Biographie

« La Disparition De Karen Carpenter » : L’Enfer Du Décor

Karen Carpenter / Billboard Publications Inc /1973
Karen Carpenter / Billboard Publications Inc /1973
Écrit par French Godgiven

Une silhouette fébrile, hagarde et chancelante, déambule dans les rues de New York, absente à elle-même comme aux autres, tel un zombie perdu dans des pensées futiles qui ne concernent plus que de très loin sa situation sans issue. Karen Carpenter va honorer un dernier rendez-vous avec son thérapeute, alors qu’elle semble s’être résignée au caractère inéluctable de son triste sort.

C’est sur cette image saisissante que s’ouvre le curieux et passionnant essai du journaliste Clovis Goux, consacré à la chanteuse populaire américaine la plus emblématique des années 1970, à travers une première page aride et dramatique, qui place d’emblée le lecteur dans l’ambiance funeste de sa trajectoire d’étoile bien trop filante. Fidèle reconstitution historique, vibrante déclaration d’amour d’un fan transi ou pointilleuse biographie mélomane ? La Disparition De Karen Carpenter, publié ses jours-ci dans la collection Actes Sud Rocks, dirigée par le producteur Bertrand Burgalat et l’auteur Bertrand Dermoncourt, est tout cela à la fois et bien plus encore.

Karen Carpenter en novembre 1973 (Source Billboard).

Fondé avec son frère aîné Richard, que leurs parents n’ont eu de cesse d’encourager à embrasser une carrière musicale, le groupe Carpenters allait dès la fin des années 60 développer un son à rebours des innovations de l’époque : à l’opposé des valeurs prônées par le mouvement hippie, alors au faîte de sa gloire, le duo reviendra à des fondamentaux pop bien plus traditionnels, à des années-lumières de l’explosion psychédélique et libertaire qui aura enflammé la jeunesse américaine avide de liberté et de sensations fortes. Grand admirateur de Burt Bacharach, figure de proue du style easy listening et compositeur de génie, qui repérera très vite le potentiel de la fratrie, Richard ne songe qu’à impressionner son maître et c’est en refusant la facilité qu’il décrochera un premier tube retentissant, en reprenant l’une des perles cachées de son répertoire : (They Long To Be) Close To You, à l’origine une obscure face B d’un single de Dionne Warwick, caracole en tête des charts US et place son nom et celui de Karen sur toutes les lèvres.

Les Etats-Unis découvrent alors ce tandem au sourire éclatant, qui véhicule, à son corps d’abord timidement défendant puis ouvertement complice, une image de perfection dans la droite ligne du sacro-saint rêve américain. Propres sur eux comme dans leur musique en apparence inoffensive, les Carpenters seront alors le remède idéal au blues existentiel d’une nation encore traumatisée par l’assassinat de son Président John Fitzgerald Kennedy en 1963 à Dallas (l’équivalent d’un 11 septembre 2001 pour l’époque, comme le souligne avec justesse Clovis Goux) et qui vient juste de se réveiller avec une gueule de bois épique, au lendemain des abominables massacres perpétrés par la sulfureuse « famille » du gourou Charles Manson à l’été 1969. Les hits vont s’enchaîner comme des perles pour Karen et Richard, de l’irrésistible ballade We’ve Only Just Begun à la déchirante Rainy Days And Mondays, taillée sur mesure par le tandem composé de Roger Nichols et d’un certain Paul Williams, qui connaîtra la gloire un peu plus tard avec la bande originale du cultissime Phantom Of The Paradise, opéra rock du réalisateur Brian De Palma. « Nothin’ is really wrong / Feelin’ like I don’t belong » (« Rien ne va vraiment mal / Et pourtant je sens que je n’appartiens pas à ce monde ») : ces paroles désabusées, chantées par Karen Carpenter avec une flamme communicative, semblaient presque, déjà, annoncer la tragédie à venir.

Toute la pertinence de l’évocation, précise et érudite, des événements qui émailleront la carrière du groupe tient dans le mouvement de balancier quasi-métronomique (voire hypnotique) mis en place par Clovis Goux, au sein de sa prose à la fois dense et profonde : le contexte historique, qui relate l’enlisement de la guerre du Vietnam ou les différences de styles entre les dieux de la musique pop que furent les Beatles et les Rolling Stones, modèles anglais diamétralement opposés mais tout deux influences majeures de la jeunesse américaine d’alors, est exploré avec force détails techniques et analyses au scalpel, tandis que la vie de tous les jours de ces frère et sœur, devenus poules aux œufs d’or de l’industrie du disque, est traitée avec une verve romanesque bluffante, comme si l’auteur souhaitait nous faire vivre de l’intérieur les fissures imminentes de cette entreprise familiale florissante mais fragile, pour mieux nous imprégner du caractère inévitable du destin qui les attend.

À cet égard, l’explication par le menu de l’importance de la chanson Superstar, à la fois décrite comme sommet artistique et point de non-retour pour le duo, est d’une éloquence rarement lue dans un ouvrage de ce type, et l’on assiste alors à l’irruption brutale d’une réalité sèche, qui reprend ses droits sur toute idée d’hagiographie scolaire. D’abord refusée par Karen ne se voyant pas chanter cette histoire tordue de fascination à sens unique entre une fan absolue et son artiste fétiche, la bluette perverse sera finalement transcendée par son interprétation divine, dont la pureté angélique atteint des cimes hallucinées en se frottant à la rudesse du propos mortifère du titre. Lorsque Clovis Goux utilise l’allégorie, pourtant à peine effleurée, d’une sainte canonisée reprenant un tube délétère des Rolling Stones, il fait bien mieux que taper dans le mille et donne à lire, autant qu’à entendre, en une simple proposition lapidaire, toute l’urgence intrinsèque à la création d’une chanson géniale, tant dans sa conception improbable que dans la puissance du résultat obtenu : Superstar, c’est la vertu de l’innocence jetée sans ménagement dans le puits du vice.

Alors que la chanteuse, qui était également, on l’oublie trop facilement, la batteuse des Carpenters, se tenait jusqu’ici sur scène au même niveau que les autres musiciens du groupe, ses interprétations de plus en plus renversantes la pousseront au premier plan, la jetant du même coup dans une pleine exposition qu’elle ne goûtait guère, toute satisfaite qu’elle était de tenir son rôle d’assise rythmique derrière ses fûts. C’est dans le même mouvement, et avec une dimension douloureusement contradictoire, que Karen Carpenter, de plus en plus préoccupée par son image et les formes qu’elle doit exhiber sous les projecteurs, développera les symptômes d’une maladie encore très mal connue des médias et donc, par extension, du grand public : l’anorexie mentale.

Tandis que son chant aérien et gracile devient le point de mire quasi-exclusif de la musique du duo, son enveloppe charnelle fondra comme neige au soleil. Son frère Richard ne s’en alarmera que bien plus tard, tout obnubilé qu’il est par la qualité inentamée des interprétations chavirées de sa sœur et le succès du duo qui ne se démentira pas les mois suivants : les Carpenters, nouveaux hérauts des valeurs traditionnelles d’une Amérique triomphante, se verront confier l’animation de plusieurs shows télévisés et seront même adoubés par le Président Richard Nixon lui-même en août 1972, puis invités à jouer à la Maison Blanche en mai 1973, après sa réélection.

Les années qui suivent verront le duo perdre progressivement de sa superbe, car si le charme opère encore sur la plupart de ses sorties, la magie des débuts se diluera aussi sûrement que les Carpenters s’éparpilleront pour honorer la montagne de sollicitations diverses qui est déposée à leurs pieds. Le patronyme familial devient une marque déposée, et même lorsque les sorties de disques marquent le pas, Richard et Karen passent leur temps sur les routes, de ville en ville, à donner des concerts de plus en plus épuisants. Alors que le premier tombera dans l’addiction aux sédatifs, la seconde, obsédée par sa ligne et ses formes, cachera sa nourriture sous les garnitures de ses plats lors de ses apparitions publiques et, dès son retour à une intimité plus discrète, se fera vomir après chaque repas ou presque.

Il faut alors à Clovis Goux faire preuve d’une délicatesse exemplaire, pour décrire sans pathos la lente chute de son héroïne, prisonnière d’un système qui, derrière ses parures vertueuses, allait devenir pour elle l’antichambre de l’Enfer : si chaque pièce du puzzle, prise séparément, ne paraît pas insurmontable en elle-même, l’ensemble de ces problèmes finit par former un piège inextricable. À l’échelle globale, si l’auteur ne vise personne en particulier (hormis un certain Edward Bernays, responsable de l’association explosive de la communication médiatique au consumérisme de masse, qui en prend pour son grade), on sent bien, sous son trait vengeur, qu’il juge que, sous couvert de vouloir soigner sa jeunesse d’une dépravation morale supposée, la nation américaine lui a infligée un remède peut-être pire que la maladie : aux drogues dures illégales des années 60 succède la démocratisation du lent poison des tranquillisants, qui transformera progressivement le bon peuple en morts-vivants affalés sur leurs canapés, qui formeront les queues sans fin qui traverseront tous les supermarchés des Etats-Unis.

Toute star absolue qu’elle fut, Karen Carpenter, se rêvant subitement en Donna Summer blanche, ne pourra même pas, pour sa part, imposer ses choix à l’occasion de la genèse de son unique album solo, enregistré avec le producteur Phil Ramone et dont la sortie sera purement et simplement annulée, le résultat étant jugé trop extraverti pour son public-cible. Elle ne parviendra pas davantage à esquiver un mariage quasiment forcé avec l’homme d’affaires Thomas James Burris, qui, au cœur de leur liaison enfin stable, lui avouera trop tard avoir subi une vasectomie : le respect des conventions imposera à la chanteuse le silence, réduisant encore à peau de chagrin le peu d’estime d’elle-même qui lui restait.

Alors que les cent premières pages de La Disparition De Karen Carpenter dévoilent une imbrication complexe de l’universel vers l’intime, déployant dans un même mouvement considérations historiques et évolution personnelle des protagonistes, Clovis Goux, à la manière de la vertigineuse descente d’acide plaquée par le réalisateur David Lynch en fin de son tétanisant Mulholland Drive, assène au lecteur envoûté un vigoureux coup de massue au cours des vingt dernières feuilles de son récit : l’évocation de la dernière année de la vie de la chanteuse se fait sans référence événementielle précise, ni contexte politique y afférent, comme si le sort en était indubitablement jeté. Tout juste sont mentionnés quelques tubes du début des années 1980 passant sur l’autoradio de Karen Carpenter, suggérant la possibilité d’une renaissance… qui n’adviendra jamais.

Les toutes dernières heures de la chanteuse sont décrites avec une infinie tendresse, dans la douceur dangereusement insouciante du cocon familial, avant que la star ne succombe à une crise cardiaque le 4 février 1983, alors qu’elle préparait le petit déjeuner pour ses parents chéris. L’essai de Clovis Goux se conclut ainsi, abruptement, par l’épitaphe qui sera gravée sur la tombe de son héroïne, sans qu’aucun épilogue ni aucune postface ne vienne mettre en perspective, et donc adoucir, la fin violente de cet illusoire conte de fées qui aura viré en déchéance implacable.

Alors que l’actualité contemporaine nous impose, toujours davantage, le spectacle désolant d’une gent féminine stigmatisée à travers le monde, tant par les agressions récurrentes dont elle peut faire l’objet que par la routine systémique qui la cantonne à un éternel second rôle, l’ouvrage de Clovis Goux, loin d’être une thèse pompeuse sur une maladie encore trop méconnue ou un simple hommage à une chanteuse mythique disparue trop tôt, vient à point nommé rappeler que même la plus vive des lumières, SEULE, ne peut rien face au rouleau compresseur de l’obscurantisme, qu’il soit culturel, économique ou tout simplement patriarcal.

Après avoir refermé cet essai, aussi empathique et inspiré que bouleversant et rageur, qui ne pouvait venir que d’un mélomane instruit, ouvert et opiniâtre, pour qui les coulisses du mainstream sont aussi intrigantes et fascinantes que les marges de l’underground, on se prend à rêver que Karen Carpenter, à défaut d’avoir pu être comprise des Hommes de son vivant, soit montée aux cieux diriger une chorale d’anges qui submergeraient les Dieux de leurs chants habités.

À moins que, plus prosaïquement et loin de toute préoccupation corporelle, son âme n’ait pu trouver la paix tant espérée qu’en occupant, à jamais, les inusables sillons des disques des Carpenters.

La Disparition De Karen Carpenter  par Clovis Goux

publié dans la collection Actes Sud Rocks, septembre 2017

1 Commentaire

  • Très embêté après la lecture du livre. Ton excellent papier m’avait donné une furieuse envie de me plonger dans le destin d’une de mes chanteuses américaines préférées. Hélas, j’ai vu peu de choses sur Karen mais beaucoup sur le contexte historico-sociologique qui a présidé à la naissance des Carpenters. Lire une énième rétrospective sur la Guerre du Viet Nam, l’assassinat de JFK et la randonnée sanglante de Charles Manson n’était pas tout à fait ce que j’attendais du livre. Et puis je trouve qu’il y a beaucoup de traductions malhabiles de passages des biographies américaines. Confirmant, à nouveau que le français est souvent inapte à retracer la geste pop. Je sauve l’excellent passage sur la genèse de Superstar et les déboires consécutifs à l’enregistrement de son album solo. J’aurais aimé sentir davantage de ferveur pour la musique du groupe et moins de quolibets pour leur environnement. Déçu je suis mais cela n’enlève rien, je le répète, à la qualité de ta chronique. Désolé.

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