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KOMPROMAT Ou La Parenthèse Déchaînée – « Il était devenu nécessaire, pour nous deux, de faire cet album ensemble » – Interview

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KOMPROMAT // ©Toma Anirae
Ecrit par French Godgiven

« Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. »
(Proverbe africain)

Il est souvent intéressant, ne serait-ce que sur le papier, de se prendre au jeu d’observer ce qui peut bien ressortir de l’association d’artistes aux démarches individuelles bien trempées, pour voir ce que leur union plus ou moins pérenne pourrait bien apporter à leurs univers respectifs et, par extension, à leurs propres publics.

Dans le cadre bien spécifique qui est le sien, l’Histoire de la musique regorge d’exemples de « super-groupes » ou de collaborations aussi prestigieuses qu’inattendues, que ce soit en empilant les compétences d’un genre défini, comme lorsqu’un ancien Nirvana se met en tête d’accoquiner un ex-Led Zeppelin avec le leader des Queens Of The Stone Age, ou en croisant des sensibilités bigarrées, comme lorsqu’une légende du reggae comme Lee « Scratch » Perry se laisse draguer, sur deux albums consécutifs, par les pionniers britanniques de l’ambient house The Orb.

Mais ce ne sont là que deux exemples concrets parmi une multitude de possibilités fantasmées.

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KOMPROMAT : Pascal Arbez-Nicolas et Julia Lanoë (© Erwan Fichou & Theo Mercier)

Pour leur part, si l’artiste plurielle Julia Lanoë, moitié des duos Sexy Sushi ou Mansfield.TYA et redoutable DJ techno sous le pseudo de Rebeka Warrior, et le producteur Pascal Arbez-Nicolas, plus connu sous les alias Dima ou Vitalic, synonymes d’électronique puissante et remuante, s’étaient contentés, pour leur projet commun, de fusionner leurs univers respectifs, aussi variés dans leurs formes qu’identifiables dans leurs effets imparables, le résultat aurait déjà été, par principe, source de curiosité.

Mais plutôt que de cultiver une recette déjà éprouvée en 2012, le temps d’une apparition explosive de la première sur l’album Rave Age du second, le tandem a opté pour une audacieuse troisième voie : publié en avril dernier, leur premier long format commun Traum Und Existenz, comme son titre le suggère et son contenu le confirme, nous propulse dans une dimension métaphysique dure et froide, majoritairement germanophone, où le songe et la réalité s’interpénètrent pour un impact souvent dévastateur.

Car si l’album s’ouvre sur le métronomique et lancinant Possession, dont la progression increvable se voit hantée par un implacable mantra récité par des voix enfantines, le duo fait très vite parler la poudre, avec un morceau-titre qui sonne comme une déflagration apte à dynamiter n’importe quel dancefloor.

La suite du programme est à l’avenant, alternant tubes synthétiques, efficaces et addictifs (tels le motif chaloupé du très accrocheur Niemand ou la pulsation plus solennelle du lumineux Einfach Da Sein), et brûlots électro-punk évoquant la froideur sauvage d’Atari Teenage Riot (comme sur le rageur Die Tausente Herbste ou le brutal Hertztod).

Et lorsque KOMPROMAT semble consentir à baisser sa garde, c’est pour mieux nous happer dans des chausses-trappes sonores aussi flippantes que les harmonies dissonantes de la charge discoïde Auf Immer Und Ewig ou la lente complainte, vrillée et hypnotique, qui anime Le Goût Des Cendres.

Mais, derrière ce mur de bruit et de fureur mécanique, l’évidente dualité qui traverse cet album, aussi glacial dans son apparente intransigeance, enracinée dans le glorieux passif des musiques électroniques allemandes (de D.A.F. à Liaisons Dangereuses), que généreux par la variété bien réelle de ses palettes émotionnelle et stylistique, trouve son illustration la plus parlante dans une romance tout juste effleurée, dont la simplicité trompeuse laisse entrevoir une incandescence des plus troublantes : De Mon Âme À Ton Âme invite la comédienne Adèle Haenel le temps d’une double confession amoureuse palpitante, au cœur de laquelle, par un effet fusionnel saisissant, sa voix et celle de Rebeka Warrior, bien que diamétralement opposées, semblent ne plus faire qu’une seule.

Alors certes, tel l’impitoyable miroir de nos peurs existentielles, soufflant le chaud et le froid sur des cicatrices intimes lardant un océan de violence sourde, Traum Und Existenz ne nous offre sa lumière intérieure, précieuse parce que rare, qu’en nous incitant à le laisser tailler, à grands coups de serpe électronique, dans notre propre noirceur.

Mais avouons-le : un disque qui prend la peine de vous chuchoter à l’oreille « personne n’entend quand tu cries« , en français dans le texte, c’est déjà un beau gage d’amitié, sincère et désarmant.

Bien que le duo ait été extrêmement pris par diverses sollicitations médiatiques depuis la sortie de son album, sans même parler des nombreuses participations à plusieurs festivals d’été, couronnées par une performance sauvage lors de la dernière édition de Rock En Seine à Paris (alors que, fait notable, KOMPROMAT eut la lourde tâche de livrer son set juste après l’épique concert de plus de deux heures donné par les vétérans de The Cure), Pascal Arbez-Nicolas et Julia Lanoë ont accepté, par échanges de mails interposés, de répondre à quelques-unes de mes questions, histoire pour nous de prendre le pouls de leur association de bienfaiteurs, avant qu’ils ne s’embarquent pour une tournée européenne automnale qui les verra passer par la Belgique, la Suisse, le Luxembourg et, bien sûr, la France.

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KOMPROMAT : Pascal Arbez-Nicolas et Julia Lanoë (© Erwan Fichou & Theo Mercier)

INTERVIEW

 

Votre première collaboration officielle remonte au featuring de Julia pour le titre La Mort Sur Le Dancefloor, qui figure sur l’album Rave Age de Vitalic sorti en 2012.
Comment est venue l’idée de vous associer sur la longueur d’un album entier ? 

Julia Lanoë (Rebeka Warrior) : Les planètes se sont alignées, tout simplement. Nous n’avons rien eu à faire : il était devenu nécessaire, pour nous deux, de faire cet album ensemble. Et le style s’est lui aussi imposé de lui-même. Il n’y a pas eu besoin de concertation.

Pascal Arbez-Nicolas (Vitalic) : Pour La Mort Sur Le Dancefloor, c’était le choc de deux univers sur une collaboration ponctuelle. Tandis que pour KOMPROMAT, nous avons créé les bases d’une toute nouvelle histoire, parce que nous étions prêts pour cela.

De quelle manière le choix de chanter quasi-exclusivement en langue allemande a-t-il conditionné les processus d’écriture et de composition ?

JL : Je n’arrivais plus à écrire en français mais j’avais encore envie de chanter. Et je crois que je n’aime pas trop chanter en anglais. La langue dans laquelle nous avions le plus d’influences communes était de loin l’allemand. Vitalic et moi aimons beaucoup D.A.F. par exemple. Pour ma part, j’écoute aussi des artistes comme Einstürzende Neubauten, Schwefelgelb, Lebanon Hanover, Petra Flurr & 89st ou Nina Hagen pour ne citer qu’eux.

PAN : L’idée est venue pour le premier morceau, Niemand. Puis le choix de cette langue s’est imposé de lui-même pour tout le reste de l’album.

Ce qui frappe d’emblée à l’écoute de Traum Und Existenz est la diversité sonore proposée, tant en termes d’ambiances que de production. Aviez-vous dès le départ une idée précise de ce vous vouliez atteindre avec ce disque commun ?

JL : Il n’y a pas de projet marketing derrière. Nous ressentions seulement une nécessité de créer quelque chose ensemble à ce moment-là. D’ailleurs, si nous avions voulu nous engager sur un projet un tant soit peu raisonnable, tant en termes de notoriété que de finances, nous aurions éliminé d’emblée l’idée de faire une musique aussi cold en allemand !

PAN : En théorie, on aurait pu faire de la musique urbaine bourrée d’auto-tune. Mais ça n’aurait pas du tout collé avec ce que nous sommes.

Cet album se démarque profondément de tout ce que vous avez pu faire auparavant, que ce soit du travail de Rebeka au sein de Sexy Sushi ou Mansfield.TYA comme de celui de Pascal avec Dima ou Vitalic. Était-ce délibéré de votre part de faire quelque chose qui soit inédit pour vous deux à la fois ?

JL : C’est probablement parce que la presse a parlé d’un duo Vitalic/Rebeka Warrior que cela surprend, car si on s’imagine la rencontre entre Dima et Mansfield.TYA c’est beaucoup plus cohérent pour moi. D’ailleurs Carla Pallone, la violoniste de Mansfield.TYA, a fait une version du titre Das Konterfei avec son ensemble de cordes Vacarme et ça n’est pas du tout choquant.

PAN : Je crois que nous avions tous les deux envie de prendre l’air par rapport à nos projets respectifs. Les vocabulaires communs ont émergé d’eux-mêmes, sans que nous ayons à vraiment réfléchir en conceptualisant les choses. C’est souvent à la fin, après coup, que l’on se rend compte de ce que l’on a fait.

KOMPROMAT live (©Toma Anirae)

La référence peut paraître curieuse mais à l’écoute de votre disque, j’ai énormément pensé à l’album Berlin de Lou Reed, pour lequel il s’était inspiré de la ville du même nom sans y avoir encore mis les pieds à l’époque. Je sais que ce n’est pas votre cas, mais y a-t-il avec KOMPROMAT l’envie de développer un fantasme culturel, sociétal ou géographique ?

JL : Il y a des corrélations entre la musique et l’architecture pour moi, et il est clair qu’avec KOMPROMAT, on ne fait pas dans la plage de sable blanc et la nature. C’est un projet qui évoque spontanément la ville et les friches. On pense à Berlin parce que c’est chanté en allemand, mais on pourrait aussi penser à Manchester et à Joy Division ou, en moins glamour, à Saint-Nazaire où je suis née. Il se trouve aussi que j’adore Nico du Velvet Underground et qu’elle était Allemande, mais ça n’a plus trop grand-chose à voir avec ta question.

PAN : En ce qui me concerne c’était plus la langue qui m’inspirait que la ville elle-même. Mais c’est vrai que j’aime beaucoup de musiques qui sont rattachées à cette époque un peu bizarre, entre rock et techno, entre Est et Ouest.

La comédienne Adèle Haenel, avec qui vous avez collaboré sur le titre De Mon Âme À Ton Âme, a décrit votre duo comme «composant de la joie à partir de la tristesse ». Que pensez-vous de cette définition ?

JL : Je trouve cette définition parfaite et d’ailleurs, je trouve qu’Adèle Haenel est parfaite elle aussi.

PAN : Oui, en effet, c’est très juste.

Lorsque l’on vous voit sur scène, on a autant le sentiment d’assister à la performance d’un duo qu’à un duel. La confrontation de vos idées est-elle aussi essentielle à KOMPROMAT que vos points d’accord ?

JL : Sur scène, j’ai l’impression que nous avons créé une bulle où le reste du monde n’existe plus, et où nous menons une conversation avec nos synthétiseurs.

PAN : Il y a des moments où chacun de nous joue sa propre partie sans véritable connexion avec l’autre, et d’autres où, effectivement, Julia me rejoint aux synthés et il est vrai que ça devient une sorte de bataille. Je tiens à ajouter qu’hormis les séquences, le live est joué à partir de machines analogiques avec très peu de traitement. Cela donne un côté brut au son et cela laisse beaucoup de place et de liberté à l’interprétation.

Les titres les plus énergiques du disque ont une dimension très dancefloor mais aussi un aspect très punk. Exprimez-vous au travers de KOMPROMAT une forme de caractère contestataire ?

JL : Oui, j’aime ce qui est sale et j’ai encore pas mal de colère en moi.

PAN : Le projet est aussi né d’un certain ennui par rapport à ce qui se fait en matière de musique électronique en ce moment. La techno kilométrique et les tralalas façon Ibiza ne nous touchent pas : on trouve ça bien trop gentillet. Il est absolument évident que nous sommes pas mal en colère, d’une manière générale. Si ce n’était pas le cas, on ferait de la pop sucrée.

D’un point de vue artistique, qu’avez-vous appris, l’un de l’autre et aussi d’une manière générale, au travers de cette collaboration ?

JL : J’ai adoré en apprendre un peu plus sur la production et les synthés analogiques. Vitalic est très très fort dans ce domaine et c’était absolument fascinant de le voir faire. C’est comme si j’avais fait une master class d’un an, mais avec un ami. Cela dit, pas sûr qu’il me donne mon diplôme, à cause de mon goût trop prononcé pour la pédale chorus et de mon manque d’organisation dans les fichiers ! (rires)

PAN : C’était un vrai plaisir de faire de la musique ensemble. C’est mon premier album en duo, avant cela j’étais depuis toujours seul aux manettes. De manière générale, Julia dit non par principe à tout ce que j’amène comme idée, puis ça passe petit à petit. Ce que j’ai le plus aimé, c’est le fait d’envoyer une boucle disco-punk le lundi et recevoir en retour une bretonnerie-EBM le jeudi. Julia est complètement libre dans son processus créatif.

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Traum Und Existenz est disponible en CD, vinyle et digital depuis le 5 avril 2019 via Clivage Music, division du label Citizen Records.

KOMPROMAT en FranceTournée 2019

19/09 Toulouse (Le Bikini)
20/09 Nantes (Scopitone)
10/10 Strasbourg (La Laiterie)
08/11 Angers (Le Chabada)
09/11 Rennes (L’Antipode)
10/11 Angoulême (Festival Bisou/La Nef)

20/11 Grenoble (La Belle Electrique)
21/11 Nîmes (Paloma Club)
05/12 Lille (L’Aeronef)
06/12 Brest (La Carène)
12/12 Paris (La Cigale)

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Un immense merci à Maud « Scandale » Pouzin.

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