L’une est déchirante, l’autre est sarcastique. La 3e est intimiste. La dernière est autobiographique. Éminemment différentes, ces 4 BD ont néanmoins un point commun : ouvrir le bal des bonnes BD de l’année, avec une date de sortie début janvier !
Les montagnes dorées de Aurélien Ducoudray et Thomas Azuélos – Futuropolis – Janvier 2026

Les paysages sont mystérieux et magnifiques. Mais il ne faut pas s’y tromper. Les reflets dorés et changeants qui habillent le sommet des montagnes alentour ne sont qu’une illusion. Ici, il ne fait pas bon vivre. Ici, l’alcool et les rancœurs culminent, plus hauts que les pics qui s’élèvent très haut dans le ciel.
Dans ce no man’s land, où pointent encore aveuglément les prémices du printemps, une chape de neige et de glace envahit jusqu’au moindre souffle. Les rares habitants reçoivent de temps à autre une aumône de Moscou : un wagon rempli de vivres. Puis un jour apparaît un revenant. C’est Dima, l’enfant du pays parti combattre en Tchétchénie. On le croyait mort. Le voilà ressuscité d’entre les morts. Mais est-il bien vivant ? Car il semble que son esprit divague et que la guerre s’y est promenée en y faisant des ravages.
Son petit frère Mytia et la facétieuse Sveta – dont les vêtements dessinés en couleur donnent à la neige environnante un sacré coup d’éclat – ont beau tenter de le distraire, rien n’y fait. Les yeux de Dima restent rivés sur les montagnes dorées. Même le sang des poules tuées pas sa grand-mère – et qui maculent à ses pieds le sol, jusqu’alors tout de blanc vêtu – ne semblent pas l’atteindre. Qu’est-il arrivé à ce fantôme ?
Avec délicatesse, le récit d’Aurélien Ducoudray s’inscrit dans les pas dessinés de Thomas Azuélos (Prix Ty Zef à Brest en 2023 pour Toute la beauté du monde), lequel se plait à jouer avec les couleurs, avec les matières et la force d’un détail. Une manière de s’attarder un instant sur le quotidien d’une vie, avant qu’elle ne bascule vers l’indicible, la noirceur de la guerre et les tréfonds de l’âme humaine. Tant pis pour les pommes d’amour.
Frangipane de Hervé Bourhis – Glénat – Janvier 2026
Cette BD n’est pas une tarte à la crème ! Et pourtant. Elle se déguste sans modération et on en prend plein la figure et les mirettes. Bref, le prolifique Hervé Bourhis nous régale encore une fois avec une BD dont la galette, spécialité frangipane mâtinée de sauce politique, constitue un prétexte culinaire à une grande embrouille familiale.
Les premières pages de la BD sont assurément très drôles. Avec une entrée en matière servie sur un plateau d’argent : écouteurs vissés sur les oreilles, Jérôme est un chef d’entreprise à la tête d’une licorne valorisée 3 millions d’euros. Mais le quinquagénaire est à la limite du « burn out ». En fait, sa boîte n’est pas encore rentable et, en attendant des jours meilleurs, il a comme « un fail dans le fonds de roulement ».
Dans cet océan de bonheur survolté, sa sœur débarque pour le RDV familial annuel… qui consiste à partager une frangipane… Mais les grèves en cours, les amandes ukrainiennes en rupture d’approvisionnement et le mutisme du paternel gaucho – qui se demande s’il ne va pas finalement voter pour l’extrême droite – ne vont pas tarder à exacerber les sentiments et à rendre la situation un peu « tendax » ! D’autant que la sœur en question n’a pas renié ses convictions estudiantines et son militantisme en herbe, à quelques contradictions près !
Évidemment, à la lecture de la BD, on se délecte des mésaventures de cette famille au bord de la crise de nerfs, qui enchaîne les malentendus et les désaccords politiques sur fond de satire sociale. L’esprit des films d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri flotte indéniablement sur la BD, entre humour persifleur et amour familial persistant. Frangin, frangine et frangipane, même combat !

Arrière-cuisine de Katriona Chapman – Futuropolis – Janvier 2026

Tout d’abord, la BD vaut par sa grande qualité graphique. Katriona Chapman, l’autrice britannique d’Arrière-cuisine, qui travaille surtout au crayon graphite, nous offre ici des crayonnés veloutés et des esquisses riches en émotion.
Le récit, quant à lui, s’articule autour du destin de Claudia, dont le père désormais retraité fut un chef cuisinier renommé. Dans l’ombre de cette figure paternelle envahissante, la question est de savoir si elle trouvera son équilibre et son chemin.
Pour cela, rien de tel que de se confronter à la réalité : celle d’une cuisine exigeante, faite de saveurs croisées inventives et audacieuses. En effet, Claudia a choisi d’ouvrir son propre restaurant, aidée par Ben son barman et par sa sous-cheffe Lisa. Dès lors, tout pourrait aller bien mais les surprises, bonnes et mauvaises, vont s’accumuler.
On suit donc avec empathie le parcours initiatique de Claudia, à qui la presse s’intéresse et tresse des louanges, l’entraînant de fait dans une spirale potentiellement infernale. Car si le succès peut faire de vous une star des réseaux sociaux et une formidable gagnante de concours, il peut aussi vous transformer en cheffe d’entreprise exténuée et lessivée.
La recherche de la gloire, les rentrées d’argent et le culte de la performance : nombreux et variés sont les thèmes abordés dans cette BD, où les discussions d’arrière-cuisine ont parfois plus d’importance que la réputation des mets servis en salle.
Dans une société où chaque note peut compter, il s’agit aussi pour tous les personnages de s’émanciper sans perdre leur intégrité. Une belle leçon de cuisine en même temps qu’une jolie leçon de vie.
Jeune et Fauchée de Florence Dupré La Tour – Dargaud – Janvier 2026
« Famille je vous hais » ! Il y a un peu de ça dans le nouvel opus de Florence Dupré La Tour, qui nous raconte sur 212 pages d’ironie mordante ce que ses parents, entre autres, lui ont fait subir pendant une bonne partie de sa vie.
Entre indifférence totale – à l’image de ce père dont elle aurait tant aimé qu’il lui dise simplement « je t’aime » – et pingrerie maladive, à l’image de cette mère si pieuse et autocentrée dont elle aurait adoré qu’elle la protège, l’autrice livre un récit cathartique avec, en ligne de mire, ses parents riches d’argent mais pauvres de sentiments.
Si les dessins sont enlevés et jouent avec les symboles pour mieux signifier les tourments intérieurs de notre personnage principal, le récit ne cesse lui aussi de s’emballer, comme pour tenter de suivre le rythme effréné d’une vie qui ne lui aura fait aucun cadeau.
Le manque criant d’argent et la pauvreté qui en découle, de celle que l’on cache à la sortie de l’école en venant y chercher ses enfants à celle dont on souffre parce que le frigo reste désespérément vide, est omniprésente dans le parcours de Florence. Cela fait de Jeune et fauchée une bande-dessinée aussi intéressante que émouvante. La dignité, la honte, la colère qui s’échappe d’un cerveau en fusion, sont autant de sentiments mêlés qui se croisent page après page.
Pas évident de rendre ainsi public ce qui a mis tant de temps à être passé sous silence. On mesure d’autant plus le courage que l’autrice a dû mobiliser pour convoquer ainsi les aléas de sa vie familiale, amoureuse et professionnelle. En tout cas, son regard sur cette société parfois bien-pensante mais totalement déconnectée de la réalité, fait du bien. Mettre des mots sur des maux, c’est toujours utile. Quand en plus on réussit à y associer des images, c’est encore mieux !



