Littérature Francophone

« Simple » de Julie Estève : le monde dans le regard d’un Baoul

Simple
Photo : Jake Melara // Unsplash
Ecrit par Nicolas Houguet

Au premier chapitre, on enterre un homme, Antoine Orsini. Jusqu’au bord de sa tombe, il ne manquera à personne. On a tant pris l’habitude de l’humilier dans ce petit village corse, d’en faire le responsable de tous les maux qu’on ne lui rendra pas les derniers honneurs.  Et puis retour en arrière après le prologue. C’est lui qui parle, l’idiot du village (le « baoul » dit-on là-bas), l’innocent, le bouc émissaire. Celui dont on est convaincu qu’il a tué la belle jeune fille Florence. Lui qui n’a jamais pu parler à personne et que personne n’a jamais su entendre. Il n’y a que cette chaise de jardin défoncée qu’il trimballe partout, sur tous les lieux de son existence, pour lui raconter son histoire.

Ce qui trouble dans le style de Julie Estève, c’est sa manière d’épouser une intériorité. C’était déjà le cas de son premier roman, le remarquable Moro-Sphinx, également publié chez Stock. ça l’est encore davantage de ce merveilleux Simple sorti le 22 aout. Tout est dépeint à travers le regard d’Antoine. Il est la seule voix qu’on entendra dans ce roman (c’est à dire celle à laquelle personne ne prend garde d’ordinaire). Et le monde, par son regard, sa sensibilité, change de nature.

Simple

Tout môme, il était déjà malmené, par les jeux cruels des enfants dont il était la cible, par son père qui ne l’aimait pas et passait son temps à le rabrouer. Avec juste quelques répits, quelques rares alliés, son frère qui tente de le défendre. Florence dont, peu à peu, il devient le singulier confident. Cet ami qui le prend sous son aile en prison. Et puis son ami Magic, qu’il traine partout.

On est saisi comme lecteur de la même perplexité que lui devant l’âpreté du monde. Il ne juge jamais, il relate comme un enfant le ferait, sans affect, même quand, objectivement, la scène ou l’humanité qu’il décrit est terrible. On devine tout ce qu’il ne dit pas. La mesquinerie, la rumeur et les haines ordinaires de ce petit village où tous cohabitent depuis toujours. La violence et la haine dont on sent qu’à tout moment, elles peuvent se retourner contre lui. On attend qu’un prétexte et qu’un détonateur pour jeter l’anathème sur l’étrange et sur l’incompris dont on tolère les excentricités depuis trop longtemps.

Ça va crescendo. ça oppresse même. On sait d’emblée comment ça va finir, quand la foule déchainée aura trouvé un crime pour en affubler son coupable idéal. L’injustice n’est pas grave quand on a soif de sang et de vengeance, quand la haine ne permet plus de rien comprendre. Les gens sont toujours friands de crucifixions et de faibles à détester.

Pourtant, Antoine est exceptionnel. Dans sa manière de comprendre la terre, les arbres, les éléments. Dans ses visions prophétiques de chamane qui entrevoit la fin du monde, dans ces ivresses qui ressemblent à des coups de folie, quand sa rage désordonnée explose dans des crises presque hallucinées, qui le relient presque à une force mythologique des éléments. Lui qui sera dépositaire de tous les secrets honteux, lui qu’on tentera de manipuler pour en faire l’exécutant de toutes les basses besognes, lui seul pose un regard franc, souvent drôle, sur le monde et le voit tel qu’il est. Son innocence devient une lucidité pure, presque un oxymore. L’idiot seul avait assez de candeur pour soutenir la vérité des êtres et de leurs agissements.

Peu à peu, on l’aime. Absolument. Jusque dans sa maladresse, jusque dans les réactions qu’il est bien le seul à trouver naturelles tant il ne pense jamais à mal. Julie Estève nous le donne à ressentir, très fort et sans filtre. D’une langue nette, enfantine et essentielle. On rit avec lui de son grand rire à contretemps. On voudrait le protéger de la méchanceté des gens, de la fatalité en marche et œuvrant contre lui. On le suit jusqu’au bout. Souvent on s’amuse de lui, mais on le comprend. Et jamais l’auteure ne le prend de haut. Et jamais elle ne le met à distance et jamais elle ne le juge. Elle l’aime fort. Nous aussi. Sa tendresse est d’une irrésistible puissance, seul rempart contre la noirceur d’un monde dominé par le mal.

C’est un roman curieux, audacieux et magnifique qui fait entendre la beauté d’un être marginal, a le souffle de vous faire traverser son existence et le regard de tous ceux qu’il a croisés. Julie Estève, par sa voix, vous raconte une expérience du monde, singulière, attachante, autant que violente, viscérale et impitoyable.

Simple de Julie Estève
 éditions Stock – aout 2018
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