Dans la chambre de Barz

Dans la chambre de Barz [14/24]

Maintenant que c’est loin derrière nous, parlons-en. Notre amitié intello-virile à la fac, que cachait-elle ? Nous sentions-nous plus forts parce que l’on était en bande ou bien parce que nous avions trouvé d’autres personnes qui nous comprenaient ? Nous avons refait le monde plusieurs fois chez toi, enfin, dans l’appartement de tes parents chez lesquels tu vivais encore. Nous dans nos chambres de bonne, mansardes ou autres coloc’, et toi dans ce grand appartement bourgeois du VIIe arrondissement. Tu organisais souvent des réunions de gens que tu sélectionnais sous prétexte que tu les admirais. La vérité, c’était nous qui t’admirions, et tu le savais très bien. Tu avais la fausse modestie du gourou qui nous donne confiance en nous en nous couvrant d’éloges et en nous poussant à donner le meilleur de nous-mêmes. Tu voulais créer un journal, refaire le monde, renverser la table. Et nous voulions te suivre. Le monde était plus beau avec toi, même si nous doutions sans cesse.

Ils lisaient, écoutaient, écrivaient, discutaient. Qu’allait-il leur arriver ? Étaient-ils assez bons, assez forts, assez intelligents ? Étaient-ils assez durs, assez méchants, croyaient-ils assez en eux, et se serreraient-ils les coudes le moment venu, se diraient-ils la vérité en dépit de toutes les conséquences ?

Relire ce livre me replonge dans une époque d’une grande insouciance mêlée d’une volonté de tout foutre en l’air. Nous n’étions ni anarchistes ni révolutionnaires, mais il fallait que l’on change le monde à notre échelle. Avec nos passions pour la musique, l’art et la littérature, nous voulions faire de notre jeunesse un événement, une mise en scène. Nous parlions beaucoup, buvions, mais ne faisions rien. C’était surtout le moment où nous découvrions nos corps et nos envies de faire l’amour à tout le monde, sans savoir comment s’y prendre, ayant toujours la crainte de passer pour un connard en séduisant la copine d’un autre.

À un moment donné, Morris est sorti fumer une cigarette, me laissant seul. Naturellement, je suis allé à la cuisine chercher une autre bière. Ça faisait maintenant quelques années que j’éclusais sévèrement, et je n’avais encore bu que cinq bières ce soir-là, ce qui n’était pas énorme pour moi à l’époque, mais Morris et moi avions oublié, je ne sais comment, de manger, j’étais donc passablement éméché quand je suis tombé sur une femme – une femme absolument superbe, sans doute à peine plus âgée que moi mais qui me semblait tellement inaccessible, avec ses yeux bleus et son beau visage rond, ses longs cheveux noirs bouclés qui tombaient en cascade dans son dos. Elle était vêtue d’un jean, d’une espèce de haut décolleté noir à manches courtes avec un jabot – les filles ne s’habillaient pas comme ça à Harvard -, et portait aux poignets plusieurs bracelets, des joncs comme on les appelle, et des créoles aux oreilles – une vraie femme, quoi, ce dont je n’avais pas l’habitude – aussi en la voyant debout devant le réfrigérateur, je me suis senti coincé, et j’ai rougi.

Cette fille dans la cuisine, ça m’est réellement arrivé, tu te souviens ? Je lui avais, plus tard, demandé de me rejoindre dans la chambre que tu m’avais confié pour la nuit. Je n’ai pas fermé l’œil et elle n’est jamais venue. Peut-être que c’est grâce à cette déconvenue que je me souviens encore de ce moment. Nos échecs sont parfois plus importants que nos réussites.

Depuis, nous avons grandi. Chacun a fait son petit bonhomme de chemin. Mais tous, à notre manière, avons poursuivi ton idéal : aimer, boire et baiser. Tu n’es plus là pour le constater, mais j’espère que tu serais fier de nous.

Keith Gessen - La fabrique des jeunes gens tristes

Miossec doit être de ceux que l’on a le plus écouté dans ta chambre, avec Camille et Yves Jamait. Ce clip, c’est un peu nous : une bande de copains qui font les cons pour oublier leur désespoir.

À demain.

La fabrique des jeunes gens tristes, de Keith Gessen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques, Éditions de L’Olivier.

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