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Howe Gelb : Evening Standard – Interview

Howie Gelb.Portrait 2016.Paris.Michela Cuccagna©
Écrit par David Jegou

S’attaquer à un style musical bien ancré dans le passé est un style périlleux. Il faut vraiment le talent d’un Howe Gelb pour s’en sortir avec les félicitations du jury. Mêlant plaisir de jouer et devoir de transmettre, « Future Standard » rempli sa mission tant nous avons l’impression familière d’entendre des classiques instantanés.

Nous avons rencontré Howe Gelb à Paris, à l’hôtel La Louisiane. Un lieu chargé d’histoire où ont séjourné Miles Davis, John Coltrane. Howe ne manquera pas de nous le rappeler en introduction à notre interview, avant de nous revenir sur ses premiers émois musicaux, son rapport au piano et la mission dont il se sent investi.

 

Pourrais-tu nous expliquer comment est né ce projet de chansons dans l’esprit de standards ?

Nous avons tous des tonnes d’idées en tête. Certaines évoluent à force de réflexion, mais il est impossible de toutes les réaliser. J’avais “Future Standards” à l’esprit depuis des années. Pour chaque album enregistré, j’ai toujours des chansons au piano dont je ne sais que faire. Elles me viennent pour une raison, alors je les intègre aux disques sur lesquels je travaille. Avec le risque qu’elles sonnent hors contexte. Un jour je me suis demandé si je ne pouvais pas enregistrer un disque autour du piano, en m’imposant de le publier avant mes soixante ans. J’ai eu deux ans pour relever ce challenge. J’ai fêté mon anniversaire le mois dernier, j’ai respecté mon engagement (rire).

Plus grand monde n’écrit de cette façon aujourd’hui, encore moins dans le milieu indé.

Effectivement, il n’y a pas de compétition. Je ne me voyais pas enregistrer des chansons au piano autrement que sous la forme de standards. Je suis suffisamment vieux pour me souvenir de l’époque où gamin, j’entendais ces standards qui sont aujourd’hui des classiques. C’est un atout important.

Ton apprentissage de la musique a commencé avec ces standards que tes parents passaient en boucle. Quelles sont tes références en la matière ?

C’était le fond sonore à la maison. Et puis le style est passé de mode. Il n’y a plus beaucoup de musiciens qui s’y intéressent aujourd’hui. Ils ne savent pas comment aborder ce style. J’ai analysé le mode d’écriture des standards pour comprendre en quoi il était différent de celui chansons indie-rock et mieux définir ses structures. Je me suis replongé dans les chansons de mon enfance. Il était important de commencer mes recherches à partir de ces standards familiers. Je me suis aperçu que souvent, à l’époque, quand la mélodie était brillante, les paroles ne suivaient pas. Les titres considérés comme des classiques ont réussi à combiner les deux. Ils étaient souvent composés rapidement pour répondre à des commandes. Les compositeurs apprenaient la veille d’un enregistrement en studio qui fallait un ou deux titres pour le lendemain. Ça explique pourquoi certaines paroles sont complètement dingues, voir drôles. La majorité reste quand même intelligente.

« Un standard doit être écrit pour être joué dans une petite salle ou écouté seul à la maison. »

Cole Porter était le maître en la matière. Hoagy Carmichael parle à merveille des sentiments que l’on peut ressentir. J’admire Julie London qui chante de la façon la plus naturelle qui soit. Si tu arrives à t’extirper du cliché de la musique à écouter en buvant des martinis et en enchaînant les cigarettes, il y a des chansons exceptionnelles.

Ce type de chansons te venant, de ton propre aveu sporadiquement, comment as tu abordé l’écriture du disque ?

J’ai collé mon piano sur le mur à côté de la porte de ma chambre. Il fallait que je le contourne pour entrer et sortir du lit. Et comme il m’est impossible de passer devant un piano sans en jouer ! Pendant plus d’un an, j’ai travaillé sur ces chansons pour qu’elles prennent forme. J’ai gardé en tête qu’un standard doit être écrit pour être joué dans une petite salle ou écouté seul à la maison. Je suis aussi resté fidèle au thème de l’amour. Tous les standards en font une célébration. Même s’ils parlent d’une séparation, ils ne sombrent pas dans la déprime. C’est une philosophie qui me plait.

J’imagine que l’absence de reprises est volontaire. As-tu pourtant à un moment pensé à en inclure ?

Oui j’y ai pensé. Mais la réalité m’a rattrapé. Je n’ai pas une voix suffisamment bonne pour offrir des reprises de qualité. Ça n’a aucun intérêt si tu n’arrives pas à rendre ta reprise meilleure que l’original. “My Funny Valentine” n’était pas un standard avant que Chet Baker n’en donne sa version. Ce titre était composé pour une pièce de théâtre. C’est son bassiste qui a pensé que Chet pourrait amener ce morceau dans une autre direction. Je n’ai pas le talent nécessaire pour m’y confronter. Il faudrait que je sois plus comédien pour que mes reprises ne sonnent pas comme mes compositions originales.

Tes propos me font penser à une interview de Robbie Robertson de The Band que j’ai lue récemment. Apprendre la guitare en jouant des reprises le frustrait. Il n’arrivait pas à s’approprier les chansons des autres. Il a alors décidé d’écrire les siennes car il trouvait ça plus facile.
Ton premier instrument a été un piano. Il me semble que ton approche a été similaire à la sienne.

Exactement, je rencontrais des difficultés pour jouer la musique des autres. A tel point que j’ai arrêté le piano pour passer à la guitare et composer mes propres chansons. Si je voulais monter un groupe c’était le seul moyen de rencontrer d’autres musiciens. C’était un échappatoire pour éviter de jouer des reprises. Je me sentais bien plus à l’aise avec mes chansons. C’est comme ça que tout a commencé pour moi.

En période de trouble, on a souvent tendance à se retourner vers le passé, vers des chansons chéries qui nous ramènent à une autre époque. Les Etats-Unis ont vécu une période trouble ces derniers temps. Ce disque était-il un moyen pour toi de te tourner vers quelque chose de réconfortant ?

Oui, c’était un des buts. J’avais anticipé ce qui allait arriver. Je savais que le disque allait sortir en novembre 2016, à peu près en même temps que le résultat des élections. Je me suis dit que peu importe le résultat, la période ne serait pas agréable à vivre. C’était le timing parfait pour sortir un disque hors du temps. Les gens ont été saturés d’informations avec les élections et ils enchaînent directement avec la folie de Noël. Il est bon dans ces situations d’avoir un disque rien qu’à soi, à écouter au calme. C’est ce que mon album propose.

Faut-il voir une part d’ironie dans le titre de l’album, “Future Standards” ? Ou bien au contraire as-tu essayé de rendre ces titres à la fois personnels et universels en même temps pour qu’ils puissent être appropriés par d’autres ?

Ce titre résume un immense espoir. Le mot “future” assume que je n’ai pas l’audace de considérer ces chansons comme des classiques. D’un autre côté le mot “standard” associé à “futur” sous entend que j’ai composé les miens. L’auditeur est aussitôt informé que j’ai écrit des chansons qui sonnent comme des standards. J’espère secrètement qu’un jour certains morceaux le deviendront. Quand je joue ces morceaux en concert soir après soir, je commence à le croire (sourire).

Comment as-tu choisi les musiciens qui t’accompagnent sur l’album ?

Tout au long de ma carrière je n’ai jamais réfléchi en termes de “qui serait le meilleur musicien possible pour ce disque ?”. Quand des chansons me viennent, elles me possèdent. Elles me procurent un bien être incroyable en envahissant mon système. Une fois les titres composés, je commence à réfléchir à qui pourrait m’accompagner pendant les sessions d’enregistrement. Je regarde juste autour de moi et les décisions se prennent simplement. Je n’utilise pas mon intelligence, mais plutôt mon instinct pour choisir mes collaborateurs.

Tu avais déjà abordé le gospel et le blues avec “Sno Angel Like You”. Aujourd’hui tu t’attaques aux standards jazz.
S’approprier ces styles est-il un moyen pour toi de mieux les comprendre ?

Oui, et vu mon âge c’est aussi un devoir d’offrir une éducation musicale à la nouvelle génération d’amateurs d’indie rock. J’espère pouvoir les initier à d’autres styles musicaux. J’ai essayé d’ouvrir une petite porte avec du gospel pour que ma propre interprétation leur donne envie de s’intéresser aux racines de ce style. C’est comme ça que j’ai découvert beaucoup de genres musicaux. Je ne voulais pas prétendre m’approprier des chansons religieuses pour sonner authentique, mais juste m’en inspirer pour offrir au public une version personnelle. Aucun autre disque ne sonne comme “Sno Angel Like You”. Je cherche à ce que cette honnêteté se ressente en enregistrant en live avec de nouveaux musiciens. J’ai fait la même chose avec le flamenco, style dont je ne sais pas jouer une note. J’avais fait appel à des musiciens andalous. Leur façon d’attaquer la guitare était unique. J’ai voulu en garder une trace sur disque. Ça n’a pas été facile de trouver ma place et d’ajouter ma touche à leur performance. J’ai adopter la même méthode pour le nouvel album.

Certains titres sont chantés en duo avec Lonna Kelley, une artiste basée à Phoenix ayant sorti quatre albums en solo.
Pourrais-tu nous en dire plus sur cette chanteuse ?

Dès l’instant où nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes sentis très proches. On s’est tout de suite compris. Elle aimait exactement les mêmes choses dans mes chansons que moi dans les siennes. Il y a comme un lien frère et sœur. Nous nous aimons profondément. J’essaie de ne pas trop écouter sa voix, car je ressens comme une addiction. Il m’en faut toujours plus. Nous ne nous voyons pas aussi souvent que nous le souhaiterions. Cent miles nous séparent. Elle a sa vie de famille, j’ai la mienne.

L’enregistrement de l’album a commencé en Hollande. Pourrais-tu nous parler de ses sessions ?

Une grande actrice hollandaise, Carice van Outen avait pour projet d’enregistrer un album. On m’a demandé d’y participer. Le disque était produit par JB Meijers, qui habite Amsterdam. Ce type m’a rapidement fasciné. J’ai attendu d’avoir quelques chansons terminées et quelques temps plus tard, lors de deux jours off en tournée européenne, j’ai décroché mon téléphone pour savoir s’il était disponible. Il a préparé un studio à Amsterdam et a convié des musiciens locaux. C’était plus un studio de répétition qu’un studio d’enregistrement. Un endroit minuscule. Nous avons enregistré la première chanson de l’album, « A Book You’ve Read Before ». Un titre qui s’inspire de Carice. C’était donc parfait de l’enregistrer avec JB. C’est de loin la chanson avec la structure la plus compliquée que je n’ai jamais composée. Je n’étais pas vraiment convaincu de la qualité de cette session. Nous avons essayé également d’enregistrer « Ownin’ It » qui était initialement destinée à Mavis Staples. N’étant pas satisfait du résultat, je ne lui ai jamais donnée. Cette deuxième tentative d’enregistrement ne m’a pas convaincu non plus. Pourtant en réécoutant ces deux titres quelques semaines plus tard, j’ai été pris de frissons. Quelque chose de spécial en ressortait et je n’avais pas su le détecter en Hollande. J’avais l’impression d’entendre des chansons de quelqu’un d’autre. J’ai ajouté les voix plus tard, comme je l’aurais fait sur des reprises. Ma voix étant limitée, j’ai demandé à Lonna de venir en renfort. Elle est très douée pour les mélodies et elle sait s’adapter à une grande variété de styles. Je ne l’avais jamais entendu chanter de la sorte. On dirait qu’elle sonne comme un saxophone. Elle place toutes ses notes à l’instinct. Nous n’avions pas répété.

« Nous avons travaillé […] avec une formule simple. Une journée en studio, une semaine pour prendre du recul, puis à nouveau une journée en studio. »

Et puis, c’est le retour à la maison avant de finir les sessions en beauté dans la capitale des standards, New York.

De retour à Tucson, Andrew Collberg était disponible pour travailler sur des parties de batterie. Lui non plus, je ne l’avais jamais entendu jouer de la sorte. Il maîtrise le swing à la perfection. Thoger Lund, membre de Giant Sand qui joue dans un groupe de rock depuis 15 ans connait les rudiments du jazz comme personne. Nous avons travaillé tous les trois avec une formule simple. Une journée en studio, une semaine pour prendre du recul, puis à nouveau une journée en studio. La majorité du disque a été enregistré avec eux. J’ai ensuite posé mes voix en m’efforçant de sonner détaché de la musique pour coller au mieux à l’esprit des standards. Enfin, je suis parti en vacances en famille à New York. Mes vacances en famille sont souvent chaotiques. C’est pourquoi je m’accorde toujours quelques heures en studio, jamais plus de trois, pour m’isoler un peu. J’appelle ça le « Dad’s Time ». Je connaissais ce type à Brooklyn, Arthur Vint. C’est un batteur de session qui est aussi barman au Village Vanguard. Il m’a invité à passer un soir et m’a servi du whisky à l’œil toute la soirée. J’étais dans un état bien avancé quand les portes du Vanguard ont fermé. Il ne restait plus qu’Arthur, moi et un joueur de piano qui a commencé à s’attaquer à des classiques de Thelonious Monk. C’était éblouissant. Je n’avais jamais entendu quelqu’un jouer du Monk aussi bien. Et crois moi, le timing de Monk n’est pas facile à respecter. Je l’ai filmé avec mon téléphone. Et puis un rêve d’enfant s’est réalisé lorsqu’il nous a proposé de le rejoindre sur scène. Quelques jours après, je suis donc entré en studio pour ces quelques heures. Il était important pour moi d’achever l’album là bas, car c’est à New York qu’ont été crées les plus grand standards. Nous avons finalisé deux titres avec Arthur et des amis qu’il avait conviés. « Mad Man at Large », mais aussi une chanson de Noël qui doit sortir courant décembre. Le projet a commencé à Amsterdam où Chet Baker est décédé et s’est terminé dans la ville qui a donné naissance à ce grand style musical. La boucle était bouclée.

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Crédit photo : Michela Cuccagna

Merci à Alice Gros

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