Chronique Musique

Bégayer ou l’invité surprise de fin d’année

Écrit par Jism

À droite… C’est bon. À gauche… Apparemment aussi. Bon allez, je me lance, le top va enfin pou… Aïe, rhoo bordel, la vache, ça fait mal… Je ne l’avais pas vu venir celle-là ! Pourtant, vous êtes témoins, j’ai bien regardé hein. J’ai tout fait dans les règles de l’art, mais là, je viens de me faire défourailler les conduits auditifs comme rarement cette année. Bon, je sais, elles étaient loin d’être vierges, voire en bon état, surtout après les écoutes quasi obsessionnelles du 11 Paranoias, du split Blut Aus Nord/Aevangelist, ou du dernier Deathspell Omega.

Mais là, c’est encore autre chose. Disons que la baffe reçue a été du niveau de celle du Four Pair Of Wings de Mi And L’au. À la différence près que, autant Four Pair Of Wings jouait dans la catégorie silences et délicatesse, autant L’fsèr, Calmé Les Oiseaux du groupe Bégayer joue dans la catégorie world lo-fi bruitiste.

Bégayer ? Vous parlez d’un nom vous !

Déjà, pour commencer, présentation : contrairement à ce que vous pourriez penser, Bégayer n’est pas un duo mais un trio formé par Loup Uberto, tête pensante du groupe, Lucas Ravinale et Alexis Vineïs, originaire des Alpes, donc manquant par définition d’oxygène, ce qui expliquerait la courte durée de leur nouvel album (17 min), et le fait de le jouer le plus rapidement possible pour éviter d’en crever. Conneries mises à part, à force de passer nuit et jour les uns chez les autres, à refaire le monde en écoutant moult disques, en parlant littérature et en bricolant quelques instruments de fortune, le groupe se forme, enregistre et édite (à 50 exemplaires) une cassette six titres en février 2015, vite épuisée. Ensuite, le label français Le Saule les remarque, leur fait enregistrer une nouvelle cassette, L’fsèr, Calmé Les Oiseaux, que vous irez commander, ou au moins écouter, je l’espère, à l’issue de la chronique.

Donc, comme je le disais un peu plus haut, le groupe joue une sorte de World aussi Lo-fi que bruitiste à base d’instruments fabriqués par eux-mêmes et inspirés des guembris, instruments à cordes utilisés par les Guinéens.

En fait, Loup joue des guitares guembris, Alexis du gumbass, et Lucas frappe sur ses fûts. Si la configuration est des plus classiques (guitare/basse/batterie), la musique en revanche l’est beaucoup moins.

Comment la décrire sans faire fuir ? En faisant simple, très simple même : ça arrache.

Une vraie toile émeri musicale ce truc, à la limite de l’inaudible. Si on ne s’arrête qu’à la forme. Parce qu’au niveau du fond, c’est bien plus impressionnant que ça ne le laisse paraître.

Alors, ne pas s’arrêter à l’aspect revêche de leur musique, car il y a chez eux un univers foisonnant, une folie présente dans les premiers Arlt, une liberté de ton que l’on retrouve dans certains morceaux des Parisiens (Tu M’as Encore Crevé Un Cheval par exemple), musique de derviche tourneur fruste, dans le sens brute de décoffrage, mais dotée d’un pouvoir de sidération/séduction énorme.

Ce pouvoir agit d’ailleurs dès les premières mesures de La Minute Familiale, avec cette espèce de flot bruitiste continu dans lequel se crée un univers très personnel, empruntant à la world comme au punk, dissonant sur bien des plans, tout en parvenant à être mélodieux. C’est de là que vient ce pouvoir de fascination chez eux, de cet équilibre instable entre bordel et accessibilité, de cet étrange alliage fait de sonorités métalliques et d’immédiateté.

On trouve chez eux une brutalité crue, dans le sens brut pas brutal, et quelque chose de très ethnologique dans leur musique, renvoyant à l’Asie (Le Chemin Du Lac rappelle beaucoup certains enregistrements présents sur la compilation Vietnamienne War Is A Wound, Peace Is A Scar, sortie il y a quelques temps chez Glitterhouse), et surtout au continent Africain, via notamment le tradi-modern (en gros la recherche de la transe Congolaise en électrifiant les instruments traditionnels) des Konono N°1, et, par extension, aux Pays-Bas via le punk-world de The Ex.

Car oui, à défaut de provoquer des hémorragies tympaniques, la musique de Bégayer transporte, nous fait beaucoup voyager : en Afrique donc, en Asie, mais aussi à la Réunion (sur Le Mur, ce chant, très proche du créole, et la poésie de Loup, tout évoque le génial Réunionnais Alain Peters).

Voyage dans le temps également : celui, béni, où Saravah tenait le haut du panier en matière de chanson française expérimentale (autant l’avouer, à l’écoute de la face B de  L’fsèr, Calmé Les Oiseaux, le duo Areski/Fontaine revient souvent à l’esprit), ou encore dans les années 40/50 au temps où le blues s’électrifiait.

À vrai dire, écouter Bégayer, c’est accepter de se faire littéralement bringuebaler dans une faille spatio-temporelle : une fois, vous êtes en plein Delta Blues (revisité façon Lo-fi par le Français Red) et l’instant d’après, dans le désert subsaharien torpillé par un drone omniprésent, et des erreurs captées sur le vif, puis de nouveau à la Réunion versant Piton de la Fournaise, bien secoué, entre deux coulées de lave. Et enfin dans l’espace, en plein chaos, enveloppé de distorsions, pas très loin d’un John Cale, là où personne ne vous entendra crier.

Vous l’aurez compris, ce qui fait tout le sel de cette musique, entre autre, c’est qu’elle refuse l’enfermement, préférant déborder de tous côtés.

Il y a chez Bégayer une appétence certaine à la déstructuration, à ne rien ordonner, au chaos.

Certes, pour qui apprécie les arrangements chiadés, les orfèvreries mélodiques, c’est un poil inaudible. Mais il n’y a rien de plus vivant, en fin de compte, que le bordel, et rien de plus réjouissant que de laisser les défauts apparents, ce larsen ici, ou ce drone en fin de face. C’est souvent déstabilisant, tendu, ça accélère souvent sans qu’on s’y attende, ça surprend régulièrement, mais leur musique est à l’image de cette photo leur servant de couverture, prise lors d’une fête de l’Aïd dans un camp Kurde en Grèce : joyeusement bordélique, parfois hallucinante, un peu décalée, mais on ne peut plus vivante.

Après de tels éloges, vous me direz que L’fsèr, calmé Les Oiseaux doit bien avoir quelques défauts, non ?

Hormis ceux décrits en introduction, je me vois dans l’obligation de vous répondre par la négative. Je sais, c’est triste. D’autant plus que, cerise sur le gâteau pour ceux qui auraient loupé l’épisode précédent, Bégayer a la gentillesse de véritablement bégayer leur premier album et le coller en face B, dans une version remastérisée. L’avantage, et pas des moindres, est de pouvoir constater la marge de progression entre les deux enregistrements, ainsi que la cohérence du projet.

Et pour tout vous dire, la cohérence est faite, et la progression, logique. Sur le premier album, le groupe semblait hésiter entre deux directions : le rock façon Sentridoh/Fontaine ou la world. Sur L’fsèr, le trio a résolu le problème d’une façon simple : en assimilant les deux ! Du coup, le groupe perd en rigidité ce qu’il gagne en vélocité. Donc en accessibilité. Contredisant au final ce que je disais plus haut.

Bref, plutôt que de faire de longs discours, autant vous laisser découvrir ci-dessous à quoi ressemble la musique de Bégayer.

Par contre, un conseil. N’oubliez pas de vous munir de Biafine ou autre crème apaisante, car la claque que vous vous apprêtez à recevoir peut être violente, très violente. Et ne venez pas me dire que vous n’avez pas été prévenus.

Disponible sur le Bandcamp du groupe depuis le 1er décembre dernier en format numérique, ainsi qu’en cassette, et chez Le Saule.

Par ailleurs, Bégayer sera en concert sur Paris avec Sourdure le 14 janvier prochain (plus de détails ici)

 

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