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Violator : le sacre de Depeche Mode a 30 ans

Nous sommes le 20 mars 1990. La veille, Depeche Mode venait agrémenter sa discographie d’un septième album. La séance de dédicace programmée chez un disquaire de Los Angeles se heurte rapidement à l’hystérie collective. Environ 20 000 fans se sont rués pour obtenir un autographe de leurs idoles. L’événement frôle l’émeute, les vitres de l‘établissement cèdent sous le poids de la foule, les forces de l’ordre interviennent pour disperser tout ce beau monde, le groupe est quant à lui évacué par hélicoptère. Outre une certaine frayeur relayée par les médias ainsi que quelques plaies, bosses et fractures, ce fait divers se veut l’incarnation démesurée du contexte qui entoure la parution de Violator, disque qui vient annihiler toute raison gardée chez une horde de groupies.

Il faut dire que depuis un peu plus de dix ans, la formation née du côté de Basildon n’a cessé de voir croître son envergure mondiale. Des prémices axées sur une synthpop de « garçons coiffeurs », au changement de cap ombragé amorcé en 1986 par le biais de l’excellent Black Celebration, puis la confirmation assumée dix-huit mois plus tard au travers de l’appellation même de Music For The Masses, véritable recueil de tubes pour arènes pleines à craquer (Behind The Wheel, Strangelove, Never Let Me Down Again) conduiront au point d’ancrage à destination de la vaste audience américaine et les habiles calculs qui suivirent par effet ricochet. Histoire de battre le fer tant qu’il est encore chaud, Mute Records dépose dans les bacs, le 13 mars 1989, la première captation live de Depeche Mode. 101 enregistré au Rose Bowl de Pasadena le 18 juin 1988 est le reflet d’une fin d’époque, un bilan solide, la concrétisation d’une montée en puissance, celle d’anglais adulés par une génération qui aspire à vibrer autant pour une transe martelée que pour une émotion communautaire. La recette qui combine une noirceur contrastée à des diffusions électroniques dansantes a de quoi attirer le chaland en proie autant au défouloir qu’au ressenti d’une indéniable imprégnation affective.

En 1990, la focalisation anxiogène autour de la guerre froide n’est plus, le bloc soviétique est mort, le nouvel ennemi de l’Occident se trouve désormais en Irak. Les compteurs de la nouvelle décennie sont en marche et le microcosme musical n’échappera pas, au même titre que ces bouleversements géopolitiques, aux lois de la mutation. Le curseur va désormais s’orienter en direction du hip-hop et des musiques électroniques. Sans s’engouffrer une seconde dans l’effervescence du premier mouvement cité, Depeche Mode va enrichir son expérience sur la pile des ténors de la new-wave, se débarrassant au passage des quelques aspérités représentatives d’une caricature estampillée 80’s. Si les deux précédentes livraisons ont incontestablement bercé le quatuor en pleine crise adolescente, Violator par sa grande maîtrise d’ouvrage va les propulser littéralement dans l’âge adulte. Exit la fraîcheur poussive des débuts, adieu la fausse façade de bidouilleurs approximatifs, l’ère est à la maturité, au travail d’orfèvrerie et pour habiller le nouveau-né de la plus belle des parures, le casting doit être renversant et appliqué.

Aux manettes, le personnel déjà bien installé voit l’arrivée du producteur Mark Ellis désigné plus communément sous le pseudo de Flood et connu à l’époque pour avoir collaboré avec Nick Cave (autre étalon de l’écurie Mute). L’intéressé, avec le concours d’un casting luxueux, va sublimer le potentiel des maquettes apportées par Martin Gore. Il est vrai que, contrairement au processus antérieur, les démos du compositeur sont déposées sur le plan de travail de manière quasi dépouillées. Il en ressort une alchimie collégiale conférant aux neufs titres du recueil une finition plus soignée, les ratures étant masquées par un impressionnant mixage. A ce titre, c’est l’implication scrupuleuse de François Kevorkian qui viendra lustrer de sa superbe le colossal édifice (à l’exception notable d’Enjoy The Silence).

L’enregistrement va s’éterniser durant pas moins de six mois, la confection du long format cheminant par Milan, un passage au Danemark puis Londres, sans oublier le studio Axis de New-York. L’idée directrice pour ses auteurs est de casser le dogme du 100% électro.

Avec Violator, l’heure est à la symbiose entre des effets organiques, les déviations électriques et les habituelles vibrations synthétiques. Côté thématique, l’humeur est aux errements mystiques avec des références appuyées lorgnant sur la religion, le bien et le mal, le pouvoir, l’amour et ses variantes chargées de luxure… Pour emballer le tout, les observateurs avertis noterons un titre concis pour ne pas dire abrupt, nourrissant une surenchère glauque destinée à railler la scène heavy metal. L’évocation du viol est à lire au-delà de son sens premier, purement physique. C’est aussi et surtout la brutalité de l’environnement sociétal qui est exposée même si, sur ce point, les présents acteurs se gardent bien de tout engagement politique. Si cette inclinaison ne concorde pas franchement avec l’image d’une rose rouge vive sur une pochette au fond noir, c’est que l’ambivalence symbolisant l’esprit de l’album est une imagerie à double tranchant. Il faut dire que l’œuvre nouvelle est particulièrement bien aiguisée.

Illustration parfaite dès les premières secondes de World In My Eyes dont l’entame taillée au silex lorgne grandement sur les accords de Kraftwerk. Notons que l’apport technologique de François Kevorkian pour les besoins de la confection d’Electric Café (album des précurseurs Allemands sorti en 1986) n’est pas étranger à la figuration de ce dernier sur les lignes de crédit de Violator. Tels des coups de canif assénés avec une précision chirurgicale, les pulsations incitent au vertige. Dave Gahan lui-même le clame : « That’s all there is ».

Au rayon des incontournables ballades susurrées par Martin Gore, Sweetest Perfection est sans doute l’une des plus abouties. L’affirmation relative à l’idée d’excellence n’est donc pas forcément usurpée… Pour ce qui concerne la douceur, il faudra apporter au titre son lot de frottement sur un cuir clouté, des grincements amers, la noblesse épique de cordes avant que la chute ne se travestisse dans un brouillard sonore remarquable… Blue Dress, placé quelques pistes plus loin, ne pourra se vanter d’une telle valeur ajoutée (manifestement l’instant de l’opus le moins saillant, si j’osais ergoter un tantinet)

En fait, la sensation première se fit lorsque Depeche Mode dévoila presque sept mois plus tôt le premier single extrait de Violator. Sans refléter totalement l’ensemble à venir, Personal Jesus se plaça comme un point de rupture ou du moins, de bifurcation. Les protagonistes sonnent à la porte d’une nouvelle affluence. Le riff d’un rock sudoral se mêle alors à la poussière d’un désert aride et c’est le fracas d’une formule vous poursuivant à l’infini qui claque dans nos oreilles : « Reach out and touch faith » ou le message choc nourri des confidences  téléphoniques perçues par des confesseurs connectés, la référence amourachée de Priscilla Presley à destination du King, la superposition des matières que le boss de Mute, Daniel Miller, qualifiera en ses termes : « Ils sont devenus un groupe électronique qui utilise des guitares, pas un groupe de rock qui utilise des sons électroniques ». La messe est dite et les chœurs essoufflés en fin de parcours n’y pourront absolument rien !

Dans ce sillage, Halo se pose en une sorte de classique aux textures acides dont l’accélération des mouvements est un vecteur destiné à loger une mélodie imparable entre les lignes d’accords plaqués et quelques oscillations luxuriantes. À la suite, Waiting For The Night impose sa majestueuse quiétude à force d’étalage de cliquetis stellaires. Un moment de grâce laissant le duo Gahan & Gore nous guider au bord de l’hypnose.

Plage numéro 6 : Enjoy The Silence initialement conçu comme une mélopée jouée à l’harmonium par Martin Gore va être totalement dynamitée à l’initiative de Flood et Alan Wilder. Les battements sont incisifs, la trame remodelée pour ce qui va devenir un hit imparable, fourmillant de multiples ingestions et accentuations du tempo. Pour couronner le tout, le fidèle photographe et réalisateur Anton Corbijn vient y ajouter son brio avec un clip aux radiations héroïques. Le groupe est lui-même décontenancé face au scénarimage présentant Dave Gahan déambulant avec une chaise longue sous diverses latitudes et paysages dépeuplés… Comme une allégorie d’un Himalaya (Violator) dont il faudrait gravir l’Everest (Enjoy The Silence) histoire de contempler le panorama tels les rois du nouveau monde ? Les esprits sarcastiques diront qu’après avoir honorablement réussi l’ascension puis s’être octroyé  le droit de contempler cette grandeur, ils ne pouvaient que dégringoler la pente. Une chose est certaine, les claviers résonnent encore et toujours comme des cuivres incarnant l’oriflamme de l’incontestable et massif succès.

Pour la revue des effectifs, n’oublions pas les saisissantes transitions instrumentales : l’interlude 2/ Crucified et ses boucles enivrantes accompagnant Andrew Fletcher sur la brèche de vocalises robotisées, l’interlude 3 viendra couper le sifflet à ceux qui espéraient un peu plus de lumière à l’œuvre. J’en oubliais presque le festin pop offert par Policy Of Truth dont les glissements synthétiques rivalisent pacifiquement avec cet irrésistible crescendo aux volutes syncopées.

Reste le point d’orgue, Clean et son arpège de basse emprunté à One Of These Days de Pink Floyd, le pedal steel guitar larmoyant de l’invité Nils Tuxen, Dave Gahan conquérant derrière les saccades et coups de pioches… L’ironie de l’histoire pour le chanteur manifestant « Now I’m clean » alors que l’avenir le verra plonger dans la plus sale des addictions.

Trente ans après l’apparition de ce mastodonte à la fois éclairé et sanguinolent, au-delà d’une criante nostalgie, la somme des talents n’a nullement perdu de son impact. Inutile de compter les formations influencées par l’intarissable création engageant les années 90 dans une superposition de tonalités qui ouvre de manière béante les portes de la fusion et du mélange des styles : du krautrock, la techno ou les cadences hautement influencées chez Nine Inch Nails en passant par les singulières reprises de l’inusable Personal Jesus par Johnny Cash ou Marilyn Manson, la liste pourrait nous occuper toute la nuit …

Au grand jour, Violator va affirmer, si besoin était, le charisme exponentiel de Dave Gahan, l’écriture de plus en plus exercée de Martin Gore, les expérimentations pertinentes d’Alan Wilder ou encore le flair artistique d’Andrew Fletcher, co-fondateur avec le « déserteur » Vince Clarke de Composition of Sound (embryon de la suite que l’on connaît). À ce sujet, ce dernier souvent rangé au titre d’excellent performeur pour battre des mains en concert ne sera pas épargné par son collègue. Lors des sessions d’enregistrement, Alan Wilder profitant d’une indisponibilité de Fletch ira de sa sortie persifleuse, estimant que l’absence de son camarade de jeu allait permettre enfin à la formation d’avancer. Cinq ans après, les germes de la dissension accoucheront du départ de celui pourtant réputé le plus doué. Preuve qu’au-delà du talent, les clés de la réussite se trouvent aussi et surtout dans la cohérence et l’équilibre.

Si Violator fut une bénédiction pour Depeche Mode du fait de sa remarquable conception, des ventes qui suivirent par millions d’exemplaires, de la reconnaissance éternelle des catalogues musicaux, des résurgences toujours acclamées lors des performances vivantes du groupe, il ne faudrait pas dresser celui-ci tel l’arbre cachant la forêt. Pour une partie de l’auditoire, le successeur Songs of Faith and Devotion en fit les frais malgré la large intention d’enfoncer le clou.

Depeche Mode en 2020 s’expose au titre d’une légende vivante qui, tout en conservant sa représentative marque de fabrique, demeure sur l’échiquier avec un vif aplomb et une inébranlable capacité à jouer encore et pour longtemps les premiers rôles. Rien que pour cette signature reconnue et cet acharnement afin d’entretenir, contre vents et marées, cette exigence, nous ne pouvons que nous incliner à la lueur de leur royale épopée.


Depeche Mode / Anton Corbijn

Violator a été remastérisé en 2006 dans le cadre d’une réédition collector super audio CD + DVD.

Depeche Mode sort ce 27 mars 2020 Spirits In The Forest (disponible en blu-ray et DVD).

Depuis le 24 janvier, le coffret MODE réunit les 14 albums studio du groupe (agrémentés de bonus)

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Image bandeau : Depeche Mode / Anton Cobijn

 

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