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Alex Rossi : Braquage À L’Italienne – « Mon premier album est aussi celui de la maturité » – Interview

« Les Italiens sont des Français de bonne humeur. »
(Jean Cocteau)

Il est toujours simultanément réjouissant et rassurant de se dire que tôt ou tard, une forme de justice immanente vient réparer les accidents de la vie, soigner les plaies de l’âme et éclairer d’une lueur nouvelle les perspectives d’avenir les plus sombres. Sans tomber dans un excès de naïveté qui serait fort peu raccord avec notre époque trouble et cynique, il est parfois bon de réaliser qu’avec un petit coup de pouce du sort, quelques soutiens amicaux et une intégrité volontaire, il reste possible de créer de belles choses et de transcender son existence au travers d’une expression artistique quelle qu’elle soit.

Ainsi, l’histoire du chanteur français Alex Rossi, dont la trajectoire accidentée s’étend sur plus de deux décennies d’activisme contrarié, a récemment pris un tournant salutaire et inespéré avec la parution, fin novembre 2019, de Domani È Un’Altra Notte, un premier véritable album quasi intégralement interprété en italien, aussi lumineusement accrocheur que redoutablement émouvant.

alex rossi
Alex Rossi (Photo ©Marco Dos Santos)

Il est à la fois ironique et vivifiant de se dire que c’est après des années de galère, entre projets avortés et plantages de maisons de disques, en se tournant vers ses origines paternelles après avoir écrit une quantité conséquente de chansons dans sa langue maternelle, pour lui-même comme pour d’autres, qu’Alex Rossi a trouvé une voie singulière et précieuse, qui n’attendait que lui pour briller de mille feux.

Résultat d’une évolution musicale qui aura pris une décennie ou presque pour arriver à maturation, mais aussi synthèse d’un travail de longue haleine, qui aura vu le chanteur empiler à son rythme, à la fois soutenu et patient, un certain nombre de chansons addictives, efficaces et habitées, Domani È Un’Altra Notte bénéficie en outre d’un casting ressemblant à s’y méprendre à un bottin mondain de la pop française contemporaine : avec Romain Guerret et Arnaud Pilard, tous deux transfuges du groupe Aline, préposés à la réalisation du disque ainsi qu’à la composition d’une grande partie de ses titres, le Jean Felzine de Mustang et sa compagne Jo Wedin aux chœurs et, last but not least, le brillant Laurent Bardainne, pilier des formations Poni Hoax et Limousine, qui vient poser des parties de saxophone enlevées et fiévreuses, Alex Rossi s’est constitué un gang de mélomanes avertis et motivés, prêts à l’assister avec ferveur dans son épatante réinvention en crooner pop version transalpine.

C’est avec la même conviction inébranlable qu’Alex Rossi habite le moindre mot de ses couplets désolés comme de ses refrains aériens.

Après une brève ouverture plantant idéalement le décor, la double salve composée de l’irrésistible Tutto Va Bene Quando Facciamo L’Amore et du plus chaloupé Vivere Senza Te ne fait pas de quartier : si le premier assaut, véritable ode sensuelle et animale scandée en duo avec la magnétique Jo Wedin, fut certainement le plus beau single de l’été dernier, la syncope du second, portée par une mélodie évocatrice troussée par le trop rare Manuel Cortell, nous fait éprouver avec force l’âpreté du sentiment amoureux le plus absolu, aussi puissant qu’indéfectible. Qu’il mêle avec malice plaisirs de la chère et de la chair sur un facétieux Al Dente, tente de conjurer le sort d’une rupture douloureuse sur l’émouvant Ho Provato Di Tutto ou plante avec une grâce héroïque les oripeaux d’une séduction imparable sur l’énergique Faccia A Faccia, c’est avec la même conviction inébranlable qu’Alex Rossi habite le moindre mot de ses couplets désolés comme de ses refrains aériens.

La mise en sons n’est pas en reste, entre dance music racée et électro-pop jubilatoire, notamment sur la pulsation moite du roboratif La Gente Del Mio Cuore, qui évoque l’éclat du mythique Genius Of Love de Tom Tom Club, la boucle hypnotique de La Famiglia, hommage appuyé à certaines figures emblématiques de l’italo disco et adaptation farceuse du Teachers de Daft Punk, et surtout la charge implacable de la chanson qui donne son titre à l’album, entre basse puissante, chœur d’anges synthétiques et mélodie crève-cœur.

En fin de parcours, on retrouve avec plaisir la ritournelle enflammée de L’Ultima Canzone, qui fut en 2012 le galop d’essai de ce passage plus que convaincant à une écriture italienne, ainsi qu’une conclusion en apothéose, qui voit Alex Rossi reprendre l’usage du français sur un Voir Venise épique et déchirant, perdu entre l’exaltation suspendue d’un instant magique et le couperet fatidique d’une fatalité résignée.

Cet album démontre qu’en allant creuser du côté de ses racines les moins exploitées, Alex Rossi s’est offert un présent salvateur et riche de promesses pour un avenir sur lequel il n’avait, jusqu’ici, jamais pu parier à sa guise.

Maintenu dans une cohérence stylistique par un doigté collectif simultanément ferme et souple, tout en se promenant en équilibre permanent entre une forme enthousiaste, dansante voire hédoniste, et un fond aussi insidieusement mélancolique que passionnément vif, cet album démontre qu’en allant creuser du côté de ses racines les moins exploitées, Alex Rossi s’est offert un présent salvateur et riche de promesses pour un avenir sur lequel il n’avait, jusqu’ici, jamais pu parier à sa guise.

C’est en le rencontrant en décembre dernier, quelques jours après la sortie très attendue de cet éclatant Domani È Un’Altra Notte, que j’ai pu prendre toute la mesure d’une personnalité à la fois attachante et insaisissable, aussi posément philosophe par sa sagesse durement acquise que joyeusement imprévisible dans les passionnants méandres d’une conversation haletante, qui nous emmena loin en arrière tout en nous projetant fort en avant, des stigmates d’une histoire familiale complexe, blessée mais fondatrice, jusqu’aux brûlants espoirs qui l’animent encore suffisamment pour le tenir en éveil, alerte et généreux.

Car il le sait mieux que personne : demain est une autre nuit. Souhaitons juste qu’elle porte conseil.

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Alex Rossi (Photo ©Marco Dos Santos)
INTERVIEW

 

Sur la courte introduction qui ouvre votre album, vous chantez « je ne suis pas italien, je suis français ». C’était une mise au point importante ?

Alex Rossi : En effet, il était essentiel pour moi, sur ce préambule d’une minute, de préciser d’emblée que je suis d’origine italienne. Pour moi, ce disque est un album d’origine italienne, ce n’est pas un album italien. Je ne suis pas un chanteur italien, je suis un chanteur français d’origine italienne, par mon père. Quand j’étais petit, je demandais à mon grand-père et à mon père de me parler italien. Mais je viens d’une famille qui a émigré dans le Sud-Ouest de la France en voulant s’intégrer le plus vite possible. Quand j’avais 6 ou 7 ans, je les entendais parfois baragouiner entre eux, de loin, souvent pour s’engueuler d’ailleurs (rires), mais je n’y comprenais rien, et ils ont toujours refusé de parler dans cette langue devant moi.

Ce n’est pas forcément spécifique à l’immigration italienne, je pense que c’est valable pour les espagnols aussi, mais c’est comme ça : il y a certaines familles qui ne veulent plus utiliser leur langue d’origine pour pouvoir s’intégrer au plus vite. Mon père s’appelait Sergio et l’a francisé en « Serge ». Ce qui est drôle c’est que, lorsque je suis né, dans le Gers, on m’a donné le prénom d’Alexandre avant de m’appeler très souvent par celui d’Alessandro (sourire). Et quand je leur demandais pourquoi ils m’appelaient ainsi, ils ne savaient pas quoi me répondre…

« Même si mon nom est italien de par mon père et mon grand-père, de Rome à Venise, je suis français avant tout. »

Cette introduction est donc là pour ça, en écho à mon père, mes oncles et tantes italien(ne)s qui sont arrivé(e)s en France dans le Gers, et qui me répétaient souvent « c’est notre chemin, c’est notre destin ». C’est pour cela que j’ai appelé ce morceau Il Nostro Destino, et que j’ai voulu tout de suite y expliquer que même si mon nom est italien de par mon père et mon grand-père, de Rome à Venise, je suis français avant tout. Je ne veux pas me faire passer pour un chanteur italien.

Mais je te garantis que mes textes sont super au point, je connais la langue, je la comprends bien même si je ne la parle pas couramment. Il fallait que je démarre là-dessus, parce que ça me rassure, quelque part : après cette mise au point, je peux me permettre de partir où je veux, musicalement parlant. Sans aller jusqu’à dire que j’annonce tout de suite la couleur, disons que je ne me prends pas pour ce que je ne suis pas.

On retrouve sur l’album de nouvelles versions de L’Ultima Canzone et Ho Provato Di Tutto, deux chansons publiées en 2013 par le label Born Bad Records sur un même 45 tours. Aviez-vous déjà en tête, à l’époque, l’idée de faire un tel album ?

Alex Rossi : Non, pas du tout. Même si, en 2013, c’était déjà en compagnie de Romain Guerret et Arnaud Pilard, du groupe Aline, que j’ai fait L’Ultima Canzone et Ho Provato Di Tutto, je n’avais pas encore la vision d’un album intégralement chanté en italien comme c’est le cas ici. En réalité, c’est en 2006 que j’ai écrit ma première chanson en italien : c’était dans le cadre d’un projet d’album en français, mais je voulais alors y intégrer une chanson dans cette langue.

Ce disque n’est jamais sorti parce que j’ai pas trouvé de label pour s’en occuper. Il faut dire que, même si j’ai un long passif de chanteur derrière moi, je n’ai pas vraiment de « carrière ». Ou alors très chaotique (sourire). J’avais donc écrit, moi-même, tout seul comme un grand, cette chanson qui s’appelait Tutto, dans laquelle je reprenais quelques mots que m’avaient dits mon père, mon grand-père et aussi certains de mes oncles italiens. J’y parlais d’eux et de mes origines italiennes, c’était une chanson plutôt acoustique, avec un thème qui rappelait celui de 30 Millions D’Amis (rires). Je n’en ai rien fait par la suite, mais c’était déjà le début de quelque chose. 

« En réalité, je crois que je suis un chanteur français quand je chante dans ma langue maternelle, et un chanteur italien quand je chante dans ma langue paternelle. »

Bon an mal an, j’ai continué à faire des chansons en français, notamment un EP produit à l’arrache, qui s’appelait My Life Is A Fucking Demo, pour lequel j’avais enregistré un duo avec Graziella de Michele. C’était vraiment une période underground pour moi, durant laquelle j’ai chanté dans beaucoup de squats d’artistes. C’était l’époque de MySpace et beaucoup de gens se rencontraient par ce biais-là. J’ai été programmé dans les premières soirées Gonzaï, ce qui a été très important pour moi : les mecs m’ont contacté parce qu’ils aimaient bien ce que je faisais, alors que j’écrivais pour des gens comme David Hallyday, Axel Bauer ou Dick Rivers (silence).

Je te parle de tout ça parce que ça fait partie de mon cheminement, tout comme le fait d’avoir signé mon premier contrat discographique à l’âge de vingt-sept ans, chez Mercury où je suis resté deux ans. J’ai sorti deux super chansons en français avec eux, dont Le Cœur Du Monde, mais ce n’était vraiment pas bien produit. Il faut dire aussi que j’étais beaucoup trop naïf. Mais pour moi, Le Cœur Du Monde était déjà une chanson en italien, quelque part : ça parle du village où j’ai grandi dans le Gers, un coin très beau et vallonné. Il n’y a aucune fierté de ma part quand je te dis ça, mais je suis très content d’être né et d’avoir grandi dans cet environnement-là. Ce n’est pas pour rien que l’on surnomme cette région « la petite Toscane française » (sourire).

En réalité, je crois que je suis un chanteur français quand je chante dans ma langue maternelle, et un chanteur italien quand je chante dans ma langue paternelle (rires). La version papier n’existe plus, mais quand tu ouvrais l’annuaire de la région, les trois quarts des noms étaient italiens. Le Gers est un département très rural, et après la Première Guerre Mondiale, il n’y avait plus d’hommes pour travailler la terre. Les Italiens sont donc venus faire le job, mais le samedi soir, ils n’étaient pas invités dans les bals (silence). Ils bossaient la terre et devaient fermer leurs gueules. Excuse-moi de revenir aussi longuement sur mon passé, mais j’insiste sur le fait que mon album n’est pas un simple prétexte pour chanter en italien. Ce n’est pas une blague, cette histoire. Même s’il y a des clichés et un côté kitsch que j’assume, il y a du corps et du liant là-dedans, une véritable histoire.

Pour en revenir à L’Ultima Canzone, je ne pensais pas faire quelque chose comme ça un jour. OK, on a fini par sortir ça chez Born Bad, mais au départ, c’était juste un one shot pour Romain (Guerret, ndlr) et moi. On savait qu’on tenait un truc et on en était content, comme des gamins.

Ça faisait deux ou trois ans que Romain me disait qu’avec mon nom italien, mes origines italiennes, nos goûts communs pour une certaine variété italienne, des choses comme Luciano Battisti ou Adriano Celentano, voire même les gros tubes des années 70 que j’entendais quand j’étais petit, genre Umberto Tozzi ou Solo Tu de Matia Bazar, je devrais réfléchir à un texte en italien pour lequel il me ferait une putain de mélodie dès que je l’aurais fini. J’avais d’autres choses à faire à l’époque, mais j’ai gardé cette idée dans un coin de ma tête pendant un certain temps. Et à un moment, je lui ai dit qu’on allait faire une seule chanson, que ça s’appellerait L’Ultima Canzone parce que ça serait à la fois la première et la dernière qu’on ferait comme ça, et basta ! (rires)

J’ai donc écrit ce texte qui parle un peu de tout, en n’étant ni un poème, ni un roman, ni une recette : ce n’est pas la fin du monde ni Mort À Venise mais, comme je le chante sur le titre, « c’est ma dernière chanson et elle est pour toi » (sourire). Romain m’a trouvé une super mélodie puis on a enregistré et mixé ça avec Arnaud Pilard, dans son home studio à Marseille.

Arnaud n’est pas qu’un guitariste, c’est aussi un super arrangeur qui touche vraiment à tout : il vient de l’électro et il a aussi produit des instrus hip-hop. Il a pu gérer ça en trouvant les gimmicks qu’il fallait, parce qu’il avait les mêmes références que nous. Mais même si nous en étions satisfaits tous les trois, on n’était pas parti pour le sortir sur un label. J’étais plus dans l’optique de tourner un clip pas cher, de le balancer sur Youtube et de passer à autre chose ensuite.

J’ai fait écouter la chanson à Thierry Gautier et Sylvain Leduc, un binôme de réalisateurs qui ont fait des clips et des captations live pour le magazine Tracks sur Arte. Et Thierry, qui est un ami d’enfance, m’a rappelé pour me dire qu’ils allaient faire le clip gratos, et qu’il était hors de question que quelqu’un d’autre le fasse (sourire).

On a pris des images d’archives, des films Super 8 que j’avais fait quand j’étais môme, des images du mariage de ma cousine, des trucs d’ados… Ce clip montrait donc une chouette progression, de mes six ans jusqu’à l’âge de douze-treize ans, où l’on me voit à Auch dans le Gers, alors qu’on essayait déjà de faire des courts-métrages en écoutant The Smiths ou les Pale Fountains (sourire). On me voit ensuite à mon mariage dans les années 90, pris au caméscope, et ainsi de suite.

On a mis le clip sur Youtube et c’est peu de temps après que JB (Jean-Baptiste Guillot, ndlr) de Born Bad m’a contacté pour me dire que sa femme et sa fille le regardaient tous les matins et dansaient dessus. Je lui ai répondu que si ça leur plaisait, il n’avait qu’à le sortir (rires). Et c’est ce qu’il a fait !

On n’avait aucun plan précis, pas de pression ni rien de ce genre : on se sentait totalement libre à l’époque. C’est aussi grâce à JB qu’on a fait Ho Provato Di Tutto : vu qu’il a horreur des remixes, il lui fallait une face B pour le vinyle 45 tours. Bon, on a bien sorti un EP digital avec une superbe version de Yan Wagner, mais JB nous a quand même poussés à faire une deuxième chanson originale en italien. Et ça a donné Ho Provato Di Tutto, qui pour moi n’est pas vraiment une face B ; je la trouve aussi forte que L’Ultima Canzone.

Grâce à ces deux titres, j’ai pu faire plein de dates de concert. Sans mes camarades, mais je pouvais faire comme j’en avais envie : chanter tout seul, parfois à deux ou à trois. Par la suite, vu que ça stagnait pour moi au niveau francophone, j’ai continué à écrire des chansons en italien, sans être pressé, tout en bossant pour une maison d’édition pour pouvoir bouffer (silence).

Deux ans plus tard, j’avais deux autres super chansons, Domani È Un’Altra Notte et Al Dente, que j’avais encore conçues avec Romain. Il faut dire qu’à l’époque, il était encore très pris par son groupe Aline et avait beaucoup de dates avec eux. Je lui envoyais au fur et à mesure des textes que j’écrivais de mon côté, ce qui m’a d’ailleurs permis de me perfectionner en italien. Et il m’envoyait en retour des mélodies quand il avait le temps d’en composer. J’ai une confiance absolue en Romain parce que c’est vraiment un super mélodiste. On se connaît tellement bien qu’il sait exactement ce que je veux ou ce qu’il me faut. Il est vraiment très rare que je sois déçu, mais je n’hésite pas à lui dire quand quelque chose ne me convient pas.

Les années ont passé et les chansons se sont faites comme ça, les unes après les autres. Pendant tout ce temps, j’ai été pas mal suivi par Jean-François Sanz, qui dirige le fonds de dotation d’Agnès B. : il est souvent venu me voir chanter et avait adoré L’Ultima Canzone. À un moment donné, j’avais bouclé sept ou huit chansons et JB de Born Bad m’a proposé de partir sur un autre 45 tours. Pour tout dire, j’en avais marre de ce format et c’est à ce moment-là que j’ai vraiment voulu faire un album, mais il était trop occupé par d’autres projets pour s’y consacrer.

C’est là que Jean-François, à qui je faisais écouter mes démos au fur et à mesure, m’a proposé son aide en me disant qu’il adorait le projet et pensait que j’étais l’un des seuls à faire ce genre de choses en France. Il a alors fait écouter ça à Agnès B. en lui expliquant qui j’étais, mes origines et mes accointances avec la pop italienne ou l’italo disco. Elle a compris le projet et lui a donné le feu vert pour me soutenir et gérer le budget nécessaire à son aboutissement.

Juste avant l’été, vous avez sorti en single votre duo avec Jo Wedin, Tutto Va Bene Quando Facciamo L’Amore. Comment avez-vous vécu le succès critique et public de ce premier extrait du disque ?

Alex Rossi : Honnêtement, je pense que le succès a plus été public que critique, même s’il est vrai que le morceau a été pas mal relayé. Mais ça a pris du temps pour en arriver là : les gens de chez Agnès B. ont fait écouter le projet au producteur Marc Collin, boss de Kwaidan Records, qui a voulu me rencontrer puis le signer. Le projet hein, pas moi en tant que chanteur (sourire). Avec Agnès B. et un label derrière nous, on a commencé à vraiment travailler sur l’album.

Il faut dire que je n’avais pas seulement les chansons faites avec Romain et Arnaud, il y en avait aussi d’autres, créées avec Julien Barthe (alias Plaisir De France, ndlr) ou Dominique Pascaud, le compositeur avec qui je travaille quand j’écris en français. Il y avait plusieurs compositeurs à l’œuvre et donc plusieurs types de sons différents, selon l’endroit où j’avais enregistré les démos correspondantes. Même si le disque est à l’arrivée hyper éclectique, il fallait quand même trouver une unité à tout ça. Au niveau du son, il fallait trouver une réalisation qui condense toutes ces facettes. Là, ça part dans tous les sens, tout en étant quand même homogène. On savait qu’on avait des bons titres et des bonnes chansons, mais on partait quand même un peu à l’aveuglette.

Toutes proportions gardées, on voulait faire un album qu’aucun autre chanteur d’origine italienne n’aurait pu sortir en France. Dieu sait que j’adore Christophe Bevilacqua, mais il ne s’est jamais aventuré à faire un album original totalement chanté en italien, même s’il a fait quelques reprises par-ci par-là.

« Toutes proportions gardées, on voulait faire un album qu’aucun autre chanteur d’origine italienne n’aurait pu sortir en France. »

Pour ce qui est de Tutto Va Bene, il faut savoir qu’à l’origine, c’était une commande d’un éditeur que je ne nommerai pas, pour qui je travaille parfois pour me faire un peu de blé. J’avais ce gimmick vocal en tête (il chante) « Tutto va bene… Tutto va bene », et au départ, j’ai travaillé sur le morceau avec Julien Barthe, qui est quand même un producteur branché à fond dans l’électro. J’avais donc ça sous le coude en présentant mes chansons en italien aux équipes de Kwaidan et Agnès B., et c’est grâce à Romain et Arnaud que ce titre est devenu un truc plus groovy : on a rajouté du saxo et un truc plus organique là-dedans, avec une vraie basse jouée par Sylvain Daniel.

Mais Tutto Va Bene n’était pas encore pas une vraie chanson, ce n’était qu’un gimmick, et je trouvais ça trop facile. C’est en développant la structure et les arrangements du morceau que j’ai trouvé la formule Tutto Va Bene Quando Facciamo L’Amore. « Tout va bien quand on baise », ça paraît évident non ? (rires) Néanmoins, je n’étais pas encore complètement convaincu par ce titre, et c’est au cours d’une réunion collégiale qu’il y a eu un déclic : Marc Collin, qui est tout de même un producteur expérimenté, a tout de suite dit que c’était ce morceau-là qu’il fallait sortir pour lancer l’album. C’est bien la preuve que, parfois, il faut savoir écouter son producteur (sourire).

Mais j’ai pensé que je ne pouvais pas être tout seul là-dessus, je voulais être accompagné par une fille sans que ça devienne nécessairement un duo. Avec Romain et Arnaud, on avait déjà pensé à Jean Felzine et Jo Wedin, qui forment un couple sur scène comme à la ville, pour doubler des refrains et faire des chœurs sur certains titres. Et un soir, après que Jean soit parti, j’ai demandé à Jo d’intervenir sur cette chanson, en improvisant comme elle le voulait. C’est vraiment une sacrée chanteuse, qui peut convaincre dans tous les registres, même en italien alors qu’elle est suédoise ! (sourire)

C’est peut-être un super cliché mais quand la chanson est enfin sortie, mi-juin, juste avant l’été, ça a fait un bien fou. Deux jours après, l’attaché de presse me dit que je suis invité sur le plateau de C À Vous sur France 5 ! Les programmateurs musicaux de l’émission avaient déjà vu le clip et flashé dessus. Bon, ce n’est pas vraiment un tube au sens strict du terme, mais c’est vrai que beaucoup de gens m’en parlent. Il y a des gens du Nord de l’Italie, de Milan ou de Turin, qui m’ont envoyé des messages à ce sujet.

Mais je vais te dire ce qui a été le plus marquant pour moi : quand je suis descendu dans le Gers cet été, j’ai chanté à Auch, dans un centre d’art contemporain qui s’appelle le Memento. J’étais tout seul avec mes bandes instrus, ma bite et mon couteau… et il y avait un monde fou. Dès que j’ai balancé l’instru de Tutto Va Bene, tous les gens se sont levés, sont montés sur scène et ont dansé autour de moi. Alors que je ne leur avais rien demandé, je ne haranguais personne ! C’était un réflexe, pour faire comme dans le clip de Marco Dos Santos ou sur le plateau de C À Vous. Et quand je dis que tout le monde s’est levé, c’est vraiment tout le monde, de 7 à 80 balais !

Ceci dit, le véritable impact de ce titre, ce n’est même pas ça ni les quelques passages radio ou télé : le plus fort, c’est qu’il y a eu plein de gens, garçons comme filles, qui m’ont remercié sur les réseaux sociaux, en messages privés ou non. Il y a même un type qui m’a raconté qu’il avait rendez-vous avec son ex, qu’ils ont écouté la chanson et se sont remis ensemble ! (rires)

L’album oscille entre une festivité chaleureuse et une profonde mélancolie, parfois au sein d’un seul et même titre. La retranscription sur disque de cette dualité était-elle essentielle pour vous ?

Alex Rossi : La question n’est pas tant de savoir si c’est important ou pas. La vérité, c’est que je suis un véritable mélancolique. Et c’est le cas depuis que je suis tout petit : j’étais à la fois solaire ET mélancolique. Mes parents se sont séparés très tôt, alors que je n’avais que quatre ans, et ça a été un vrai traumatisme pour moi. J’étais à la fois très gentil et très triste, et je crois l’être resté depuis. Il est donc assez logique que ce disque me ressemble. Ce n’est que mon premier véritable album, mais j’y ai déjà mis tous mes sentiments, mes qualités comme mes faiblesses, mon côté alcoolique comme mon côté romantique.

J’étais déjà très solitaire quand j’étais petit, je n’avais ni frère, ni sœur. Quand j’écrivais en français, c’était toujours assez dur, assez cash, je n’arrivais pas à dépasser tout ça (silence). Quand j’ai signé mon premier contrat, chez Mercury, au début ça m’amusait : je me disais que c’était super d’être dans une grosse boîte, sur un gros label. Mais j’avais beau avoir de bonnes chansons, ça m’a très vite foutu le bourdon : je n’arrivais pas à coller avec ces gens, je ne suis pas du tout branché marketing.

« Aujourd’hui, à cinquante ans passés, je ne triche plus, c’est pour ça qu’il y a tous ces sentiments qui sortent. »

Je veux que les choses soient les plus simples possible, en fait, je n’ai pas envie qu’on m’emmerde (sourire). Bon, je suis quand même prêt à travailler aussi, hein, je suis là pour assurer la promotion du disque, par exemple. Mais quelque part, je crois que je ne suis pas fait pour le milieu musical, en tout cas pas pour son industrie.

Je me rappelle que lorsque j’avais vingt-sept ans, les mecs de Mercury m’invitaient partout parce que j’étais le petit nouveau et qu’il fallait promouvoir le truc. Mais au bout de cinq minutes, je n’en pouvais déjà plus. Ce n’était pas vraiment moi, je trichais. Aujourd’hui, à cinquante ans passés, je ne triche plus, c’est pour ça qu’il y a tous ces sentiments qui sortent. Je ne suis pas cyclothymique mais, même si j’ai beau avoir des moments très heureux, je suis aussi capable de tomber dans une grande tristesse. Je suis quand même assez dark, et ça se ressent sur certaines chansons, forcément.

Quelque part, vous n’auriez jamais pu faire un disque pareil si vous n’aviez pas traversé toutes ces épreuves auparavant.

Alex Rossi : Exactement. Sauf que je n’appelle pas cela des « épreuves ». Pour moi, c’est juste un chemin comme un autre. Par exemple, quand j’ai sorti Le Cœur Du Monde chez Mercury (en 1998, ndlr), ça passait sur de grosses radios comme RTL ou Europe 1. J’en étais même le premier étonné, je recevais mes relevés SACEM et je n’ai jamais eu autant de thunes de toute ma vie, en termes de droits d’auteur. Et quand, au final, ça n’a pas marché, j’étais très déçu et ça m’a cassé.

Le disque que je sors aujourd’hui est la conclusion de tout ce cheminement-là : je suis passé par beaucoup de phases, j’ai signé chez Sony et ça n’a pas marché non plus, j’ai écrit des trucs improbables pour David Hallyday alors que j’étais fan de pop anglaise comme Lloyd Cole & The Commotions ou Aztec Camera, ou même des trucs moins connus comme les Television Personalities, et que j’écoutais de la variété italienne avec mes parents, des choses comme Umberto Tozzi ou Lucio Battisti. Ça peut donc paraître paradoxal, mais mon premier album est aussi celui de la maturité (rires). J’y ai réfléchi pas plus tard que cet après-midi, et c’est vraiment comme ça que je le vis. Le mini-album huit titres que j’ai sorti chez Mercury ? Je ne le compte pas, c’est un format bâtard. Celui-ci est vraiment le premier… et peut-être le dernier, qui sait ?

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Alex Rossi (Photo ©Marco Dos Santos)
Y a-t-il sur le disque des choses que vous vous êtes permis d’écrire et de chanter en italien, mais que vous n’auriez pas pu exprimer ou interpréter en français ?

Alex Rossi : Bonne question. Il y a une dizaine d’années, j’avais écrit une chanson en français qui disait « les gens de mon cœur se reconnaîtront », qui n’est jamais sortie et dont personne ne voulait. « Ce ne sont pas des lâches, ce ne sont pas des salauds, ce sont juste les gens que j’aime ». J’y parlais de la famille, des enfants, des amis. Bref, je n’arrivais à rien avec ce titre en français, et tu sais, il y a certaines chansons qui sont vraiment faciles à traduire en italien. Les Gens De Mon Cœur sont donc devenus La Gente Del Mio Cuore, et ça sonnait vraiment mieux en italien qu’en français. Du coup, cette adaptation en italien d’une chanson que j’avais écrite avec mon compositeur Dominique Pascaud est devenue moins gentillette, a pris sa vraie valeur et une véritable intensité ainsi.

C’est la même chose pour Demain Est Une Autre Nuit, que j’avais aussi écrite il y a dix ans, et qui n’était vraiment pas terrible en français. Je l’ai transvasée en italien et j’ai envoyé le texte à Romain, qui a trouvé la mélodie tout de suite. J’admets que même si je trouve des airs à chanter, je suis un piètre musicien. En revanche, quand je trouve un refrain, je veux que ça claque. Mais j’avoue que je ne peux pas écrire en italien comme j’écris en français : ici, on a vite le syndrome Gainsbourg ou Bashung, à écrire des choses inutilement alambiquées (silence).

« Ce que je trouve libérateur lorsque j’écris en italien, c’est que je peux parler des montagnes ou des étoiles et le chanter sans problèmes ni arrière-pensées. »

Si tu écoutes un truc comme Ancora Tu de Lucio Battisti, qui est peut-être la chanson suprême dans cette veine, qu’est-ce qu’il y a dedans ? Le texte raconte qu’une fille l’a quitté et qu’il veut juste avoir de ses nouvelles, savoir ce qu’elle a mangé, si elle va bien et si elle a bien dormi la nuit dernière. C’est absolument poignant, et c’est une façon déguisée de lui dire qu’il ne l’oublie pas. Sans copier Lucio Battisti, même si j’en suis bien imprégné, c’est ce que j’ai voulu faire avec Ho Provato Di Tutto : « j’ai tout essayé pour t’oublier ». C’est toujours la même histoire dans les chansons de variétés, en fait. Parce que je suis un chanteur de variétés moi-même, après tout (sourire). Il y a des images ou des métaphores auxquelles j’ai pensé en français, mais que j’aurais été incapable de chanter telles quelles. « J’ai arrêté de dormir pour ne pas rêver de toi », ça passe plus facilement en italien.

Domani È Un’Altra Notte (« Demain est une autre nuit », ndlr), c’est un positionnement philosophique pour vous ?

Alex Rossi : C’est même l’histoire de toute ma vie (silence). Aujourd’hui, j’ai un fils qui a vingt-deux ans, j’ai une femme avec qui je suis marié, bon an mal an, on s’est séparé, on est revenu ensemble… Mais j’adore la nuit, c’est là que je me sens bien… Bon, faut avoir un peu de fric aussi, même si on se débrouille (rires). C’est un peu une relation amour/haine, en fait : tout dépend de l’endroit où j’atterris. La nuit m’a quand même beaucoup porté préjudice : je me suis battu, je me suis fait casser le nez… Mais ce n’est pas juste une question de picoler ou non, et je tiens à dire que je ne me défonce pas. Il m’arrive encore souvent de partir de chez moi à trois heures du matin et de sortir, juste pour marcher, comme ça, à pied. J’adore voir le jour se lever à Paris. Et quand je suis dans le Gers, je pars faire du vélo. J’aime profondément tous les gens qui m’entourent, ma femme, mon fils et mes amis, mais à un moment donné, j’ai besoin de me retrouver seul, ce qui est très difficile à Paris.

L’album s’achève sur Voir Venise et des sentiments contradictoires : une forme d’épanouissement et un sentiment de résignation s’entremêlent. Ce titre constitue-t-il un aboutissement personnel pour vous ?

Alex Rossi : Pour moi, il y a deux lectures possibles là-dedans. Tout d’abord, l’idée de partir en vélo depuis le Gers pour aller à Venise, ce serait un peu l’Eldorado pour moi (rires). L’autre sens est une grosse métaphore, énorme même, qui représenterait un aller-retour entre la France et l’Italie, un symbole fort de mon identité transalpine, comme le tunnel du Mont-Blanc, qui est un passage obligé pour les familles italiennes qui viennent ici en voiture ou les familles françaises qui partent en Italie. Par ailleurs, il était important pour moi de conclure cet album sur une chanson en français, parce qu’au risque de me répéter, je reste un chanteur français. D’origine italienne certes, mais français avant tout.


Domani È Un’Altra Notte
d’Alex Rossi

Disponible en CD, vinyle et digital depuis le 29 novembre 2019 chez Kwaidan Records.

 

Alex Rossi sera en concert le mardi 4 février à Paris (Point Éphémère), le vendredi 13 mars à Niort (Festival Nouvelle(s) Scène(s), Hangar Resto), le samedi 28 mars à La Clusaz (Radiomeuh Circus Festival, Salon des Dames) et le vendredi 3 avril 2020 à Pau (La Centrifugeuse).

 

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Un immense merci à Nicolas Miliani pour Les Éditions Miliani.

Image à la une : ©Marco Dos Santos

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