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[Back to 1967] Edgar vs. Eddy – Le courrier des lecteurs

Cet article a été écrit en s’inspirant du courrier des lecteurs de Rock’n’Folk d’avril 1967. Les extraits de lettres – en italique – sont véridiques, les noms, quant à eux, ont été légèrement modifiés.

Tours, le 10 mars 1967

Edgar est furieux.
Eddy Mitchell, ce gagne-petit, cette imposture à banane, ce petit franchouillard qui piétine les plate-bandes des plus grands rockeurs avec ses traductions de pacotille, oui oui, cet Eddy Mitchell là, celui qui fait s’émouvoir les collégiennes de sous-préfecture avec ses photos dans Salut les Copains, a dit du mal des Pretty Things.

Oui ! Pensez-vous donc, les Pretty Things, ce « fantastic rave group », seraient des sortes de malades mentaux, mauvais garçons et piètres musiciens en plus ! Alors le sang d’Edgar ne fait qu’un tour, Oh, il va voir le père Eddy, il va voir ce que c’est quand on chauffe Edgar, le roi des rockeurs tourangeaux !

Il écrit une lettre assassine à Rock’n’Folk, et Monsieur Mitchell ne va pas faire le malin ! Il se relit fiévreusement, le bic bleu fumant encore dans sa main.

« J’en ai des angoisses partout ! Je suis, en effet, l’un des rares à avoir applaudi dix-neuf fois cette association de… mongoliens, l’année dernière, au Tile Club de Londres. Jamais de ma vie je n’avais vu pareil déménagement. Ça pour être dingues, ils le sont…« 

Edgar s’interroge : Monsieur Eddy a-t-il déjà vu « un batteur vietnamien (Skip Alan, on suppose) se traîner par terre en tapant sur sa vaisselle éparpillée un peu partout« ? A-t-il déjà vu « un chanteur (Phil May) qui délire avec le corsage de sa sœur« ? Hein ? Hein ?!

Bon, pour être honnête, Edgar ne sait plus très bien ce que signifie cette dernière phrase, ni même si le batteur ne serait pas finalement un anglais à moustache. Mais il n’a pas envie de tout réécrire. Alors, il écrase sa clope dans le cendrier « Gitanes Filtre », finit sa Champigneulles, met l’adresse du magazine sur l’enveloppe et se dirige droit vers la boîte aux lettres.

Ha ha, ils vont voir.

Edgar l’ignore, mais cinquante ans plus tard, ils seront des millions à s’étriper sur internet pour des broutilles dans le genre. Sur la toile, il se ferait aisément traiter d' »ayatollah musical » par ceux qui ne partagent pas ses opinions. Mais il ne le saura jamais, parce qu’en 1967, personne ne songera à lui envoyer en pleine face, parce qu’Edgar a l’air costaud, et puis il a au moins 100 vinyles chez lui.

On ne contredit pas un beatnik, fan des Pretty Things, qui a autant de disques. S’il dit qu’Eddy Mitchell est un béotien, c’est qu’il doit avoir raison.

Par contre, une chose est sûre, Edgar ne s’est pas trompé, les Pretty Things sont un des plus grands groupes de rock’n’roll du monde.

Pour lui faire plaisir, Rock’n’Folk va publier sa lettre, et va même faire un éditorial consacré au groupe dans le numéro 6 d’avril 1967.

On y apprend qu’en live, ce sont des fous furieux (ce qui confirme les propos d’Edgar), et qu’ils refusent de jouer les morceaux comme sur les disques (« Nos passages sur scène sont avant tout visuels : à quoi cela nous servirait-il de copier à 100% nos disques ?« ).

On y dit aussi que le line-up change, et on présente les membres un par un, précisant que Skip, le batteur, est très gourmand et a terminé l’assiette du journaliste qui l’interviewait, qu’ils descendent régulièrement à Paris dans un hôtel de Saint-Germain, et qu’ils préparent un nouveau LP avec des cordes et des cuivres (ce sera le sublimissime Emotions, qu’ils renieront par la suite, premier des nombreux sabordages et erreurs de la vie du groupe, et que vous pouvez écouter ci-dessous).

Un petit compte-rendu un peu presse people, en somme. Rock’n’Folk se veut un journal de musique sérieux pour les jeunes, mais on sent qu’il peine encore à trouver un style.

On y apprend aussi que les petits jeunes favoris des Pretty Things, et qu’ils imaginent bien percer dans l’avenir sont… Jimi Hendrix et les Pink Floyd. Finalement, Phil May avait une meilleure vision de l’avenir musical à long terme pour les autres que pour son propre groupe.

Edgar, un mois après avoir envoyé sa lettre, jubile. Il lit les autres lettres publiées ce mois-ci, dans lesquelles un lecteur démonte Eddy Mitchell qui a osé insinuer que les membres du club belge « Les Aigles » sont des Flamands et qu’ils sont contre la langue française (il y a des choses qui ne changeront jamais, faut-il croire…), alors que c’est FAUX, et que Monsieur Mitchell n’est qu’un fainéant stupide (dixit Guy M., de Huy).

Un autre défend Eddy : « (…) certains prétendent aveuglément que Ronnie Bird a 74% des voix des rockeurs, alors qu’Eddy n’en possède que 54%. C’est de la démence« , nous assène Alain L. De Saumur, chiffres rigoureusement exacts en main.

Après une publicité pour des instruments de musique pour lesquels on se damnerait aujourd’hui, on trouve aussi le risible mais néanmoins sympathique précurseur du tatillon rencontré si souvent au XXIème siècle sur les réseaux sociaux, le lecteur qui sait tout, Claudy O., de Marseille… Il précise à Rock’n’Folk que, dans « Le Sexe de Dieu » d’Antoine, « ce n’est pas un sitariste que l’on entend (…) mais un guitariste qui utilise légèrement l’effet de saturation. Effet qui donne une sonorité très indienne« , car il sait, LUI, et il ne laissera pas passer la moindre erreur.

Une autre publicité nous rappelle que le nouveau disque des Hamsters est disponible. La chronique, plus loin dans le magazine, dit : « Un excellent trio vocal dans le style folk. Une fille, Colette, et deux garçons, Richard et Christian. Les voix sont jolies et bien en place« . On le voit, le style des chroniques musicales est succinct et un peu vague. Pourtant, plus tard dans l’année, avec Flower Power, on les remarquera, mais ils ne décolleront jamais vraiment.

https://www.youtube.com/watch?v=_b7tvfhXPr0

Plus loin, un lointain ancêtre des conspirationnistes doute : le courrier des lecteurs serait-il un faux ?

« S’agit-il vraiment du courrier ou alors d’articles rédigés par les rédacteurs du journal ? » C’est vrai quoi, un vrai scandale, « pourquoi ma lettre ne figure-t-elle pas sur R&F ? » se demande Philippe P., membre du Jerry Lee Lewis International Fan Club, dans une lettre qui figure précisément dans Rock’n’Folk. C’est vrai ça, qu’est-ce que ça cache, hein ? La rédaction le rassure, les lettres sont authentiques.

Mais faut-il les croire ? Vraiment ? Cinquante ans plus tard, Philippe réfuterait que la Terre fut ronde, à n’en pas douter.

La publicité de la page suivante, finalement, mettra tout le monde d’accord, Philippe y compris.

Le rockeur numéro « Hun », Attila, est là, et c’est un disque « RIGOLO » de la société PAM SALVADOR. Le monde est sauvé.

Edgar ferme son magazine et se promet de ne jamais, au grand jamais, acheter un disque d’Attila parce qu’il est vilain et que le jeu de mot est mauvais.

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