Les Inédits

Une nuit pleine de dangers et de merveilles par Carl-Keven Korb

Ecrit par Julien Delorme

Certains livres se laissent dévorer pleinement, dans leur totalité. Pas juste le texte, mais aussi les illustrations, le papier, l’odeur de colle, la maquette, et tous ces mille et uns petits détails qui rendent le travail de l’éditeur précieux et qui, la plupart du temps passent inaperçus. Il en va ainsi pour plusieurs des livres des Editions du Chemin de fer. La maison, qui vient de fêter ses dix ans, s’est construite sur deux envies : celle de faire travailler ensemble des auteurs et des artistes n’étant pas habitués à illustrer des textes ; celle de publier des textes courts alors même que l’on nous répète régulièrement que l’on ne lit pas de nouvelles en France. Après plusieurs années à travailler les textes d’auteurs reconnus, patrimoniaux ou proposés par des écrivains contemporains, les éditeurs ont choisi de défricher de nouvelles terres, de s’enfoncer dans des forêts littéraires plus profondes, plus mystérieuses, celle des premiers textes ; là où les arbres poussent en buissons, pas encore assez grands pour bien se distinguer. Et c’est en battant ces chemins, lors d’Une nuit pleine de dangers et de merveilles, au détour d’une clairière qu’ils sont tombés sur la cabane de Carl-Keven Korb, jeune auteur québécois

Une nuit pleine de dangers et de merveilles a tout d’un conte. On y trouve un ogre, le Tranchemontagne, une demoiselle en détresse, Sédalie, un manteau mystérieux en peau de bêtes, un mariage arrangé par des parents à la fois veules et éplorés. Et l’on y croiserait même ce qui pourrait ressembler à un héros, Samuel, bien décidé à sortir la belle Sédalie de son emprisonnement. Mais le Tranchemontagne est un grand propriétaire terrien, Sédalie a soif de vengeance et Samuel en proie à de violentes sautes d’humeur. Un conte donc, mais de ces contes cruels et contemporains qui savent se rappeler les histoires d’antan tout en ne se contentant pas de les copier, puisque la scène se déroule dans une période proche de la nôtre, et que la résolution de toute l’affaire est assez édifiante. Le tout servi par un style qui sait se faire tour à tour élégant et discret, soulignant les aspects les plus oniriques, horrifiques, mais aussi parfois un peu ironiques de cette édifiante histoire ; les illustrations bleues de Kevin Lucbert aidant à accompagner encore un peu plus profondément le lecteur, à la frontière où le rêve se mêle au cauchemar. Un petit premier roman très maîtrisé, un conte dans la veine de Neil Gaiman dont je vous laisserai juge de la morale qu’il pourrait bien transporter. En voici, en attendant, le premier chapitre, avant de pouvoir retrouver le livre chez votre libraire préféré à partir du 15 mars

couv Une nuit

 

C’était une nuit de cristal. Sous le regard étourdissant d’Orion, le froid rampait sur les rues du village engelé en croassant dans la langue du Nord. Tapies dans les remblais, des araignées de glace tissaient des toiles de métal sur lesquelles des chats imprudents se collaient la langue avant de se faire dévorer. Le moindre souffle, la moindre rumeur se réverbéraient dans toute la vallée. La nuit était belle. Belle et profonde, pleine de dangers et de merveilles.
“Y est fou, dit Samuel.
– Fou”, répondit Êkho.
Samuel arrachait des craquements insolites à chaque pas qui le rapprochait de sa destination.
Et la nuit est belle et profonde, pensa Samuel.
Et la nuit est pleine de dangers et de merveilles, souffla Êkho.
“Y veut la femme pis l’argent de la femme, dit Samuel.
– Oui, fou”, dit Êkho.
Samuel venait de quitter sa cabane sise au pied de Mont-Valin pour assister au banquet extraordinaire donné par le Tranchemontagne. Toute la patente et son faste et son exubérance étaient destinés à célébrer Sédalie Price, fille du président de la Compagnie, qui se trouvait également être jeune et belle parce qu’il y a des gens comme ça, fatalement supérieurs. Samuel se doutait bien que le Tranchemontagne faisait tout ça seulement dans l’espoir d’un jour pouvoir se la taper, quand il le voudrait, tout en se faisant entretenir, mais les banquets ne pleuvaient pas dans l’ombre de Mont-Valin, alors il marchait tout de même la nuit et son cristal en tâchant d’éviter les pièges et en répétant, stupide :
“Y est fou.”
Le Tranchemontagne était établi en retrait du village, à l’entrée du rang 4, juste à l’orée de la forêt de pins qui grimpait dans les Hauts. Il y vivait dans le compagnonnage d’une bande d’hommes mutiques encapuchonnés de noir qui apparaissaient et disparaissaient on ne savait où selon les tâches à accomplir, et avec Gargouille, un molosse capable de broyer l’acier d’un coup de mâchoire et dont les yeux verts brillaient dans le noir, qui hantait les nuits de Mont-Valin de ses ricanements sinistres. Certains disaient de cette maisonnée difforme qu’elle avait émigré en Amérinde au siècle dernier, depuis Constantinople où elle travaillait dans un cirque ambulant, pour New York, qu’elle avait rapidement quitté pour s’exiler jusqu’à Mont-Valin, à l’abri de la justice états-unienne. D’autres disaient que certains aimaient bien dire n’importe quoi à propos de ce qui, précisément, n’était pas connu, et la plupart n’avaient de toute façon aucune idée de ce que pouvait bien être Constantinople.
Samuel arriva en retard à la fête. La maison du Tranchemontagne, un extravagant palace de planches et de grosses poutres perché sur une colline envahie d’aulnes tordus, illuminait la campagne de ses yeux sans volets. De la grande salle, à peine assourdies par l’épaisseur des murs, parvenaient des rumeurs folles de violoneux en transe, de rires gluants et de verre cassé. Dès que Samuel mit la main sur la poignée, des lierres flétris décrochèrent leurs griffes du chambranle et s’enroulèrent vélocement autour de son cou en lui étouffant un cri. Samuel se débattit, atteignit tant bien que mal le couteau de chasse qu’il cachait en permanence dans sa botte et il taillada à l’aveugle les lierres, qui se rétractèrent en sifflant. Samuel chancela et appuya ses mains sur ses genoux, avalant tout l’air qu’il put. Alors, derrière lui, des craquements dans la broussaille gelée. Gargouille, tapie dans les aulnes, ricanait en sourdine, crocs dégainés. Samuel bondit à l’intérieur sans plus attendre.
Il mit du temps à y voir clair. Baignant dans un smog de sueur et de fumée, les musiciens, fers aux chevilles et enchaînés à un arceau d’acier planté dans le mur, braillaient du folklore juchés sur une estrade. Les paroissiens, qui hier haïssaient le Tranchemontagne et demain n’en démordraient pas, dansaient hilares en se gorgeant de fort, opportunistes. Le Pater traînait sa soutane dans les coins en reluquant la jeunesse bourgeonnante. En manière de tableaux étaient accrochés aux murs des miroirs dans lesquels s’ébattaient des nymphes sur fond de jungle orientale. De temps à autre une chauve-souris terrorisée fonçait s’y abîmer dans une gerbe de sang et de tain émaillé. Et trônant sur tout ça, bien calé dans un fauteuil en plein centre de la table longue, l’ogre de Mont-Valin, son sourire caramel passé date fendu sur la folie ambiante – Le Tranchemontagne tenait un bal de possédés.
La tradition voulait que le maire préside aux banquets mais il n’était pas là, il n’était jamais là. En vacances à Rome, disait l’un, Voyage d’affaires à Londres, disait l’autre, mais à la vérité personne ne savait vraiment, il aurait aussi bien pu être cloîtré en permanence dans sa maison de la grand-rue ou retiré en ermitage au monastère de la Sainte Triade du Livre des livres, on n’allait pas vérifier. Mont-Valin vivait bien avec l’idée d’avoir un maire, qu’il existe ou pas devenait une considération de seconde importance. C’était le Tranchemontagne qui tirait les ficelles. C’était le banquet du Tranchemontagne.
Sédalie jurait dans le décor. Assise à la table d’honneur entre sa mère et son père, regardant distraitement les danseurs en tentant d’oublier les yeux graisseux du Tranchemontagne qui dévoraient sans vergogne ses courbes naissantes, elle digérait. Lorsqu’on l’avait mise au courant des projets de la Compagnie et du Tranchemontagne, Sédalie n’y avait d’abord pas cru. Elle avait éclaté de rire. Mais son père n’avait pas bronché. Il l’avait regardée, posément. Et le rire de Sédalie s’était transformé en pleurs. Le père s’était alors assis, avait tranquillement allumé sa pipe, et avait dit :
“Sédalie Price, t’es plus une enfant, j’ai pas besoin de t’expliquer comment ça marche. Le Tranchemontagne, c’est le plus grand propriétaire terrien de Mont-Valin. La Compagnie vient d’acheter toute la lande qui part du versant nord pis qui court jusqu’aux terres de la Couronne. Mais justement, ça fait que toute cette forêt-là est encerclée d’un bord par le Tranchemontagne, de l’autre par la Couronne. Le Tranchemontagne, maudit malade, demande dix mille piastres juste pour le droit de passage, pis y peut encore nous couillonner. Non. Tu fleuris, Sédalie. Tu pousses. T’es en âge pis tu le sais. Le Tranchemontagne cherche femme. Tu comprends ? Pis y consent à donner le droit de passage, même à permettre l’exploitation sur ses propres terres, si tu venais à l’épouser. Penses-y. C’est pas si pire que ça, Sédalie. C’est pas si pire que ça. Tu vas t’y faire. De toute façon c’est décidé.”
La crise de larmes de Sédalie s’était arrêtée net. Elle avait perdu le souffle. Elle avait jeté un regard ahuri vers sa mère qui l’avait esquivé et était sortie de la maison en silence, la tête basse. Sédalie avait encore tenté d’implorer son père, de le câliner, et alors, dans ses yeux à lui, elle avait vu. Vu comme jamais auparavant. La détermination. L’égoïsme. Cette vanité qu’elle avait jusque-là confondue avec du courage. Le père Price s’était levé, avait osé un sourire affectueux, déposé un baiser sec sur le front de sa fille, puis il était sorti lui aussi, la laissant là, pantelante, seule avec les miettes de ses rêves répandus sur le parquet.
Et maintenant elle y était. Au pied des Hauts, à l’orée de la forêt de toutes les convoitises. Dans l’antre de l’ogre. Sur le point d’être donnée à lui par son propre père à elle, Sédalie, Sédalie aux sangs retournés qui dans un soudain accès de panique se retint de vomir.
“Les hommes sont fous”, dit-elle de vive voix, mais cela ne fit qu’un son de plus dans le vacarme ambiant.
Un son de plus dans le vacarme ambiant que Samuel, lui, entendit.
Sédalie eut une envie cuisante d’étreindre son petit frère, Baptiste, porteur des restes de sa foi en l’homme. Mais c’est aussi ben qu’y soit pas là, pensa-t-elle, aucun enfant mérite de se faire miner l’innocence par cette hostie de maison de fous.
Samuel, lui, eut une envie cuisante d’étreindre la fêtée, Sédalie, porteuse des restes de sa foi en l’avenir. Ce qu’elle est belle, pensa Samuel, aucune femme mérite de se faire miner la force par cette hostie de maisons de fous.
“C’est clair”, dit encore Êkho.
Et Sédalie se redressa d’un bond en fouillant la salle du regard, car Êkho le lui avait soufflé sur la peau de sa gorge et les mots comme autant de caresses avaient glissé jusqu’à sa nuque.
Sans prévenir, Bam ! un puissant coup de gong fit sursauter toute la noce, la musique s’éteignit dans un cliquetis de chaînes et le Tranchemontagne fit tonner sa voix d’ogre.
“Amis et ennemis de Mont-Valin, voisins malgré nous, merci d’être venus en si grand nombre pour vider mes tonneaux pis piocher dans ma bouffe !”
Et il partit d’un gros rire d’asthmatique libidineux.
Êkho, dégoûtée, fit faux bond à Samuel. Elle déserta les Hauts pour aller hanter d’autres vals et cavernes, et les paroles de l’ogre cessèrent de rebondir sur les murs pour aller se ficher dans le crâne des gens. Le Tranchemontagne se leva, se dirigea vers l’estrade et, main tendue, dit :
“Monsieur Price.”
Le père Price s’était déjà levé. Les Hauts. Enfin. Toute la lande du versant nord. Il marcha à son tour jusqu’à l’estrade en ne se pouvant plus d’excitation.
Sédalie, elle, tentait désespérément de contenir ses larmes. Ses tremblements. Et cette chaleur suffocante qui grimpait son dos pour aller lui bourdonner dans le crâne. Sédalie peinait à maintenir le masque qu’elle s’était composé pour l’occasion.
L’assistance retenait son souffle. Pour qui l’habitude du désordre se confine à la danse des fêtes, de rares procès à propos de lopins de terre et au badinage sur les choses obscènes, ce qui se produisait là avait de la saveur.
“Amédée de Tranchemontagne”, dit le père Price, en réponse à quoi l’ogre enfila une paire de gants beurre frais, s’agenouilla devant lui et déclama :
“Sous les auspices de Maryam, je prends à témoin cette assemblée et demande la main de Sédalie votre fille, ornement de belle âme au cœur bon et tendre, être d’esprit et d’éducation, et m’engage solennellement à l’honorer en conséquence jusqu’à son décès, conformément aux us et mœurs dictés par le Livre des livres.”
Sédalie n’entendit pas son père prononcer son accord. La salle s’embruma. Les proportions instaurèrent une définition nouvelle d’elles-mêmes. Les murmures, les visages se firent lointains, distendus. Sédalie, malgré elle, marcha vers l’estrade. Elle surprit encore au passage le visage de sa mère, constata que ce visage n’émettait plus rien de bon, puis une main, s’accrochant à ses hanches comme une ventouse, la fit réintégrer le présent.
“Pater !”
Le Tranchemontagne, Sédalie secouée tremblante bien prise au piège dans ses pinces, fit un large geste en direction du Pater.
“Attendez de voir, fille, attendez de voir ça.”
Le Pater fendit lentement la foule avec une dignité affectée, traînant devant lui dans ses mains une espèce de coffre en bois. Sédalie ne le vit pas immédiatement. Son attention s’était fixée ailleurs. Debout sur une chaise à l’autre bout de la salle, Samuel, et dans la cage thoracique de Samuel, coincé entre les poumons et le dia-phragme, un cœur qui cogne. Samuel et Sédalie eurent le temps de s’offrir un regard, l’histoire d’un instant, l’histoire de tout un éventail de vies possibles entraperçues avec surprise là dans leurs yeux entre deux battements de paupières, entre deux solitudes, et sur ce mirage une pluie de cendres. Puis la silhouette du Pater surgit bloquant tout le champ de vision de Sédalie et elle fut forcée de voir le coffre qu’il déposa à ses pieds en souriant avec embarras.
Dans le coffre, une boîte. Dans la boîte, un paquet.
“Pour vous, Sédalie.”
Sédalie à contrecœur prit le paquet, rompit la ficelle et une masse informe tomba lourdement à ses pieds.
“Une couverture ? risqua-t-elle.
– Non, dit le Tranchemontagne. Un manteau.”
Alors partant d’un ricanement sardonique il déploya l’objet et en sangla prestement Sédalie, Sédalie qui s’attendant à recevoir un choc sur les épaules sursauta lorsqu’elle réalisa que le manteau ne pesait rien et se rétractait à vue d’œil jusqu’à épouser ses moindres linéaments.
Il était confectionné d’un patchwork de peaux de loup, de sanglier, de martre, de chèvre des montagnes et d’autres créatures orientales plus obscures qui s’imposait au regard tout en refusant de se laisser saisir. Plus qu’un hideux manteau de fourrures dépenaillées, c’était un poème, un poème fait tantôt de désir tantôt de répulsion. En épousant la beauté de Sédalie, le manteau éveilla chez les noceurs un catalogue de fantasmes honteux qui paralysa la fête – Un affront à toutes les normes, les valeurs, les symboliques : l’union de la femme et de sa pourriture. Le Tranchemontagne jubilait.
Sédalie haletante essaya en vain de comprendre ce qui lui arrivait. Une sorte d’engourdissement insidieux qui se répandait dans ses membres dans son corps comme un souffle froid, un souffle d’automne mauvais. Une nouvelle qualité de silence, en elle et sur l’assistance. Leurs visages. Leurs rictus. De la convoitise. Une sourde convoitise. Sédalie pensa : Y me veulent, y me veulent crue. Sédalie pensa : Y comprennent pas, y sont plus eux pis y le comprennent pas. Puis Sédalie souhaita ne plus pouvoir penser. Elle souhaita n’être plus qu’une conque sans conscience, vidée d’elle-même. Elle prit une grande respiration et tenta de hurler :
“Aveugles !”
Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le col du manteau s’était resserré sur sa gorge et aucun son ne sortait plus de sa bouche. Sédalie se tourna implorante vers son père qui regardait ailleurs. Sédalie se tourna épouvantée vers le Tranchemontagne qui l’observait amusé. Le Tranchemontagne jubilait. De sa gauche il se saisit de la main de Sédalie, de la droite de celle du père Price, et les élevant triomphalement dans les airs dit :
“Amis et ennemis de Mont-Valin, voyez l’union des maisons Price et Tranchemontagne ; ce soir, fi aux haines qui rient en silence : que la fête soit avec vous !”
Le Pater ajouta :
“Et cum spiritu tuo.”
Bam ! un second coup de gong fit sursauter tout le monde et l’orchestre dans un cliquetis de chaînes redémarra avec un rigodon endiablé qui fit s’ébrouer la noce entière. Dans un dernier spasme, un déploiement simultané d’énergie, Sédalie tenta en vain de se déprendre et rua et hurla en silence et Samuel tout au fond saisissant l’énormité de ce qui venait de se produire s’élança, mais sa plainte mourut aussitôt, sa charge fut stoppée net par deux hommes encapuchonnés de noir qui se saisirent de lui et le jetèrent sans ménagement par la grande porte, hors du palace de bois.
Samuel tomba dans la neige et se retrouva nez à nez avec Gargouille. Nez à nez avec ses yeux verts et ses crocs étincelants pleins de haine et de lumière d’étoiles. Gargouille s’avança vers Samuel en ricanant. Sa lourde masse noire et musculeuse se mouvant lentement avec précision sur la neige immaculée. Samuel s’écarta de l’entrée et marcha vers le village, à reculons, terrifié, incapable de tourner le dos à la menace. Il s’aperçut qu’il avait sorti son couteau de sa botte. Bien humble défense face à la double rangée de poignards plantée dans la gueule de Gargouille. Gargouille ne bondit pas. Gargouille continua son avancée d’un pas égal, obstiné, sans interrompre ses satanés ricanements. Samuel en oublia la fête. Il ne pensa plus à Sédalie. Il ne pensait plus. Samuel recula. Recula. Cette lente poursuite dura jusqu’aux limites du domaine du Tranchemontagne. Là, à la barrière tout en bas de la colline, Gargouille cessa de pousser Samuel et s’assit. Samuel s’arrêta aussi, irrésolu, fasciné. Puis Gargouille grogna et Samuel recouvrant enfin ses esprits prit ses jambes à son cou et ne cessa de courir et de haleter et de fouler violemment la neige qu’arrivé à l’autre bout de la paroisse, dans sa cabane.
Alors, enfin, une trêve. Samuel tendit l’oreille. Le son du sang pulsant dans ses veines. Un silence peuplé de craquements dans le bois et la neige. Rien. Personne. Samuel entreprit de rallumer le poêle tout en tentant de remettre de l’ordre dans son esprit. Il s’assit devant le poêle, porte ouverte sur la chaleur et la lumière. Êkho, alertée par les crépitements, revint étendre ses ailes sur les parages. Et avec elle, le souvenir de Sédalie. Samuel dit :
“C’est horrible, mais j’y peux rien.”
Êkho dit :
“Tu n’y peux rien ?
– Au fond, je la connais même pas. Qu’est-ce qu’elle représente, je veux dire, vraiment ? Je suis amoureux de l’idée que je m’en fais. Je suis amoureux d’une chimère.”
Êkho dit :
“L’amour des chimères occupe et motive chaque seconde de chaque vie d’homme et les dénégations prononcées seul dans la nuit n’y changeront rien.”
Samuel serra les dents, ferma la porte et la clef du poêle, et il s’enfouit tout habillé sous ses couvertures pour immédiatement succomber à la fatigue et sombrer dans une nouvelle succession de cauchemars.

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