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16 décembre : 1775, naissance de Jane Austen

Si je vous dis « je suis une Janeite et je l’assume », j’imagine les regards interrogateurs de la majorité  d’entre vous derrière leur écran.  N’ayez crainte, ce nom n’a rien à voir avec l’appartenance à une secte quelconque (quoi que…). Ce n’est pas non plus une maladie. Mais il peut-être contagieux. TRÈS contagieux même, surtout chez la gent féminine. Sachez qu’il n’en a pas toujours été ainsi : dans les premières années du XXème siècle, le Janeitisme fut essentiellement « un enthousiasme masculin que partageaient les éditeurs, les professeurs et les lettrés »… Une idée ? Vous voilà bien perplexes, amis lecteurs !

D’autres indices ? L’Angleterre géorgienne. Une femme écrivain. Des dizaines d’adaptations cinématographiques et télévisées, notamment de la BBC. Bingo ! Les Janeites sont les admirateurs enthousiastes de l’œuvre de l’immense Jane Austen, dont on célèbre aujourd’hui la naissance  (16 décembre 1775-18 juillet 1817). A grands renforts d’événements culturels, reconstitutions et bals en costumes Outre-Manche, of course ! Et si ce terme est aussi utilisé par critiques et moqueurs, qu’importe : nous ne pouvions passer à côté de l’anniversaire de cette immense femme de lettres anglaise, disparue prématurément et connue aujourd’hui à travers le monde entier.

La vie de Jane Austen contient à elle-seule tous les ingrédients d’un roman. Élevée à la campagne dans le Hampshire, née dans une fratrie de huit enfants et fille de pasteur anglican, elle se prend de passion pour la lecture et écrit dès son plus jeune âge. Jane et sa sœur aînée Cassandra Elizabeth, qui fut sa meilleure amie et confidente tout au long de sa vie, ne sont scolarisées que 4 ou 5 ans, faute de moyens financiers. Elles sont ensuite éduquées principalement par leur père et leurs frères, par le biais de la lecture. La demeure familiale dispose en effet d’une impressionnante bibliothèque où Jane aime à fureter. Son éducation ne diffère pas de celle donnée à toute jeune fille de l’époque : elle consiste en occupations artistiques (aquarelle, musique, danse), domestiques (broderie, couture, intendance) et activités de loisirs (visites aux amis, à la famille, bals, bien entendu), indispensables pour la préparer à son avenir : le mariage, évidemment!

Mais de toutes ces activités, la préférée de Jane est la lecture. Elle mène une vie relativement simple et calme, le manque d’argent ayant souvent été le lot de la famille. Après ce qui ressemble à une déception amoureuse, dont on ne sait pas grand chose en réalité, et une demande en mariage d’abord acceptée puis rejetée par elle, Jane restera célibataire et ne quittera jamais le foyer familial. Décidée à vivre de sa plume dès ses 18 ans, soutenue par sa famille qui l’écoute lire ses textes à haute voix et se prend de passion pour ses héros, elle y parviendra quelques années après la mort de son père, qui les laisse, sa mère, sa sœur et elle, dans la précarité. Elle s’éteint à 41 ans à peine, laissant derrière elle 6 romans. Quatre romans sont publiés de son vivant, probablement les plus connus : Orgueil et préjugés, Raison et sentiments, Emma et Mansfield Park, édités de façon anonyme. Northanger Abbey et Persuasion paraîtront à titre posthume.

Ayant publié anonymement, Jane Austen ne connaîtra pas de véritable popularité de son vivant, bien qu’elle soit lue et appréciée par l’élite littéraire de l’époque et jouisse de critiques favorables. Il faut attendre 1869 et la publication de Mes Souvenirs de Jane Austen, signé par son neveu James Edward Austen-Leigh, pour qu’elle fasse l’objet d’un regain d’intérêt en Angleterre.

Formidable peintre des mœurs, Jane Austen décrit avec un esprit d’une remarquable indépendance les amours, les déboires et les ambitions de la gentry anglaise. Tous ses romans sont ancrés dans la vie quotidienne de cette petite noblesse campagnarde à laquelle elle appartient et qu’elle observe d’un regard acéré. Son œuvre est, de ce fait, une source foisonnante d’informations pour comprendre le quotidien de ce microcosme. Dans un contexte particulièrement tourmenté sur le plan historique et en pleine révolution industrielle, les romans de Jane Austen donnent un véritable éclairage sur la hiérarchie sociale, la place du clergé, le quotidien et les loisirs de la classe aisée. Mais elle met aussi en lumière l’inégalité des conditions sociales, à laquelle elle était très sensible.

Son œuvre est surtout très marquée par sa vision du mariage et de l’éducation féminine de l’époque pré-victorienne, et toutes ses héroïnes, qu’il s’agisse d’Elinor, de Marianne, d’Elizabeth, d’Emma ou de Anne, sont confrontées aux mêmes angoisses. Le sort réservé aux filles traverse ainsi toute l’œuvre : un mari, ou plutôt un bon parti, ou rien, voilà ce qui attend les demoiselles de l’époque… Jane Austen ne manque également pas une occasion de rappeler l’égalité morale et intellectuelle des femmes par rapport à leurs pairs masculins.

Utilisant une ironie « lumineusement impertinente », l’humour et la parodie, elle critique la société patriarcale et se moque des nombreux clichés sur les femmes que véhiculent les romans gothiques et sentimentaux qui font le régal des lecteurs à l’époque. Maîtrisant parfaitement l’art du dialogue , Jane Austen donne à ses romans une vivacité étonnante.

D’aucuns lui reprochent l’absence dans son oeuvre de thèmes plus sérieux, plus profonds, parmi lesquels certains aspects historiques essentiels de l’époque comme la perte des colonies américaines, la Révolution française ou la révolution industrielle en marche. D’autres, comme la grande Virginia Woolf, qui admirait profondément Jane Austen, voient les choses autrement :

« Quoi de plus naturel pour Jane Austen, qui savait si bien en pénétrer la profondeur, d’avoir choisi d’écrire sur les banalités de la vie quotidienne, sur des réceptions, des pique-niques et des bals provinciaux ? (…) Loin des tourments révolutionnaires qui déchirent alors le continent, du romantisme qui balaie le paysage littéraire, le monde de Jane Austen forme une sorte de parenthèse dans laquelle s’épanouit une société paisible, dépeuplée de drames, dominée par une affabilité qui pourrait faire sourire si elle ne possédait un charme certain ».

En France, Jane Austen n’acquiert ses lettres de noblesse que très tardivement. Les traductions de l’oeuvre sont faites à la va vite, adaptées au lectorat qu’on veut bien lui prêter, et ne reflètent en rien sa véritable richesse. Ce n’est que vers 1950 que Christian Bourgois l’inscrit à son catalogue de littérature étrangère et que la critique universitaire commence à s’intéresser à elle. On considérait jusque-là Jane Austen comme une romancière « fleur bleue », n’intéressant que les jeunes filles romantiques rêvant de belles robes, de bals et de princes charmants, sans voir que les relations amoureuses, dont le mariage constitue un aboutissement dans ses romans, n’étaient qu’un prétexte pour évoquer la réelle complexité de sa réflexion sur la société anglaise de son temps. La parution en l’an 2000 dans la Bibliothèque de la Pléiade du tome I des Œuvres romanesques de Jane Austen lui a enfin donné enfin sa reconnaissance littéraire dans le monde francophone.

Les années 90 ont également connu une explosion d’adaptations sur le petit et le grand écran et permis à nombre de gens de découvrir l’oeuvre de Jane Austen. La BBC en a d’ailleurs fait sa  grande spécialité : la mini-série Orgueil et préjugés réalisée par Simon Langton sur un scénario d’Andrew Davies (1995), mettant en scène Colin Firth et Jennifer Ehle, est devenue culte.
Nul n’a oublié la somptueuse adaptation de Raison et Sentiments par Ang Lee (1995), portée par Emma Thompson, Kate Winslet et Hugh Grant.
Un an plus tard, Gwyneth Paltrow incarnera Emma dans le long métrage de Douglas McGrath.
En 2005, Keira Knightley prête ses traits à Elizabeth Bennett tandis que le (très) séduisant Matthew Macfadyen, qui joue Mr Darcy, fait chavirer les cœurs dans l’adaptation d’Orgueil et Préjugés de Joe Wright.
Bref, les exemples ne manquent pas et les amateurs ne s’en lassent pas, qu’ils soient des Janeites ou pas ! Une nouvelle adaptation d’Emma est d’ailleurs prévue au cinéma le 25 mars 2020.

Le culte autour de la romancière a également donné naissance à une industrie florissante : des voyagistes organisent des circuits autour des lieux qu’elle a fréquentés, un tourisme particulier s’est créé dans les régions et autour des demeures de l’English Heritage où sont tournées les adaptations cinématographiques ou télévisuelles de ses romans. Des dizaines de romans à l’eau de rose s’inspirant de son univers et de ses personnages fleurissent Outre-Manche et les fans-fictions pleuvent sur le web, quand ce ne sont pas de célèbres auteurs comme P.D James qui décident de faire une suite avec La mort s’invite à Pemberley en 2012. 

On pourrait évoquer mille choses encore de l’univers de l’écrivaine, que je vous laisse découvrir par vous-mêmes en allant chez votre libraire : vous trouverez non seulement ses romans mais aussi de passionnantes biographies sur la dame, si vous souhaitez en savoir plus. Et qui sait, peut-être rejoindrez-vous bientôt les rangs d’une communauté internationale de Janeites déjà nombreuse ? Happy birthday, Miss Jane !

 

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