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Fat White Family : « Nous voulons sonner plus professionnels » – Interview

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Fat White Family/Sarah Piantadosi/2019
Ecrit par David Jegou
À l’heure de la sortie de leur nouvel album, Serfs Up!, les Fat White Family se sont refait une santé. Ils ont laissé les excès les plus dingues, les rancœurs et le rock lo-fi derrière eux.
Cette nouvelle vie et cette ambition musicale clairement affichée va-t-elle nuire à ce qui faisait l’essence et le charme du groupe ?
Serfs Up! nous prouve que non. Derrière un son plus pop et plus léché l’âme et l’esprit des Fat White sont bien présents. On se surprend même à penser, dès la première écoute, qu’ils tiennent leur meilleur album à ce jour. Saul et Nathan ont reçu Addict-Culture dans les locaux de leur nouveau label, Domino Records. Ils évoquent la période trouble du groupe, leur apprentissage de l’écriture d’une musique pop, et la nécessité de fuir Londres pour fuir leurs démons.
Interview

 

Quelques groupes, comme les Fat White Family et Sleaford Mods, sont présentés comme les derniers représentants de ce que doit être le rock. Vous n’êtes pourtant que la partie visible de l’iceberg. Comment vivez-vous cet acharnement de la presse et qu’en pensez-vous ?

Saul : Je trouve ça complètement stupide. C’est du mauvais journalisme. Il n’y a que des fainéants pour écrire des trucs pareils. Et encore, la majorité ne sait même pas écrire. Quel besoin y a-t-il d’avoir un groupe supposé être les sauveurs du rock’n’roll ? Nous ne sommes pas les seuls à subir ce genre de conneries. Shame en fait également les frais.

Nathan : Personnellement, ça ne me dérange pas. Ça fait parler de nous. Ce type de journaliste n’en a rien à foutre de la musique. La majorité ne sait même pas ce qui se passe dans l’underground.

« On s’entend plutôt bien, c’est inhabituel »

Saul, tu as dit il y a quelques mois que vous n’étiez pas tendre entre vous, que le groupe est allé très loin dans la méchanceté. Comment se passent les choses aujourd’hui ?

Saul : On a fait table rase du passé. Nous voulons tourner la page. On s’entend plutôt bien, c’est inhabituel.

Nathan : Ça s’appelle renaître de ses cendres (rires). J’ai cru qu’on n’allait jamais s’en sortir. Nous étions tellement camés que nos cerveaux ne répondaient qu’aux drogues. On vivait dans le brouillard non stop. On essayait des substances de plus en plus dures. Communiquer au sein du groupe était impossible. Nous étions infects envers les uns et les autres. On y voit plus clair depuis quelques temps, la vie est plus simple.

Au regard de la situation dans laquelle se trouvait le groupe en 2017, étiez-vous étonné qu’un label comme Domino cherche à vous signer ?

Saul : À un moment, je ne faisais plus partie du groupe. Je vivais ma vie, j’ai fondé Insecure Men. Mon énergie était concentrée sur ce projet. Je ne peux pas parler pour les autres. Ils auraient sans doute continué sans moi.

Nathan : Je voulais prolonger l’aventure des Fat White. Tout laisser tomber n’était pas une option. Crois-moi, c’était une période horrible. Pour s’en sortir, il ne fallait plus résonner en tant que groupe, mais individuellement. Chacun a dû régler ses problèmes, retrouver une santé correcte. Nous étions tous dans un sale état. C’est pour ça qu’on a commencé à composer sans Saul. Pour en revenir à Domino, nous n’étions pas satisfaits de notre contrat précédent. Le deal avec PIAS était vraiment pourri. Quand ils nous ont proposé de le renouveler il était quasi identique au précédent. C’était sans doute volontaire. Ils voulaient se débarrasser de nous. Domino nous proposait plus d’argent. Je n’ai toujours pas compris pourquoi.

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Fat White Family/Sarah Piantadosi/2019

Il y a eu des side projects (Moonlandingz, Insecure Men) entre Serfs Up! et Songs For Our Mothers. Était-ce quelque chose d’indispensable à la survie du groupe ?

Saul : Quand j’ai quitté les Fat White, j’avais du temps à tuer. C’est pour ça que j’ai lancé Insecure Men. Nous n’avions rien planifié. Personne n’a parlé de mener ses propres projets pour s’échapper des tensions dans le groupe. Tout s’est enchaîné sans aucune réflexion.

« Nous nous sommes ouverts à des collaborateurs extérieurs. Nous n’évoluons plus en autarcie »

La dynamique a changé dans le groupe. Les frères Saoudi (Lias et Nathan) ont composé des chansons alors que c’était ton rôle par le passé. Comment l’as-tu vécu ?

Saul : Nathan a commencé à travailler de son côté. En studio, avec des gens extérieurs au groupe. Sur la fin de l’enregistrement, j’avais rejoint le groupe. Je travaillais dans un autre studio avec Lias. Nathan n’était pas présent. On était divisés. Désolé, quelle était ta question ?

Nathan : J’ai dû quitter l’enregistrement de l’album. Je suis allé trop loin avec les drogues. J’étais hors de contrôle, complètement cramé. Contrairement aux autres albums, j’ai apporté des idées, composé des chansons. L’enregistrement était plus collaboratif. Ce n’était pas simple mais nous y sommes arrivés.

Saul : Nous nous sommes ouverts à des collaborateurs extérieurs. Nous n’évoluons plus en autarcie. Un des musiciens ayant participé à l’enregistrement, Alex White, a depuis rejoint le groupe. Les producteurs ont bien aidé également.

Avoir votre propre studio a dû vous aider.
Pour la première fois vous n’aviez pas de contrainte de temps.

Nathan : L’absence de pression financière était un luxe. Pas besoin de penser aux 200£ qui s’évaporaient si la session n’était pas productive. Nous avons pu composer en studio, ce que nous n’avions jamais fait par le passé.

Saul : Nous n’aurions pu obtenir le son de l’album sans cette liberté. C’est ce qui est le plus important pour moi.

Pourquoi avoir décidé d’enregistrer un disque plus pop que les précédents ?

Saul : C’est volontaire. Lias et Nathan ont composé les deux premiers titres : Feet et Money. Je me suis adapté pour composer quelque chose dans le même style. C’était un territoire vierge pour moi. J’ai dû abandonner mes automatismes rock’n’roll pour m’orienter vers quelque chose de plus évident. À la fois pop et pervers. Je trouve le résultat plus frais et intéressant que ce que nous avons produit jusqu’à aujourd’hui. Nos collaborateurs y sont pour beaucoup. Ils ont un background plus pop que nous.

Composer un nouvel album de rock était-il hors de question ?

Saul et Nathan : Oui.

Saul : Il fallait avancer, retrouver de l’intérêt. Il n’y a rien d’intéressant à reproduire sans cesse la même recette. Nous devions retrouver l’envie de faire partie des Fat White. Sur scène, nous aurons une boîte à rythmes. Nous allons également ajouter du synthé sur les vieux titres. On va tout rafraîchir.

On vante plus souvent le mérite des concerts du groupe que la qualité de ses albums. Est-ce quelque chose que vous avez voulu changer avec Serfs Up! ?

Saul : Non, je n’y prête pas attention. Même si je ne trouve pas déplaisant que les gens aiment notre son en concert plus que sur disque. Les concerts sont l’essence du groupe. Je ne renie aucun de nos albums. Je les aime tous car ils sonnent différemment. Ils n’ont pas la même énergie que nos prestations sur scène mais ce n’est pas bien grave. C’est volontaire. Ce n’est pas le même feeling ni la même approche. Sur la prochaine tournée, l’écart sera moins flagrant. Pour une fois, nous voulons sonner plus professionnels.

Nathan : Il n’y a aucune garantie que nous y arrivions (rire).

« Il n’y a rien d’inabordable dans notre musique. Elle sort de la norme mais ce n’est pas hyper conscient »

Derrière les mélodies et une production plus léchée se cachent des morceaux toujours aussi dérangeants, propres à ce qu’a toujours été les Fat White. Vous interdisez-vous la normalité ?

Saul : Il n’y a rien d’inabordable dans notre musique. Elle sort de la norme mais ce n’est pas hyper conscient. Nous ne nous fixons pas de limite. Je suis prêt à tout essayer, expérimenter.

Nathan : Sur le prochain album il y aura peut-être une chorale de grenouilles Mongoles (rire).

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Fat White Family/ Ben Graville/2019

Pourquoi avoir choisi de travailler sur ce nouvel album à Sheffield ?

Nathan : On ne pouvait plus rester à Londres. Il fallait qu’on arrête de tout foutre en l’air. Surtout notre santé. Nous avons découvert cette ville car des membres de Moonlandingz habitent là-bas. Le budget consacré à l’enregistrement de l’album n’aurait pas suffit pour enregistrer dans des conditions correctes en restant à Londres. Grâce aux Moonlandingz, nous avons rencontré la communauté musicale de Sheffield. Ils nous ont bien aidés. Du coup, on n’a pas eu à réfléchir à quoi que ce soit. À peine arrivés, on s’est mis au boulot. C’est une ville calme où le coût de la vie n’est pas excessif.

Avoir changé de direction musicale vous a t-il incité à écouter des choses différentes, à faire un peu de recherche ?

Saul : Moi oui. J’ai écouté énormément de pop et de musique électronique. L’album que l’on a le plus écouté est Haackula de Bruce Haak. J’ai du mal à réfléchir, c’est le seul qui me vient à l’esprit.

Nathan : Une fois que l’argent du nouvel album va commencer à rentrer, je veux acheter des synthés et m’investir encore plus que nous l’avons fait sur Serfs Up!. La musique électronique de ces dix dernières années est plutôt fade, j’ai envie de créer autre chose.

« La classe ouvrière a beau s’indigner, ça ne mène nulle part. Les gens ont peur. Ils se sentent impuissants. »

Quel message avez-vous voulu faire passer avec le titre de l’album ? Est-ce un appel à la révolution au sens large ?

Nathan : C’est un hommage à Lénine.

Saul : C’est une blague. Un jeu de mot. C’est un ami qui nous l’a sorti. Ça m’a plu car, quelque part, c’était cohérent avec la montée du populisme et de la droite dans tout l’ouest. La classe ouvrière a beau s’indigner, ça ne mène nulle part. Les gens ont peur. Ils se sentent impuissants. Comme des poulets sans tête. Le peuple est en colère mais il ne sait pas pourquoi. Le titre est une invitation à se réveiller. Même si ça ne servira pas à grand chose.

Nathan : Ça ne servira pas à grand chose, vraiment ? (Il éclate de rire)

Vos pochettes jouent souvent avec l’imagerie de la culture pop (Whitest Boy On The Beach avec Throbbing Gristle, Songs For Our Mothers avec les Black Keys, etc). Selon les cas, c’est entre la moquerie et le détournement. Pourriez-vous nous dire pourquoi ?

Saul : Je suis intéressé par les références à la culture pop. Je la pervertis, la subvertis, me moque d’elle. J’aime détourner tout ce qui est iconique.

Nathan : Je vois plutôt ça sous un angle éducatif. Je n’avais aucune idée de ce que signifiait la pochette de The Whitest Boy On The Beach avant de tomber sur l’album de Throbbing Gristle (rire). Tu as le droit de voler une police de caractère ? On l’a fait en plagiant l’album des Black Keys.

Saul : Bien sûr ! On ne va pas te coller un procès pour ça. Tu t’inquiètes seulement de ça maintenant ? (rire).

Nathan : Je ne sais pas si le gars qui a créé le T-shirt “McShit” avec le logo McDonalds a eu des problèmes.

Pourquoi avoir donné un concert de reprises de vos nouveaux compagnons de label les Arctic Monkeys ?

Saul : Le discours d’Alex Turner a, de manière générale, tendance à nous gonfler. Habitant maintenant à Sheffield, la ville d’origine des Arctic Monkeys, on a décidé de jouer chez eux pour se moquer de la fierté de leurs fans.

Nathan : Ça a bien fonctionné. Nous avions un sampler contenant toutes les conneries qu’Alex Turner a pu sortir. On a construit le concert autour de ça. Notre nom de scène était les Shartic Monkeys. Certains fans se sont vexés. C’était juste une blague ! D’autres ont bien compris. Les Monkeys ont déménagé à Los Angeles, changé de direction musicale, ils se sont pris la grosse tête. Certains locaux ont vécu ça comme une trahison de la part d’un groupe qu’ils vénéraient.

Décririez-vous Serfs Up! comme le disque plus ambitieux que vous ayez enregistré ?

Saul : Clairement. J’ai exploré des territoires qui ne m’étaient pas familiers. Je n’étais pas vraiment à l’aise avec la musique pop. Jusqu’à aujourd’hui, il m’était facile de produire du bruit en lo-fi. On s’est mis à nu avec Serfs Up! Le son est parfait, ça m’a causé des crises d’anxiété. Du jour au lendemain, nous n’étions plus des petits punks.

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Merci à Jennifer Gunther
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