.

En revanche, il est fort probable qu’il déçoive encore un peu plus, dans le même mouvement, ceux qui voudraient le voir revenir à la force titanesque de ses sommets passés, et qui restent insensibles à la flamme, résignée mais résistante, qui irrigue désormais d’une fragilité touchante sa petite entreprise.

Soyons clairs, ce n’est pas vraiment à la lumière de ce feu-là que les gardiens du temple se réchauffent.

Mais les âmes blessées, si.

Villains est disponible en CD, vinyle et digital depuis le vendredi 25 août 2017 via le label Matador Records.

Queens Of The Stone Age seront en concert le mardi 7 novembre 2017 à Paris (AccorHotels Arena).

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