Saint-Brieuc. Préfecture de ce que l’on appelait encore à l’époque les Côtes-du-Nord. C’est le lieu dans lequel Gwénaëlle Régereau a grandi et, en panne d’inspiration, elle se ressource auprès de sa famille. Lors d’un trajet en voiture, elle constate que l’usine du Joint Français a changé de nom. C’est en réalité le cas depuis bien longtemps, mais on comprend que l’autrice ne traîne plus vraiment ses guêtres dans la ville qui a vu naître Patrick Dewaere.
Au cours d’un échange, elle se passionne pour le mouvement social de 1972 au Joint Français. Pour comprendre l’histoire, il faut revenir dix ans plus tôt. L’usine est alors située à Bezons dans le Val d’Oise et délocalise une antenne à Saint-Brieuc en 1962. A l’époque, la Bretagne rayonnait si peu économiquement qu’elle faisait office de terre d’accueil pour les chefs d’entreprise avides de main d’œuvre qualifiée et peu chère. La région voit dans l’arrivée du Joint Français une opportunité pour créer de l’emploi et facilite son implantation à Saint-Brieuc. Mais rapidement, la désillusion est grande. Les ouvriers briochins sont moins bien payés que ceux de Bezons et, lorsqu’ils cherchent un interlocuteur pour ouvrir des négociations, ils constatent que le responsable de l’unité bretonne n’a aucun pouvoir.
L’injustice devient trop grande et la colère trop sourde. En avril 1972, la Bretagne s’embrase. La grève du Joint Français rassemble jusqu’à dix mille personnes dans les rues briochines, galvanise toute une région et devient un symbole de dignité ouvrière. Ce n’est pas seulement un conflit social, c’est un soulèvement, un moment où l’on refuse collectivement d’être relégué, méprisé ou économiquement sacrifié.
Gwénaëlle Régereau choisit d’en faire une bande dessinée documentaire. Elle fouille les archives, rencontre d’anciens ouvriers, des militants et des témoins de l’époque. Le résultat évoque immanquablement le travail d’Étienne Davodeau par sa façon d’effacer l’autrice derrière les voix qu’elle met en lumière. Son trait fluide, délicat, presque feutré, laisse la place aux récits, aux visages marqués, aux révoltes rentrées. On n’est pas dans la reconstitution figée, mais dans un geste vivant, dans un retour à hauteur d’homme et de femme.

Ce qui frappe, c’est la manière dont Régereau donne du relief à ces trajectoires ouvrières. Elle dessine les usines, les cortèges, les salles de réunion improvisées, mais aussi les cuisines où l’on se serre les coudes, les regards déterminés et les discussions où l’on pèse chaque mot. Cette grève devient presque un personnage en soi. Imprévisible, fédératrice et épuisante, mais profondément structurante pour toute une génération.
La force du livre tient aussi à la clarté avec laquelle Régereau contextualise sans alourdir. Elle rappelle les enjeux politiques, la place de la Bretagne dans l’économie française de l’époque, mais ne perd jamais de vue les individus. Ceux qui doutent. Ceux qui hurlent. Ceux qui espèrent. Ceux qui se battent parce que personne ne le fera à leur place.
Et c’est peut-être là que Le Joint Français, 1972 une usine en grève tire sa singularité. Non pas dans la volonté d’idéaliser une lutte, mais dans la manière d’en montrer les rouages, les grandeurs, les failles, et surtout les résonances encore audibles aujourd’hui. Le livre redonne chair à un moment que l’Histoire nationale a trop vite relégué au second plan, quatre ans après mai 1968, alors même qu’il a profondément marqué la Bretagne.
On referme cette bande dessinée avec l’impression d’avoir entendu des voix qu’on n’avait encore jamais écoutées. Ce n’est pas un livre de nostalgie, mais un livre de transmission. Une plongée dans un passé proche qui continue à vibrer. Et la preuve éclatante qu’une BD documentaire, entre sens du détail et sincérité du trait, peut rendre justice à une mémoire collective aussi fortement qu’un film ou un livre d’histoire.
Un indispensable pour qui s’intéresse à la lutte sociale, à la Bretagne, ou tout simplement à l’humanité lorsqu’elle décide de se (sou)lever ensemble.



