Chronique Musique

Black – Blind Faith

Ecrit par Jism

Janvier, c’est bon, on peut rayer, on est passé enfin à Février.
Mais bon, revenons quand même à janvier, mois exceptionnel pour son taux de mortalité artistique.

Souvenez-vous : Bowie, Delpech, Rickman, Frey ou encore Galabru ou Boulez. Que du glorieux, de l’indispensable. Pourtant il est un mort qui est passé un peu inaperçu parmi cette prestigieuse liste. Pensez-vous, c’était juste un gars simple, qui faisait de la musique presque seul dans son coin. Ok le succès lui était tombé dessus un peu par hasard, il y a près de trente ans (en 1986 pour être exact) grâce à un single qui allait faire le tour du monde. Avec Wonderful life et son inoubliable clip en noir et blanc, on découvrait à cette époque que le crachin anglais pouvait être mis en musique, que le cafard se parait de bonnes intentions pour mieux vous prendre dans ses filets. Et le gars allait remettre le couvert peu de temps après avec un Sweetest Smile plus cafardeux encore qu’un visionnage du Tombeau Des Lucioles avec un groupe de Mormons dépressifs. Colin Vearncombe, Aka Black, grâce à Wonderful Life allait donc toucher du doigt la gloire et vendre son premier album par camions entiers.

Mais bon, le succès, c’est comme tout, ça ne dure pas. Incapable de réitérer la formule gagnante de Wonderful Life (et surtout pas l’envie de s’enfermer dans un quelconque schéma imposé par les maisons de disque),Vearncombe va peu à peu sombrer dans l’oubli. Comedy, son album suivant, malgré des ventes correctes, restera un succès plus critique que public. La suite, plus grand monde ne s’en souvient. Deux albums suivent (Black et Are We Having Fun Yet) puis une traversée du désert de 16 ans, où Vearncombe laisse tomber son pseudo et tente l’aventure en solo, sous son véritable nom. En 1999 il sort son premier album. Trois autres suivront puis, en 2009, tel un schizophrène tiraillé entre deux personnalités, il sort deux albums, l’un sous son nom, l’autre sous Black. Finalement, Black sortira vainqueur du combat et sortiront en 2011 et 2015 deux albums : Any Colour You Like et Blind Faith.

black BF

Financé par le Crowdfunding, Blind Faith est sorti, de ce côté-ci de la Manche, dans un certain anonymat le 13 avril dernier. Pourtant, sans être un grand album, Blind Faith montre que Vearncombe avait encore du génie pour composer des mélodies inoubliables et un sérieux penchant pour l’élégance. Rien que pour The Love Show, morceau introductif, Blind Faith aurait du connaître le succès. Depuis quand n’avait-on pas entendu d’arrangements de cordes aussi profonds, aussi beaux ? Il suffit de jeter un œil vers les années 90, à l’heure où Neil Hannon et sa Divine Comedy était au sommet de sa carrière pour se rendre compte que oui, The Love Show est aussi précieux que n’importe quel titre issu du répertoire de Divine Comedy à cette époque. Bien évidemment la folie qui habitait Hannon n’est pas présente ici mais il y a chez les deux anglais la même aisance mélodique, la même propension à l’élégance musicale.

Et, avouons-le, s’il y a bien quoi que ce soit à retenir de Blind Faith, une chose qui saute à la face de l’auditeur, c’est son élégance innée. Dans cet album, tout n’est pas au niveau de The Love Show, aussi profond et habité mais il se dégage de cette pop sophistiquée, une simplicité ainsi qu’une certaine noblesse qui ferait pâlir de jalousie un certain Bryan Ferry. Pour preuve, le classicisme virevoltant et ultra élégant de Womanly Panther ou encore celui, flirtant avec la guimauve mais ayant l’élégance de ne jamais sombrer dedans, de When It’s Over (ou encore Good Liar sauvé par son humour : « I’am a liar when I’m in love »). Mais Vearncombe ne serait pas Black s’il n’y avait pas cette marque de fabrique propre à lui, cette façon unique de manier la mélancolie et la sublimer dans des morceaux magnifiques (Who You Are ou encore le très beau et épuré Beautiful).

Et enfin Blind Faith n’est pas que l’expression de la mélancolie de Vearncombe, il sait aussi se montrer plus fringant et racé (Don’t Call Me Honey) sur des morceaux pop très addictifs. Vous me direz, avec ce que je viens de décrire, comment se fait-ce qu’il n’ait pas été retenu dans la cuvée 2015 ? Déjà, comme je l’ai écrit plus haut, il est passé inaperçu. Peu voire pas de pub du tout. Ensuite parce que Blind Faith aurait pu être un très grand album si Vearncombe n’avait pas cherché sur certains morceaux à renouer avec le succès et donc s’orienter vers la facilité. Ce n’est pas désagréable (Ashes Of Angels, Not The Man) parfois anecdotique (la tentative pop/soul Stone Soup) ou encore à côté de la plaque (Parade, tentative frustrante de pop expérimentale) mais, avouons-le, assez inutile. Et pourtant malgré ces quelques défauts, Blind Faith reste un excellent disque de pop sophistiquée et élégante, un album où les guitares s’habillent avec goût, où les cordes parlent avec raffinement, où la mélancolie se dispute à la modestie.

Et c’est peut-être bien là le drame de Blind Faith, ne pas chercher à s’imposer par l’esbroufe, être avant tout un album honnête, modeste, reflet de ce que fut la carrière de Black. Malheureusement pour nous, ce regain d’inspiration ne connaîtra jamais de suite et Vearncombe aura la tragique modestie de passer de vie à trépas le mois où tant d’artistes majeurs ont décidé bien involontairement de faire comme lui. Il est tout de même ironique et triste de constater que si Vearncombe n’avait pas passé l’arme à gauche, je ne me serais probablement jamais intéressé à Blind Faith et, comme beaucoup de monde, je serais passé à côté d’un très bel album par pure ignorance (voire snobisme parce que Black quand même, hein…c’est so 80’s). La mort est décidément une sale garce au sens de l’humour particulier dont on se passerait bien mais qui peut se révéler parfois « utile ». Faudrait seulement voir à limiter son utilité le plus souvent possible.

Bandcamp

Disponible depuis avril 2015.

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