Certains auteurs aiment raconter des histoires. Et d’autres, comme Fred Neidhardt, préfèrent fabriquer leur récit avant de le coucher sur papier. Avec Le syndrome de l’imposture, il signe une bande dessinée autobiographique aussi réjouissante que déroutante, où il mêle sans filtre ses deux terrains de jeu favoris que sont la bande dessinée et l’imposture.
En effet, Fred Neidhardt n’est pas seulement auteur (il scénarise par exemple certains tomes des Tuniques Bleues) et dessinateur. Il est aussi, et peut-être même surtout, un imposteur revendiqué. Du Téléthon à C’est mon choix, des plateaux de Jean-Luc Delarue à ceux de Thierry Ardisson, il s’est invité là où personne ne l’attendait, connaissant des fortunes et réussites diverses, brouillant les pistes, défiant les dispositifs et testant les limites d’un système médiatique friand de spectaculaire mais rarement préparé à être pris à son propre piège.
La grande force de l’album tient dans ce fragile équilibre entre confession et mise à distance. Neidhardt ne se contente pas d’aligner ses exploits. Il les démonte, les questionne, les regarde parfois avec tendresse, parfois avec une lucidité presque cruelle. Il reconnaît des pranks ratés (ce faux braquage de banque, notamment, qui a créé plus d’angoisse que de soulagement) en utilisant un arc narratif malin. En effet, ce sont souvent ses filles, beta-lectrices, qui sont les plus rudes vis-à-vis de l’auteur.
Malgré ces quelques échecs, ces impostures sont plus intelligentes qu’elles n’y paraissent. Ainsi, derrière l’humour et l’absurde affleure une réflexion bien plus vertigineuse sur notre rapport à l’image, à la notoriété et à cette étrange fascination collective pour ce qui passe à la télévision. On sera par exemple surpris (ou pas) de découvrir à quel point certains arguments d’autorité et l’envie de passer à la télé conduiront un mari à accepter la présence de Fred Neidhardt, rencontré quelques minutes plus tôt, à rejoindre sa femme dans le lit conjugal.

Le récit avance ainsi entre éclats de rire et léger malaise. On rit de l’audace, de l’inventivité et de cette capacité presque acrobatique à infiltrer des émissions ultra-formatées. Mais on perçoit aussi la mécanique implacable d’un monde où exister semble parfois moins dépendre de ce que l’on est que de la manière dont on parvient à apparaître.
Graphiquement, la BD épouse parfaitement le propos. Le trait nerveux et volontairement expressif n’est pas sans rappeler celui de Riad Sattouf (Neidhardt jouera d’ailleurs dans le premier film de son compère) et confère au récit une énergie constante. Les scènes s’enchaînent avec un sens du rythme qui rappelle que l’auteur maîtrise autant la narration que l’art du dérapage (in)contrôlé. L’ensemble respire, surprend, et reflète ce joyeux désordre qui caractérise autant l’homme que son parcours.
Au fond, Le syndrome de l’imposture dépasse largement l’anecdote potache. Il devient une plongée dans les coulisses du spectacle médiatique et, plus subtilement encore, dans les zones floues de l’identité. Qui est-on lorsque l’on passe son temps à jouer un rôle ? Où se situe la frontière entre performance, provocation et besoin d’exister ? L’auteur se surprend parfois à être pris dans les mêmes enjeux que ceux qu’il piège. Joue-t-on réellement un rôle quand on se met à ce point à la place de l’autre ?
Cette bande dessinée drôle et délicieusement irrévérencieuse interroge donc autant qu’elle amuse. Et rappelle, avec un sourire en coin, que les imposteurs sont parfois ceux qui révèlent le mieux les illusions collectives. On attend la suite avec impatience !



