Cette bande dessinée est restée trop longtemps dans la pile à lire. Non par désintérêt, mais parce qu’elle réclamait le bon moment. Et cet instant idéal, c’étaient les vacances au bord de la mer. Un moment à la fois simple et extrêmement savoureux, à la manière de ce qu’aime illustrer Fabien Toulmé.
Depuis L’Odyssée d’Hakim (courez lire ces trois tomes si ce n’est pas encore fait), l’auteur s’est imposé comme l’un des plus fins portraitistes de vies ordinaires aux destins extraordinaires. Avec Inoubliables, il recueillait des récits intimes, racontés avec une simplicité désarmante. Ce deuxième volume confirme l’évidence. Fabien Toulmé, en plus d’être engagé et sympathique, n’a pas son pareil pour donner une voix à ceux qu’on n’entend jamais.
Dans ce second tome, on rencontre donc Julie, rescapée miraculeuse d’une avalanche et hantée par la blancheur écrasante qui l’a engloutie, Cyntia, brésilienne piégée dans une relation toxique sans fin, et Kévin, musicien qui se rêvait en star de rock et qui accepte à contrecœur d’animer des ateliers en EHPAD avant de se rendre compte qu’il y a plus de vie dans ces lieux que ce qu’il ne voulait bien imaginer.
Et puis, on découvre aussi les destins malheureusement trop communs de Bruno et Bohdan. Le premier est un père de famille qui finit par assumer son homosexualité après des années de silence et est, pour cette raison, banni par sa famille. Le second est un ingénieur ukrainien qui a choisi de s’engager sur le front pour défendre son pays.

Ces histoires partagent à priori peu de points communs mais le regard bienveillant de Toulmé les relie par un fil invisible. Son dessin, volontairement simple, n’a pas besoin d’effets. Chaque récit s’ancre dans une bichromie différente, qui devient comme une signature discrète. Quelques traits suffisent pour capter une émotion, un frisson ou une hésitation dans un regard. La mise en page se refuse aux artifices. Ne cherchez pas de ruptures spectaculaires, il n’y en a pas. Tout s’enchaîne, comme dans la vie, où les destins se succèdent sans pause.
Si toutes les histoires touchent, celle de Bohdan s’impose avec une intensité particulière, sans doute parce qu’elle parle d’une guerre toujours en cours, et qu’elle transcrit la peur et le courage d’un homme ordinaire plongé dans l’absurde et l’horreur. Le cœur est noué à la lecture des détails, apparemment insignifiants, du quotidien ukrainien lors des premières semaines du conflit. Pénuries alimentaires, émergence d’une solidarité nouvelle, d’un nouveau vocabulaire… Fabien Toulmé saisit ce point fragile où l’intime rejoint la grande Histoire.
Lire cette bande dessinée ne vous plongera donc pas dans un sensationnalisme quelconque. Envisagez plutôt cette lecture comme une écoute patiente, une manière de dire que derrière chaque vie se cache une dignité à protéger et préserver. Ces récits, rassemblés sans emphase, sont impossibles à oublier, et l’on attend déjà un hypothétique troisième tome pour explorer encore cette intimité qui se dévoile avec pudeur.



