Musique

Promenons-nous sous les pins…

Pour la sortie d’Under The Pines de Bardo Pond, j’aurais aimé vous faire une rétrospective du groupe américain, un article retraçant leur parcours, leurs sommets, leurs gamelles, vous dire pour quelles raisons je leur voue un culte farouche, au-delà du raisonnable. J’aurais aimé, mais s’attaquer à leur discographie, c’est s’attaquer à presque trente années d’Underground ou encore, si vous préférez, à 28 albums, 8 EPs, 9 singles, 4 compilations et ce sans compter les collaborations (près d’une dizaine), ou les side projects (Alasehir, Alumbrados, Hash Jar Tempo, Baikal, Prairie Dog Flesh, et j’en passe). Bref, sauf si on veut écrire un bouquin sur eux, faire une rétrospective de Bardo Pond en moins de trente pages relève de la mission impossible.

Cependant, comme je suis un peu fou dans ma tête, je vais vous faire un petit, tout petit précis de Bardo Pond. Le groupe s’est formé en 1989, avec à sa tête quatre membres indéboulonnables : les frères Gibbons aux guitares, Clint Takeda à la basse et Isobel Sollenberger (arrivée en 1991 et non en 1989 mais bon…) au chant et à la flûte. Ensuite, pour les batteurs, c’est autre chose, pas moins de trois y ont laissé leur peau. Il semblerait que le dernier en date, Jason Kourkounis, présent depuis 2006, soit le bon. Ensuite, il y a aussi le claviériste, dont on ne connaît pas la date d’entrée dans le groupe.

Néanmoins, et pour résumer de façon très sommaire la carrière du groupe, on peut affirmer sans problème que, sur trente ans, ils ont aligné au moins quatre chefs-d’œuvre (Amanita, Lapsed, Dilate, Bardo Pond) et quelques excellents disques (la compile Cypher Documents I, les EPs Purposeful Availment et Rise Above It All, ainsi que les albums On The Ellipse et 4/23/03, formidable collaboration avec Tom Carter, moitié des superbes Charalambides).

Maintenant, passons à Under The Pines : où le situer dans cette immense discographie ? Déjà replaçons un peu les conditions d’arrivée : il s’agit là du troisième album pour le label Fire Records. Le premier pour le label anglais, Bardo Pond, est l’un des quatre chefs-d’œuvres du groupe. Il arrive dans un contexte où les américains, un peu paumés, pédalent sérieusement dans le THC avec deux albums au mieux moyens (Peri), au pire mauvais (Gazing At Shilla). Pour être honnête, il fait un peu figure de miracle, et permet au groupe de redresser la barre, reprendre confiance en lui en alignant des morceaux épiques, d’une tension qu’on ne leur avait plus entendu depuis près d’une dizaine d’année (Cracker Wrist), des chansons plus accessibles, courtes, et d’une efficacité redoutable (Don’t Know about You), ainsi que de longs morceaux passionnants sous substances illicites (la vingtaine de minutes du Wayne’s Tune sur l’édition vinyle ou Await The Star). Bref, Bardo Pond, c’est l’album qu’on n’attendait plus vraiment de leur part.

Peace On Venus, le suivant, fera redescendre le thermomètre de quelques degrés. Sans être à la hauteur de Bardo Pond, il reste tout de même d’un excellent niveau. Là où BP impressionnait en étant tendu, nerveux, véloce ou camé jusqu’à la moelle, Peace voit le groupe modérer ses ambitions en ralentissant le tempo, préférant se vautrer dans une sorte de mélancolie post substances psychoactives, que de repartir attaquer des moulins à vent. Le résultat, si on met de côté la flûte parfois un peu trop démonstrative (Taste), est assez passionnant et côtoie souvent l’excellence (notamment le long instrumental Chance, construit autour de la flûte d’Isobel).

https://youtu.be/3CUqURTZnzw

Et Under The Pines me direz-vous ? Pour tout dire, il ne se situe ni dans les très bons albums, ni dans les chefs-d’œuvre mais dans les très bons bons albums. Vous me suivez ? Cette troisième catégorie, dans laquelle se retrouvent Ticket Crystals ou Batholith, se caractérise par le fait que les albums évoqués ne sont pas de grands albums, mais des disques qui ont les qualités de leurs défauts, et ne parviennent pas à se hisser au-delà du très bon.

Ça ne vous paraît pas clair ? Je m’explique : l’essence de Bardo Pond, c’est de créer un magma sonore incomparable et identifiable dès les premiers riffs (si on devait utiliser une pochette pour identifier leur musique, le visuel idoine serait celui du Fun House des Stooges, sorte de matière sonore fluide et compacte qui vous recouvre inexorablement), d’y ajouter la voix d’Isobel, véritable zone érogène de leur musique, ainsi que sa sensibilité (certains de leurs morceaux sont d’une mélancolie à faire chialer). Pour compléter le tout, vous pouvez aussi y mettre d’autres ingrédients tels que la tension, des mélodies imparables, une capacité à créer des atmosphères uniques, étirer le temps, l’espace.

À vrai dire, un grand disque chez eux est un disque où, quand arrive la dernière note et sans avoir consommé quoi que ce soit, vous vous retrouvez avec les yeux rouges et brillants, l’air hagard, dans un état semi-comateux et envahi par des hallucinations diverses et variées.

Le problème avec une carrière aussi riche et longue que celle de Bardo Pond, c’est qu’à force de creuser encore et toujours le même sillon, vous acquérez certains automatismes qui finissent par se repérer assez facilement. Ça vous permet peut-être, dans les moments de creux, de noyer le manque d’inspiration sous des tonnes de riffs en utilisant les mêmes schémas, en étirant les morceaux à leur maximum ; mais ça n’empêche aucunement l’ennui de poindre le bout de son nez à la longue. Et pour tout dire, c’est un peu le reproche qu’on pourrait faire à Under The Pines à la première écoute. Malgré un excellent Crossover flirtant avec le Doom en introduction, le groupe paraît usé, tire sur les mêmes ficelles, joue un peu trop de la réverb sur la voix d’Isobel, épuise l’auditeur dès le second morceau, le long Out Of Reach, provoquant, vers la sixième minute, moult bâillements puis, vers la huitième, un léger agacement.

Ensuite, le groupe a beau montrer son savoir-faire, arrivé la fin d’Under The Pines, l’auditeur reste méchamment dubitatif sur ce qu’il vient d’écouter, avec cette impression d’avoir plus affaire à une compilation peu inspirée qu’à un album original. Du coup, pour ne pas rester sur une mauvaise impression, on y retourne. Une fois, deux fois, trois et plus encore. Après, je ne dirais pas que la lumière arrive d’un coup mais une fois l’oreille familiarisée, la déception passée, Under The Pines réserve quelques surprises.

La première est la suivante : si les mécanismes habituels sont toujours présents sur la première face, si l’univers des américains ne change pas d’un iota, lysergique et sombre (notamment le dronesque, étouffant et flippant My Eyes Out, sorte de litanie en forme de chute dans un puits sans fond), parfois longuet (cinq minutes de moins auraient amplement suffi pour Out Of Reach), l’éclairage apporté sur la seconde est, quant à lui, bien différent de ce à quoi ils nous ont habitué jusque-là.

L’utilisation de guitares acoustiques pour apporter une touche bluesy, mélancolique est assez récurrente chez eux (confère l’excellent On The Ellipse), idem pour la flûte d’Isobel, par contre, le fait d’entrouvrir le rideau, d’apporter un semblant de lumière est plutôt novateur. Ça ne vient pas dès Moment To Moment, qui retrouve le versant lent, mélancolique et familier du groupe, évoluant de façon insidieuse vers un drone assez étonnant, flirtant régulièrement avec l’ennui, mais apparaît avec le titre Under The Pines. Il y a dans ce morceau quelque chose de nouveau chez eux : le sentiment que le groupe redresse la tête, bombe le torse pour respirer à nouveau et chasser l’air vicié. Du coup, Under The Pines tend vers une luminosité étonnante, une légèreté qui contraste sérieusement avec tout ce qui vient de se passer, et précède de façon judicieuse l’apaisement final qu’est le superbe Effigy.

La seconde et dernière surprise vient de certains choix, très étonnants de la part des américains : le fait notamment de prolonger indéfiniment certains morceaux et de ne pas en développer d’autres. Ce qui est justement le cas pour Under The Pines, qui, malgré ses six minutes au compteur, en aurait bien duré deux de plus, ainsi qu’Effigy, qui aurait pu prolonger sa mélancolie sur un temps deux fois plus long.

Bref, Under The Pines, comme vous pouvez le comprendre, est un disque très contrasté. Il brasse le meilleur comme le pire du groupe, l’ennui y côtoie l’excellence, les choix sont parfois discutables mais il reste dans l’ensemble un très bon disque qui s’apprécie sur la longueur, comme Peace On Venus.  Disons que si Under The Pines était le premier album de Bardo Pond, sans être un coup de maître, ce serait une formidable promesse, un tremplin vers une carrière passionnante. Là, c’est tout de même leur 28ème disque.

S’offrent donc à nous deux options : soit on le prend comme le début de la fin, de par le fait que les américains semblent avoir une capacité de discernement altérée, soit on le prend comme une sorte de renouveau, une volonté de chercher une autre direction, tout en restant fidèle à son identité première. Dans mon cas, fan indécrottable connaissant la capacité du groupe à se remettre de ses échecs et d’un optimisme forcené, j’opterais plus pour la seconde option.

Après, à vous de faire votre choix.

Sortie le 24 février chez Fire Records mais aussi chez tous les disquaires équipés de combinaison anti-lave et dotés d’une pharmacie riche en opiacés divers et variés de France et de Navarre.

Bandcamp  – Facebook Officiel – Site Officiel

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