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CinémaInterviewsSéries

Playlist Society : un nouvel éditeur passionné et ambitieux – Rencontre avec Benjamin Fogel et Laura Fredducci

Velda
Par Velda
Publié le 6 avril 2017
21 min de lecture
Playlist Society

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]P[/mks_dropcap]laylist Society, drôle de nom pour une maison d’édition. Et pourtant, le mot « playlist » ne fait-il pas partie de la façon dont nous approchons aujourd’hui la culture, plus particulièrement musicale ? Mais les livres publié par Playlist Society n’ont rien à voir avec une consommation boulimique et « zappeuse ». Les livres que publie Playlist Society abordent des sujets originaux, ne sacrifient pas aux modes, sont soigneusement structurés et écrits avec enthousiasme et talent par des connaisseurs animés par le désir de transmettre et de partager. Dans l’esprit du magazine en ligne du même nom qui a donné naissance à cette nouvelle maison d’édition.

Voilà suffisamment de raisons pour avoir envie d’en savoir plus sur ce nouvel éditeur à la fois passionné et ambitieux. Nous sommes donc allés à la pêche aux réponses auprès des deux co-créateurs de Playlist Society, Benjamin Fogel et  Laura Fredducci, merci à eux deux. C’est parti…

Playlist Society - Benjamin Fogel et Laura Fredducci
Playlist Society – Benjamin Fogel et Laura Fredducci

Velda : Comment le projet Playlist Society est-il né ?

Benjamin Fogel : À l’origine, Playlist Society est un blog personnel que j’ai créé en 2007, époque où il y avait beaucoup d’émulation entre les blogueurs musique et cinéma. Nous étions tout un groupe qui partageait les mêmes passions et la même envie de parler des œuvres sur Internet. Nous avons ainsi naturellement commencé à nous fréquenter dans le monde réel. Au bout d’un moment, alors que nos blogs respectifs s’essoufflaient, le besoin de nous retrouver au sein d’un collectif pour mutualiser nos approches s’est fait sentir. Nous avons lancé Playlist Society, sous forme de revue collective, en 2011. Au fur et à mesure, l’équipe a grossi et nous sommes aujourd’hui 25. En 2013, nous avions besoin d’une nouvelle impulsion. De nombreuses questions se posaient sur notre rapport à l’écriture : nous voulions trouver un juste milieu entre érudition et vulgarisation. Mais surtout, nous nous interrogions sur le format de nos textes : plus ça allait plus la longueur de nos papiers et séries thématiques semblait inadaptée à une lecture sur internet.  L’idée de passer à des formats longs et de publier de livres germait dans nos esprits. Un événement important dans la vie du site s’est alors produit : Laura, qui se trouve par ailleurs être éditrice, nous a rejoints pour écrire sur la littérature. Entre l’envie collective et les compétences de Laura, la perspective de lancer notre maison d’édition s’est concrétisée. Encore fallait-il se donner les moyens  de proposer un projet de qualité.

V: Comment vous est venue l’idée du nom de la maison d’édition et de la revue ?

B: Là, il va falloir remonter le temps, jusqu’à 2005-2006. Je m’étais aperçu qu’à chaque fois que je retrouvais mes amis, nous passions plus de temps à nous demander ce que nous avions écouté et aimé qu’à se demander comment on allait ! Du coup, j’avais développé un petit site privé où mes amis et moi déposions des playlists avec nos découvertes récentes respectives. L’objectif était de savoir déjà ce qu’écoutaient les autres lorsque nous nous retrouvions et de pouvoir  parler d’autre chose ! Pour ce petit projet interne, il fallait un nom et Playlist Society s’est imposé naturellement. Au moment de créer mon blog perso, j’ai décidé de conserver celui-ci. Le logo, lui, est venu plus tard, au moment de la création de la revue collective. Il a été réalisé par un graphiste : il s’agit de deux  « P » (ceux des playlists) qui s’imbriquent pour former un « S », celui de Society.

V : Comment avez-vous conçu les couvertures de vos livres ?

B : Dès le départ, nous souhaitions avoir une  ligne graphique très forte avec un esprit de collection. Depuis, nous essayons de la faire vivre, tout en apportant de petites améliorations à chaque fois. Même si nous avons changé de graphiste entre-temps pour le motif des couvertures, nous voulons conserver cette unité visuelle. Depuis notre quatrième livre, c’est Lucien de Baixo qui réalise toutes les couvertures.

Laura Fredducci : Nous avons un parti pris : le livre doit correspondre à la fois à l’éditeur et à l’auteur. Nous voulons vraiment que l’auteur se reconnaisse. Nous organisons toujours une rencontre entre l’auteur et le designer. Le designer travaille à partir de ce que lui a dit l’auteur, et à partir du manuscrit bien sûr. Du coup, le designer fait partie intégrante de l’équipe.

V : Revenons à l’histoire…

L :  La première question que l’on se posait, c’était le choix de la ligne éditoriale. Il fallait qu’elle soit forte et claire, et qu’elle ne sorte pas de nulle part. Il fallait qu’elle soit dans la continuité du site, que nous poussions un peu plus loin ce que nous savions déjà faire dans la revue web. Nous avons donc décidé de nous focaliser sur  des analyses synthétiques d’un artiste particulier ou d’un mouvement culturel.

B : C’est dans cet état d’esprit qu’a vu le jour notre premier livre en janvier 2015, celui d’Alexandre Mathis sur Terrence Malick.

V : Vous êtes-vous demandé ce que vous apportiez de plus par rapport aux autres éditeurs ?

L : Non, pas dans ce sens-là. Nous aimions déjà beaucoup ce que faisaient nos confrères. On a rencontré Capricci, par exemple, pour leur demander des conseils. Mais pas du tout dans une logique de compétition.

B: Les rares fois où il nous est arrivé de sortir un livre sur un sujet qui était traité dans le même temps par un autre éditeur, mais sous un autre angle, comme ce fut le cas avec Blake Edwards par exemple, nous étions ravis de communiquer simultanément sur les deux ouvrages.

V : Comment présenteriez-vous votre maison d’édition ?

B : Des livres exigeants en termes de contenu, tout en étant pédagogiques. La notion de transmission de l’information est très importante : quand un lecteur referme un de nos livres, nous voudrions qu’il soit capable de parler du réalisateur ou de l’œuvre à quelqu’un qui ne les connaît pas, et d’en parler bien. C’est pourquoi nos plans sont très structurés : le lecteur doit retrouver en un clin d’œil ce qu’il cherche. Quant à la taille des livres, nous n’avons pas dans l’idée de réaliser des « sommes ultimes » sur tel ou tel réalisateur.

V : Et les livres collectifs ? Je pense en particulier à l’ouvrage sur Paul Verhoeven, dirigé par Axel Cadieux.

L : Nous nous reposons entièrement sur le directeur d’ouvrage. Nous considérons qu’il va faire un pré-travail éditorial en termes d’homogénéisation, de structure.

B : Il est un peu comme un réalisateur, qui apporte ses collaborateurs avec lui. Pour cet ouvrage collectif, nous avons eu de la chance, car le directeur d’ouvrage avait dans son équipe des auteurs que nous connaissions déjà. Non seulement, Axel fait partie du collectif et a déjà publié L’Horizon de Michael Mann, mais parmi les auteurs, il y avait aussi Benoît Marchisio qui publiera en mai chez nous un livre sur la maison de production Propaganda Films.

L : En général, on travaille avec des gens avec lesquels on a envie de boire des coups !

B : La relation entre l’éditeur et l’auteur dépasse largement le cadre de la sortie d’un livre.

V : Et si un auteur pour lequel vous avez peu de sympathie vous apporte un texte génial ?

B : La question ne s’est jamais posée, mais elle est intéressante…

L : Pratiquement tout est dans l’enthousiasme : cela semble difficile de s’embarquer dans un processus qui s’annonce pénible. Mais effectivement, cela pourrait arriver !

V : Vos sujets sont-ils toujours proposés par les auteurs, ou bien apportez-vous des suggestions ?

B : Aujourd’hui, ce sont toujours les auteurs qui apportent leurs projets. Comme le disait Laura, l’enthousiasme est roi. Il faut que l’auteur qui écrit le fasse par passion, parce que c’est nécessaire pour lui. Mais c’est vrai que Laura et moi avons des sujets sur lesquels nous rêverions de publier un essai. Ce sont des choses qu’on aborde régulièrement au sein du collectif. Après il arrive aussi que nous identifions un auteur en particulier que l’on aimerait lire sur tel ou tel sujet. Dans ce cas, nous lui suggérons l’idée.  On essaye de planter la petite graine. C’est notamment ce qui s’est produit avec le livre sur Mad Men qui va sortir dans quelques jours.

V : Lorsque vous publiez, faites-vous un peu le tour de ce qui existe déjà sur le marché sur le même sujet ?

L : A fortiori, on ira moins sur un sujet qui est déjà très couvert en France. Mais s’il existe déjà des livres géniaux à l’étranger sur le sujet qu’on veut traiter, nous serons très contents qu’un auteur français se penche sur la question. Je prends l’exemple du musicien Brian Eno : il existe des livres géniaux sur lui en anglais, mais la traduction représenterait un budget phénoménal, et un risque énorme.

V : Les questions budgétaires sont-elles également à l’origine de votre choix de faire uniquement des livres de textes ?

B : Non, pas seulement, c’est vraiment notre volonté.

L : En dehors de la question du budget, c’est presque un autre métier. Les questions techniques, les questions de droit, de maquette ne sont pas du tout les mêmes lorsqu’il s’agit d’un livre illustré.

B : Nous ne sommes pas du tout dans le livre cadeau.

L : Les livres de cinéma et de musique sont déjà une niche, dans laquelle il y a déjà beaucoup de livres illustrés. Et nous, nous sommes une niche dans la niche !

V : Est-ce que c’est une forme de confort ? Est-ce qu’à un moment, on n’a pas envie de parler à davantage de gens ?

B : Comme nos livres restent très accessibles, les libraires n’ont pas peur de les proposer. C’est un atout. En plus, nous apportons une attention particulière au graphisme  pour que nos livres existent aussi en tant  qu’objets.

V : Organisez-vous des événements ?

B : Oui : des signatures, des conférences, mais aussi des soirées dans des bars pour le lancement des livres. Le fait qu’on soit un collectif nous permet de réunir pas mal de monde, et de combiner le côté un peu formel des lancements en librairie avec le côté plus festif des lancements dans les bars.

L : On n’atteint pas les mêmes personnes : des gens qui ne viendraient pas pour une signature en librairie viendront au lancement dans un bar, à cause de la logique de collectif. Le sentiment de faire partie d’une famille, en quelque sorte !

V : Vous vous positionnez comme cinéphiles ?

B : Oui dans le sens où nous aimons le cinéma ! Mais il ne faut pas oublier que nous publions aussi sur la musique et la littérature. Cela dépend aussi de l’angle du manuscrit en fait. Ce qui compte, c’est la qualité de l’auteur, et notre envie de nous plonger dans le sujet proposé.  Même quand on ne connaît pas le sujet a priori, on se lance si l’auteur a su nous convaincre. Il n’y a rien d’industriel dans notre démarche ! Si on nous proposait un livre sur un compositeur classique, avec un point de vue, un vrai discours, cela pourrait nous intéresser.

L : Mais effectivement, nous faisons des choix qui sont liés à nos goûts personnels.

B : Quand on édite un livre de cinéma, on se plonge vraiment dans le sujet, on voit ou on revoit tous les films, les meilleurs en tout cas.

L : Même pour Tobe Hooper.

V : Avez-vous une approche technique aussi, en plus de l’esthétique et de la politique ? Est-ce que ça vous intéresse de raconter comment un film est fait ?

B : Oui, ça peut être intéressant, tout dépend, encore une fois, de l’angle. D’ailleurs, dans certains titres, on trouve quelques analyses de plans importants. Mais c’est vrai que nous sommes plus orientés éthique et esthétique.

L : Dans le livre sur Mad Men, il y a toute une partie consacrée à l’évolution de la forme, avec une analyse très technique des épisodes qui montre à quel point ce changement de forme correspond à l’évolution de la société américaine. Là, on est vraiment dans la concordance fond et forme. Quand ce type d’analyse est réussi, c’est passionnant.

V : Et la littérature ?

L : Je rêve d’un livre de 150 pages sur l’univers de Jean Echenoz… Pas trop universitaire, écrit par quelqu’un qui a lu et aimé tout Echenoz, qui veut transmettre des clés.

B : Aujourd’hui, nous sommes très identifiés comme éditeurs de cinéma alors qu’au départ, on n’avait pas du tout cette intention-là. Nous voulons vraiment faire du cinéma, de la littérature, de la musique. Il s’est trouvé que tous les bons livres qu’on nous a proposés étaient sur le cinéma. Mais nous sommes très partants pour des essais sur la littérature et la musique s’appuyant sur la même logique : soit 150 pages sur un musicien ou un groupe, avec un angle vraiment intéressant, ou une cartographie d’un mouvement, d’une époque, voire une approche thématique…

V : Les projets ?

B : Les Révolutions de Mad Men et le livre sur Propaganda Films, voilà nos deux prochaines parutions, dont nous sommes très fiers. Deux livres dont les visions transversales donnent vraiment une idée d’une époque. Notre volonté, c’est de continuer sur notre lancée, de ne jamais « lâcher » sur la qualité, et de sortir entre 3 et 6 livres par an, pour avoir le temps de travailler chaque livre. Trouver le bon rythme.

V : Et le site ?

B : Il continue à vivre, les deux projets sont extrêmement liés, c’est la même équipe. Au début, c’était la revue qui nourrissait la maison d’édition. Aujourd’hui, on commence à voir se produire le phénomène inverse : par exemple nous avons rencontré Erwan Desbois pour un livre sur J.J.Abrams qui sortira en 2018, et Erwan écrit maintenant pour la revue.


L’actualité de Playlist Society

Swans et le dépassement de soi, de Benjamin Fogel, préface de Jarboe

Au début des années 80, Sonic Youth et Swans sont les hérauts du courant no wave.  Le livre retrace le parcours hors normes de Swans et de son leader imposant, Michael Gira. Entre analyse musicale et récit historique, il replonge le lecteur dans la scène musicale du New York d’après la déferlante punk.

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Le nouveau cinéma argentin, de Thomas Messias

Cinéma de la reconstruction, de l’après dictature et de l’après-crise, le nouveau cinéma argentin est porté par des auteurs comme Lucrecia Martel et Pablo Trapero. L’auteur est le fondateur de Bref Ciel, site consacré aux cinémas argentin et chilien. Il contribue également à Slate.fr et Acréds.

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Les territoires interdits de Tobe Hooper, de Dominique Legrand, préface de Jean-Baptiste Thoret

Massacre à la tronçonneuse est considéré comme une matrice de l’horreur moderne, œuvre culte qui a fini par occulter le reste de la filmographie de Tobe Hooper. Dominique Legrand, romancier et auteur d’essais sur Brian de Palma et David Fincher, démontre dans ce livre à quel point le film d’horreur est avant tout politique.

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Paul Verhoeven, Total Spectacle, dirigé par Axel Cadieux, suivi d’un entretien avec le cinéaste

Un ouvrage qui dégage les thèmes clés de l’œuvre d’un cinéaste qui, de Basic Instinct à Elle en passant par Starship Troopers, n’a cessé de susciter controverses et fascination. Axel Cadieux a dirigé cet ouvrage rédigé avec Julien Abadie, Hugues Derolez et Benoît Marchisio.

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Les Révolutions de Mad Men, de Damien Leblanc

Mad Men a réinventé, entre 2007 et 2015, le concept de série télévisée historique, présentant  l’Amérique des années 1960 à travers le regard de personnages travaillant dans la publicité. Par son exploration des thématiques chères au créateur Matthew Weiner, Les Révolutions de Mad Men met en lumière la puissance dramatique d’une des œuvres télévisuelles majeures des années 2000. Damien Leblanc est critique de cinéma et de séries pour le magazine Première. Il a également écrit pour le site Fluctuat.

 


| Le site de Playlist Society (revue et éditions) |

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