Chronique Musique

Ausgang : La Dernière Tentation De Casey

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche,
Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

(Aimé Césaire, Cahier d’un Retour au Pays Natal, 1956)

 

Au commencement était le verbe.

 

Depuis un bon quart de siècle maintenant, la rappeuse française Casey joue les trouble-fêtes, dans les marges d’une scène hexagonale souvent formatée et prévisible : avec sa prose tranchante et sans concession, elle aura affiché une singularité brûlante sur plusieurs mixtapes au crépuscule des années 90, avant de la développer plus avant sur ses propres disques en solo (l’inaugural Tragédie D’Une Trajectoire en 2006 ou le vengeur Libérez La Bête de 2010) comme en collectif (au sein de l’hydre à quatre têtes Asocial Club, dont l’unique album Toute Entrée Est Définitive fut l’un des grands chocs de l’année 2014).

Ausgang 2020 : Manusound, Casey, Sonny Troupé et Marc Sens (Photo ©Jaya & Naje – La Meute).

En dépit de (ou grâce à) son insularité éthique brandie comme un étendard, cette artiste volatile et plurielle se sera par ailleurs illustrée dans le cadre de projets plus étonnants, comme lors de sa participation à deux longs formats (L’Angle Mort en 2009 puis Les Contes Du Chaos en 2011) du trio free rock Zone Libre, composé du batteur Cyril Bilbeaud, ex-Sloy, et des guitaristes Marc Sens et Serge Teyssot-Gay, membre fondateur de Noir Désir, ou, plus récemment encore, en rejoignant la comédienne Béatrice Dalle et l’écrivaine Virginie Despentes à l’occasion du spectacle Viril du metteur en scène David Bobée, ardent florilège de lectures féministes et antiracistes, mis en musique par le groupe post-rock lyonnais Zëro.

On se demande comment une telle tension, aussi sauvage qu’étouffante, a pu se laisser domestiquer pour s’astreindre au cadre d’un album studio.

Sur le papier, on pourrait croire que son nouveau projet Ausgang, dont le premier album Gangrène est sorti début mars, fournit une suite directe et logique aux expérimentations électriques de Zone Libre. Cependant, si l’on retrouve bien ici le guitariste Marc Sens, ex-pilier de cette dernière formation, deux autres musiciens aguerris complètent ce tableau détonnant : avec Emmanuel Léonard (alias Manusound) aux machines et le batteur de jazz Sonny Troupé, l’iconoclaste Casey ouvre encore d’un cran (d’arrêt) ses horizons sonores déjà bien larges, pour atteindre une forme d’intensité idéale, fusionnelle et définitive.

Dès l’ouverture des hostilités, on se demande comment une telle tension, aussi sauvage qu’étouffante, a pu se laisser domestiquer pour s’astreindre au cadre d’un album studio : avec une hargne bestiale, le morceau-titre déploie sur une basse électronique bourdonnante et des claviers anxiogènes une ambiance proche du majestueux et brutal Angel qui inaugurait le Mezzanine de Massive Attack. Au détail près que la morgue explosive de Casey (« Je suis mort en existant »), portée par une rythmique nerveuse et insistante, grave dans le marbre une allégorie d’une portée confondante et implacable, assimilant la souffrance morale de la rappeuse à une putréfaction existentielle.

Le quatuor hausse le ton sur une Bonne Conduite rageuse, dénonçant avec puissance et précision la banalité des violences policières et d’un racisme systémique sclérosant (« On te croit inapte / On te veut inerte ») : l’abattage de Casey, conjugué à la force de frappe des musiciens délivrant dans une accélération vertigineuse un final sans appel, pourrait bien faire blêmir de jalousie un certain Zack De La Rocha et ses illustres Rage Against The Machine. Pas de quartier non plus avec l’irascible Chuck Berry, single dévoilé en février dernier, sur lequel la rappeuse rend gloire et dignité aux origines noires du rock’n’roll tout en moquant l’amnésie occidentale à leur endroit (« Je l’ai dans la chair je l’ai dans les veines / Car cette histoire est la mienne »). En toute fin de piste, à l’issue de ce que l’on imagine avoir été LA prise ultime de ce brûlot incendiaire, Casey lâche dans un souffle « Je crois que c’était bien ». On ne saurait mieux dire.

On pourrait croire qu’il serait difficile pour Ausgang de dépasser l’excellence de cet irrésistible brelan d’as, mais cette fine équipe en a décidément beaucoup d’autres dans ses manches : la progression sinueuse et quasi-cinématographique de Comme Une Ombre, lardée d’éclairs bruyants et flippants, suit l’existence d’un déclassé anonyme, cantonné à son statut de citoyen de seconde (voire troisième) zone (« Plus leur ciel est bleu / Plus le sien est sombre »). Lorsque la stigmatisation ethnique rejoint la misère sociale, c’est la double peine assurée.

Et si la bagarreuse Crapule vient jouer des coudes avec un aplomb invincible et frondeur (« L’occasion de t’enculer / Je n’attends qu’elle »), la teigneuse Casey n’élude pas ses propres contradictions, capable de creuser un puits de désespoir sans fond sur le glaçant Aidez-Moi (« Mais où est ma bouée, si vous pouvez me la trouver / Balancez-la dans l’égout où je suis en train de couler ») comme d’affirmer avec une fierté à la fois lumineuse et délétère (« Ma bouche a un port d’armes / Je parle il y a mort d’hommes ») que sa marginalité, subie mais assumée, pourrait bien être sa plus fidèle et précieuse alliée sur Ma Complice, hymne à l’art de la débrouille autant que revendication appuyée au droit à la différence.

Malgré la puissance indéniable de tous ces pavés jetés sans ménagement à la face de notre conscience collective, Gangrène réserve ses effets les plus sidérants pour sa dernière ligne droite : au dub menaçant d’Élite, attaque chirurgicale portée à la vanité crasse des « grands » de ce monde (« C’est toi qu’on sauve quand la maison brûle ») et sublimée par une syncope hypnotique et insistante, répond comme en écho le monumental et lancinant La Rage M’Appelle, qui sonne comme une prière paradoxalement libératrice, aussi viscéralement douloureuse que miraculeusement cathartique (« Et ma douleur est plus belle, plus belle / Depuis que la rage m’appelle, m’appelle »).

Quelque part, il est heureux que le disque s’achève avec Bâtard, courte salve tournant en ridicule les attitudes poseuses d’un certain rock français, inculte et opportuniste : cet épilogue paillard et roublard fournit à l’impressionnant édifice ici bâti une touche de légèreté inattendue, sans en dissiper le moins du monde la portée dévastatrice et militante. On pourrait presque voir dans cette démarche globale (« Je fais du rap, je fais du rock / Où je vais je suis moi-même ») le pendant urbain et ulcéré à la désolation des champs électriques balayés par Michel Cloup ou Mendelson, plutôt qu’une énième collusion entre rap et rock dur, à la manière de l’illustre et bien trop facile bande originale du film Judgment Night.

Néanmoins, il faut reconnaître qu’il sera toujours plus aisé, pour le public rock francophone, de louer les qualités de formations confirmées venues d’outre-Atlantique, comme les bouillants Rage Against The Machine ou les fondateurs Public Enemy, voire, pour les plus branchés, l’inventivité débridée d’un Kendrick Lamar, histoire de se donner bonne conscience, en prétendant témoigner d’une ouverture d’esprit factice et exotique à l’égard de tout ce qui peut être associé, de près comme de loin, à l’univers du rap le plus vindicatif.

La rébellion et la révolte, c’est plus sympa à contempler et admirer de loin que d’y répondre quand elles se présentent à nos portes.

C’est une autre histoire d’accepter de se prendre en pleine poire la verve sans chichis et parfaitement intelligible d’une tête brûlée comme Casey (cette « anomalie du 93 / avec une gueule caribéenne », tel qu’elle se décrit elle-même), la barrière de la langue volant en éclats sous les coups de boutoir d’une narration violemment acerbe et crûment réaliste, quand bien même se présenterait-elle, comme ici, sous les oripeaux d’un rock originalement efficace et supposément fédérateur : la rébellion et la révolte, c’est plus sympa à contempler et admirer de loin que d’y répondre quand elles se présentent à nos portes.

Ainsi, en dépit de la signification profonde que l’on pourrait prêter à sa profession de foi, Ausgang (« sortie ») ne constitue en rien une fuite, fut-elle en avant : on se lève, on gueule et on vous emmerde, mais on reste. Il faudra faire avec, ce n’est pas notre problème, semblent nous asséner les quarante-cinq minutes de Gangrène, cet album massif et intransigeant, simultanément jouissif et dérangeant.

Le verbe s’est fait chair, et il habite parmi nous.

Bon courage pour le faire taire.

ausgang


GangrèneAusgang

Disponible en CD, vinyle et digital depuis le vendredi 6 mars 2020 via le label A Parté.

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Merci à Anne-Laure Feron pour A Parté ainsi qu’à Marion Pacé pour Ephelide

Photo : ©Tcho/Antidote.

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