Chroniques Musique

Serge Gainsbourg (1928-1991) : Une Vie À La Une

On aura beau essayer de retourner les faits dans tous les sens, l’antagonisme entre Lucien Ginsburg en tant qu’individu et Serge Gainsbourg, l’artiste, restera sans doute à tout jamais une énigme : comment cet homme, habité par une timidité et une pudeur maladives et raillé pour son physique supposé ingrat, est-il devenu celui qui restera sans doute l’icône pop à la française, le principal auteur de cette trace indélébile qui s’appelle l’influence, consciente ou pas, dans un univers musical en perpétuelle mutation ? Une partie de la réponse se trouve bien entendu dans son talent inné, mais aussi sans doute dans une espèce de cynisme à l’épreuve des balles.

Trente ans après sa disparition, son aura est toujours visible et se propage telle l’huile sur une mer calme.

Trente ans après sa disparition, son aura est toujours visible et se propage telle l’huile sur une mer calme. En France bien entendu, mais aussi à l’étranger. Sur ce dernier point, à part peut-être Jacques Brel, autre exemple d’influence concrète sur les artistes anglo-saxons, il n’y a pas beaucoup d’autres comparaisons. Bien sûr, il ne s’est pas construit tout seul. Passons ses années de vaches maigres, de sa vocation première d’artiste peintre à sa découverte du jazz venu des Etats-Unis, pour nous intéresser directement à la genèse de son oeuvre monumentale.

Au mitan des années 50, Serge Gainsbourg, désormais marié à Elisabeth Levitsky, artiste peintre d’origine russe comme lui,  vit de petits métiers. Crooner dans des piano-bars, il n’en est pas moins compositeur à ses heures perdues, notamment pour des revues. Son jour de chance arrivera lorsque Francis Claude, alors producteur à Paris-Inter, ancêtre de France-Inter, le poussera sur scène pour y interpréter Le Poinçonneur Des Lilas. Dès lors, tout commence à se mettre en place : sur la foi de quelques chansons entendues, Francis Claude passe le message à Jacques Canetti, directeur artistique chez Philips. Avec probablement, derrière la tête, l’idée que ces chansons seraient chantées par celle qui était sa femme à l’époque, Michèle Arnaud.

Sa naissance discographique, Serge Gainsbourg la doit aussi à Alain Goraguer, prolifique arrangeur musical que l’on retrouvera chez des gens aussi divers que Jean Ferrat, Juliette Gréco, Brigitte Fontaine et autres Georges Moustaki, ainsi qu’au générique de nombreux films pornographiques. Avec lui, il réalisera ses quatre premiers albums. Qui ne se vendront pas. Et pourtant…

Sont-ce leurs charmes surannés qui font qu’aujourd’hui ces disques sont devenus cultes ? Ce serait tout de même un peu court. Parce que son génie était déjà là, dès Du Chant À La Une !, entre figure de style (« Il faudra bien que j’me décide un jour – mon amour – à me faire la malle – mais j’ai peur qu’tu n’ailles dans la salle de bains – tendre la main – vers le gar dééé nal »), l’imagerie du voyou façon roman noir à la Vernon Sullivan sur Du Jazz Dans Le Ravin, le réalisme désabusé pour Le Poinçonneur Des Lilas ou la poésie détachée (La Femme Des Uns Sous Le Corps Des Autres). Album génial, zéro succès. Même chose pour les trois suivants, ce qui mettra un terme à la collaboration avec Alain Goraguer.

Il lui faudra attendre les années 60 pour enfin connaître le succès à travers les interprètes féminines qui magnifieront ses chansons, balisant toutes les routes secondaires pour en faire des autoroutes à succès mérités. À ce titre, citons notamment ses compositions pour Juliette Gréco, Petula Clark, Françoise Hardy ou surtout France Gall, dont la Poupée De Cire, Poupée De Son tissée par ses soins deviendra un tube international en 1965, raflant au passage le Grand Prix du Concours Eurovision De La Chanson la même année.

Une collaboration fructueuse avec la sculpturale Brigitte Bardot donnera lieu à la création de jalons pop emblématiques durant la seconde moitié des années 60.

Si une collaboration fructueuse avec la sculpturale Brigitte Bardot donnera lieu à la création de jalons pop emblématiques durant la seconde moitié des années 60, de l’épique Initials B.B. au cinématographique Bonnie And Clyde, c’est en 1968 que Serge Gainsbourg rencontrera celle qui allait devenir sa muse, complice artistique et compagne à la ville : l’actrice britannique Jane Birkin. Ce couple allait dès lors devenir l’un des plus médiatisés de France, défrayant la chronique au travers de saillies sulfureuses et explicites, telles la lumineuse 69 Année Erotique ou le torride Je T’Aime… Moi Non Plus.

Néanmoins, en dépit de la réussite grandissante de ces innombrables perles conçues sur mesure pour toutes ces interprètes féminines, les œuvres que Serge Gainsbourg signera de son seul nom peineront à toucher un large public. Ainsi, les longs formats plus conceptuels qu’il publiera au fil des années 70, bien que salués par la critique de l’époque, ne rencontreront qu’un succès d’estime, de la mystique et spectrale Histoire De Melody Nelson, collaboration étroite et symbiotique avec l’arrangeur Jean-Claude Vannier en 1971, jusqu’au sombre et vénéneux L’Homme À Tête De Chou de 1976. Ironie suprême, ce sont précisément ces deux disques, les plus ambitieux de son parcours protéiforme, qui alimenteront le plus profondément le culte compulsif (et international) dont leur créateur fera l’objet au cours des décennies suivantes, de l’aube des années 80 jusqu’à nos jours.

La fin des années 70 s’avérera enfin libératrice pour l’artiste, au travers de deux événements majeurs : l’invitation faite par le groupe rock Bijou à les rejoindre sur scène au printemps 1978, alors que Serge Gainsbourg, blessé par les sarcasmes vachards moquant son apparence physique, avait déserté les planches depuis quinze ans, puis le triomphe réservé à la scie discoïde Sea, Sex And Sun durant l’été suivant. Dans la foulée de l’accueil chaleureux qui lui fut alors offert, la conception d’un album reggae enregistré en Jamaïque avec les musiciens et choristes de Bob Marley, qui l’accompagneront sur sa toute première tournée française, sonnera l’heure de la revanche pour ce créateur polymorphe : porté par une controverse historique liée à sa réappropriation gonflée de l’hymne national, Aux Armes Et Cætera verra Serge Gainsbourg passer du statut de faiseur reconnu à celui de star incontournable.

Malheureusement, c’est à cette même époque que la séparation déchirante d’avec Jane Birkin, pour qui il continuera cependant à écrire et composer, laissera des traces indélébiles, dont on retrouvera en 1981 les stigmates pressants sur le bien nommé Mauvaises Nouvelles Des Étoiles, un second long format reggae qui verra la naissance de Gainsbarre, un alter ego envahissant, désabusé et autodestructeur, dont il ne se séparera plus jusqu’à la fin de ses jours.

La frontière hypothétique entre l’artiste sensible et son double quasi maléfique vole littéralement en éclats au travers de huit compositions puissantes et accrocheuses.

Mais la métamorphose la plus spectaculaire et radicale se manifestera dans les sillons de l’album Love On The Beat de 1984, sur la pochette duquel Serge Gainsbourg prend une pose devenue iconique, travesti en femme, une cigarette à la main. La frontière hypothétique entre l’artiste sensible et son double quasi maléfique vole littéralement en éclats au travers de huit compositions puissantes et accrocheuses, d’inspiration ouvertement électro-funk, ce long format déployant sur toute sa longueur une noirceur sépulcrale, lardée d’allusions dérangeantes et acides à la sexualité débridée, confinant à la violence pure et dure (sur les huit minutes oppressantes du morceau-titre, que viennent conclure les cris sidérants de sa nouvelle compagne Bambou), aux idées les plus irrémédiablement suicidaires (sur un Sorry Angel hypnotique et envoûtant) ou à l’amour impossible entre un père largué et obsessionnel et sa propre fille (duo avec une Charlotte tout juste adolescente sur un Lemon Incest lourd et increvable, au parfum de scandale assumé).

Si ce disque foncièrement moderne est souvent dédaigneusement considéré par les amateurs, qui lui préfèrent systématiquement les sommets plus boisés des années 70 évoqués plus haut, il faut cependant souligner que Love On The Beat, derrière un « aquoibonisme » caractéristique du Gainsbourg de l’époque (parfaitement illustré par un No Comment outrancier brandi tel un doigt d’honneur magistral), sèmera les graines de toute une scène électronique française encore en devenir, profondément marquée par son électricité gouailleuse, évoquant ouvertement une tension fiévreusement homoérotique (comme sur le vorace Kiss Me Hardy ou l’incandescent I’m The Boy), comme par ses séquences synthétiques glacées et pénétrantes, sèches comme des coups de trique.

Dans une veine similaire, le plus formaté You’re Under Arrest de 1987 sera le tout dernier baroud d’honneur de Serge Gainsbourg en son nom, d’où émergera un ultime pied de nez polémique sous la forme d’une reprise musclée de Mon Légionnaire, standard du répertoire de la mythique Edith Piaf. L’artiste succombera à une crise cardiaque le 2 mars 1991, laissant derrière lui l’un des héritages musicaux les plus impressionnants du XXème siècle, dont l’influence reste encore à ce jour incroyablement prégnante au sein de multiples courants musicaux, du rock à l’électro en passant par la chanson française ou même le jazz qui l’avait tant inspiré à ses débuts.

Maison de Serge Gainsbourg, rue de Verneuil à Paris.

Derrière un mur de provocations, médiatiques comme conceptuelles, s’exprimait un être fragile à la sensibilité exacerbée, dont la complexité intrinsèque et les contradictions parfois évidentes l’auront amené à créer une incroyable quantité de chefs d’œuvre visionnaires, comme autant d’expressions possibles d’une personnalité multiple. Trois décennies après sa disparition, force est de reconnaître que l’empreinte du petit Lucien Ginsburg est, plus que jamais, l’une des pièces maîtresses d’un art qu’il jugeait pourtant souvent comme étant « mineur ».

Si son chant s’est bel et bien éteint, sa flamme et son influence, elles, restent toujours à la une.

SERGE GAINSBOURG (02/04/1928 – 02/03/1991)
Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons – cc-by-sa-3.0

 

Playlist concoctée par nos soins  en écoute sur :
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Image bandeau : Illustration signée Cécile Le Berre

 

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