Il se dit parfois qu’on ne lit pas un livre sur la finance par plaisir. La Machine à détruire : Pourquoi il faut en finir avec la finance se charge rapidement de contredire cette idée reçue. Aline Farès, ex‑banquière devenue empêcheuse de spéculer en rond, s’allie avec Jérémy Van Houtte pour raconter, case après case, comment la finance a muté, grossi, cannibalisé l’économie et, peut-être, nos vies.
Dans cette bande dessinée, vous ne trouverez pas de jargon inutile. Aline Farès sait de quoi elle parle et se souvient bien de ses difficultés à vulgariser certains concepts lorsqu’elle est sortie des salles de marché pour ses premières réunions militantes à la CADTM. Elle décortique donc les acronymes trop longs et retourne les diagrammes façon origami. Résultat : la titrisation, les subprimes, le « too big to fail », la planche à billets façon QE… Tout cela devient un petit peu moins obscur, mais jamais pleinement rassurant.
La narration alterne souvenirs personnels (ces réunions feutrées et ces soirées privées à Monaco où l’on mange des petits fours quelques jours après que l’état ait renfloué les caisses de la banque Dexia en 2008) et séquences pédagogiques. Après chaque crise, les mêmes fonctionnements se répètent et mènent à une inflation spéculative. Cette BD montre donc la répétition, l’entêtement systémique et la manière dont les banques centrales et les États, toujours, servent de parachute de soie aux actionnaires.

Van Houtte met tout cela en images avec un sens efficace du contraste. De grands aplats de gris traduisent l’angoisse, mais les traits se font plus nerveux dès qu’il s’agit d’illustrer la frénésie des traders. De petites touches de couleurs acides quand surgissent les rêves « verts » coiffés du logo d’une grande banque. L’humour affleure néanmoins, comme ce banquier qui, la mèche en sueur, explique au lecteur qu’on va droit dans le mur, mais que « le marché finance déjà l’airbag ».
Au fil des chapitres, le propos, tel un couteau, s’aiguise. Non, déplacer l’argent vers de pseudo investissements durables ne suffira pas . Non, scinder docilement les banques ne fera pas disparaître le risque systémique. Et oui, laisser le secteur financier au cœur de l’économie, c’est accepter que la prochaine crise, comme la précédente, soit réglée de la même manière. Aux frais du contribuable. «La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent» disait Albert Einstein (c’est en tout cas à lui que la citation est attribuée).
On referme La Machine à détruire avec l’impression d’avoir suivi un crash‑test grandeur nature. Cet exposé impitoyable n’est pas à mettre dans toutes les mains. Les aficionados de CNews la balaieront probablement d’un revers de main, sans même s’intéresser aux analyses chiffrées et documentées. Mais cette bande dessinée constitue surtout une invitation à reprendre la main. Farès et Van Houtte ne se contentent pas de diagnostiquer . Ils tracent des pistes, comme la séparation stricte des activités, le contrôle démocratique du crédit ou décroissance de la finance et esquissent un autre paysage possible.
Indispensable pour quiconque veut dépasser le « c’est trop compliqué » brandi comme un paravent par ceux qui profitent de la complexité, La machine à détruire est donc une lecture précieuse et agréable, bien que parfois légèrement ardue pour démonter calmement les mythes que la sphère bancaire recycle depuis trop longtemps. Après tout, comprendre n’est jamais un luxe, c’est même le premier pas pour détruire la machine. Certains ont oublié que le véritable ennemi était la finance. Pas Aline Farès et Jérémy Van Houtte.



