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Chroniques Musique

Depeche Mode : Le Nombril Du Monde

French Godgiven
Par
French Godgiven
Publié le 29 mars 2017
19 min de lecture

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]C'[/mks_dropcap]est dans ce contexte, qu’on pourrait aimablement qualifier de tranquillement aliénant, que sort le quatorzième album du groupe, sobrement intitulé Spirit. Le trio a cette fois-ci fait appel au producteur anglais James Ford, moitié du duo électro Simian Mobile Disco et collaborateur régulier d’Alex Turner au sein des Arctic Monkeys comme des Last Shadow Puppets. Si le nouvel arrivant dans la galaxie Depeche Mode ne bouleverse pas les codes élaborés par les disques précédents, son interventionnisme ascétique, proche dans son principe des méthodes des électriques américains Ted Niceley ou Steve Albini, suscite une tension supplémentaire dans un domaine quelque peu éloigné des espaces dessinés par Ben Hillier sur la trilogie évoquée plus haut : à la saturation du son se substitue une épure proche, dans la forme, de celle d’Exciter, qui garde toutefois intacte la puissance de feu inhérente au groupe.

Sur une introduction caverneuse évoquant le meilleur des Bad Seeds, Going Backwards déroule, sur un tapis rythmique envoûtant, des préoccupations étonnantes de la part d’un groupe qui aura creusé jusqu’à l’os l’impudeur des sentiments les plus individuels et les plus intimes : Depeche Mode questionne sans ambages l’évolution macroscopique de l’humanité, à travers un texte très direct de Martin Gore et un chant imprécateur de Dave Gahan. Le morceau suivant durcit encore davantage le ton, ajoutant au constat de régression absolue celui d’une apathie lourde comme un ciel de plomb : Where’s The Revolution est sans aucun doute le single le plus ouvertement politique du groupe depuis Everything Counts, sorti en pleine grisaille thatchérienne il y a plus de trente ans. Avec son beat poisseux comme des sables mouvants, qui fuit le binaire du 4/4 comme la peste, le titre est loin des standards tubesques de la bande, et parvient pourtant à s’incruster dans nos têtes comme un mantra obsédant, avec l’un des ponts les plus saisissants de toute leur carrière.

« The train is coming / So get on board » (« Le train arrive / Alors ne le ratez pas »), assène Martin Gore d’une voix suppliante, ne suggérant qu’une seule alternative : si la lumière au bout du tunnel est un train, il vaudra mieux tenter de le prendre en marche que se le prendre en pleine face. On ne sait trop s’il est question de la dernière chance qu’il nous reste pour sauver ce qui peut l’être de notre dignité d’êtres humains, ou de la fatalité du mur vers lequel nous fonçons tous ensemble tête baissée. Mais peu importe : le charme insolent de l’écriture du bonhomme a toujours résidé dans cet entre-deux, ce pouvoir de suggestion et d’incitation au libre arbitre, qu’il soit amoureux, sexuel, spirituel ou engagé.

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]C[/mks_dropcap]ette salve d’ouverture est loin d’être un simple mirage, puisque d’autres chansons tout aussi thématiquement atypiques se dévoilent au fil de l’album, délaissant l’évidence mélodique pour des ambiances franchement anxiogènes : avec sa rythmique explosée et son clavier flippant, le furieux et vengeur Scum voit Dave Gahan tordre son larynx comme jamais, déversant une colère froide, tandis que plus loin, la progression haletante de Poorman, lardée de sonorités cliniques et hantées, évoque le contraste entre le quotidien d’un clochard sans abri et les griffes menaçantes de corporations toutes-puissantes, sans pitié ni remords. Bien sûr, les obsessions habituelles et intimistes reviennent par endroits, notamment sur l’impressionnant Cover Me, traversé par une guitare pedal steel hypnotique, ou sur la ballade crépusculaire Poison Heart, qui décrit avec bile une rupture acrimonieuse, mais l’humeur globale revêt une saveur amère et plus sourdement pessimiste encore qu’auparavant.

Quant au bouleversant final Fail, il retranscrit, à travers une pulsation résignée mais insistante, et le chant désolé de Martin Gore, la faillite de notre espèce toute entière, incapable d’associer les concepts de progrès et de bien commun dans un seul creuset, tout en sacrifiant les notions humanistes les plus élémentaires sur l’autel de l’immédiateté la plus superficielle et de l’inconscience la plus crasse. Que cet appel vibrant à l’éveil des consciences, à la fois doucereux et vénéneux, vienne d’un groupe ayant vendu plus de cent millions de disques (tous supports confondus) en un tiers de siècle, se détournant pour l’occasion de ses marottes rituelles, en dit long sur la marche de notre monde contemporain. Qu’il vienne du groupe qui aura distillé aux masses une musique perverse et addictive, proposant à la majorité dominante des codes qui auraient pu rester jalousement gardés dans des alcôves souterraines SM, n’est nullement une contradiction : c’est lorsque les libertés les plus basiques se voient menacées que les plus ardents de leurs thuriféraires se sentent les premiers menacés, quel que soit le nombre de zéros qui affluent sur leur compte en banque.

Si Dave Gahan comme Martin Gore ont récemment expliqué à quel point la disparition de leur idole David Bowie les avait affectés, c’est au final à une autre immense perte de l’année 2016 que ce Spirit à double détente renvoie : celle du canadien Leonard Cohen, qui aura brassé pendant des décennies tourments personnels, questionnements existentiels et implication politique, reléguant au second plan des compositions dont le plus grand mérite fut de transcender ses mots pour mieux en faire ressortir la portée universelle et essentielle. Sans comparer l’écriture des anglais, moins subtilement poétique et plus abruptement imagée, à celle du géant au Famous Blue Raincoat, il y a quelque chose de singulièrement commun aux deux approches, fût-ce inconscient et spécifique à ce seul disque.

« Esprit, es-tu là ? », semble nous interroger cet album à la production moins platement anodine que sèchement frontale, dont les mots rugueux, comme la douleur compassionnelle et empathique qu’ils expriment (du « You’ve been pissed on » éructé par Gahan au « We’re fucked » lâché par Gore dans un souffle), sont peut-être la réinvention la plus inattendue jamais enclenchée par Depeche Mode.

La réponse, loin de dépendre d’une quelconque autorité supérieure ou d’un hypothétique guide suprême, ne dépend que de nous, et de notre capacité propre à retrouver ce qui fait notre précieuse essence collective, à rebours des politiques ineptes, des replis identitaires et des nationalismes exacerbés qui nous entraînent vers la catastrophe.

Hélas, comme ce groupe est, là encore, bien placé pour le savoir, il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Spirit est disponible depuis le vendredi 17 mars 2017 en CD, vinyle et digital via Columbia Records.

Depeche Mode sera en concert le 12 mai à Nice (Stade Charles Ehrmann), le 29 mai à Villeneuve d’Ascq (Stade Pierre Mauroy) et le 1er juillet 2017 à Paris (Stade de France).

Site Officiel – Facebook Officiel – Twitter Officiel

 

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Etiquettes2017Alan WilderAndrew FletcherDave GahanDepeche Modejames fordMartin GoreSpiritTechno PopVince ClarkeWhere's The Revolution
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4 commentaires 4 commentaires
  • Cedric dit :
    31 mars 2017 à 10 h 54 min

    Quel superbe texte de journalisme!
    Un plaisir de lecture où des informations savemment saupoudrées viennent étayer un propos subtil et intelligent.
    Merci à celui qui a pris le temps d’écrire ce texte.
    C.

    Répondre
    • French Godgiven dit :
      31 mars 2017 à 13 h 05 min

      Bonjour Cédric,

      Un immense merci pour votre sympathique commentaire, que je prends comme un encouragement à continuer d’écrire ce type d’article long et (tant que faire se peut) exhaustif. Un travail fastidieux et effectivement chronophage mais qui, par des réactions comme la vôtre, s’avère justifié et récompensé 🙂

      Bien cordialement,
      FG.

      Répondre
  • Edouard Edb dit :
    15 avril 2017 à 10 h 05 min

    WOW WOW WOW!!!! AB SO LU MENT SU PER BE!!!! La longueur de l’article n’est qu’un détail sans importance quand c’est aussi bien écrit. Je suis pourtant un piètre lecteur d’article, m’épuisant en général rapidement, seule la richesse du style et l’importance du propos peuvent me captiver. C’est absolument le cas ici. Bravo François!

    Répondre

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