Chronique Musique

Lana Del Rey, «Norman Fucking Rockwell!» ou le déclin de l’Amérique

Parce que comme dit le proverbe : « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. », le moment est venu de vous confier un lourd secret… je crois que j’aime Lana Del Rey !
Et ceux qui me connaissent savent à quel point j’ai été injuste avec elle ces dernières années, affirmant haut et fort que je n’aimais absolument pas ce qu’elle faisait, restant sans doute campée sur de vieux à priori, datant, et là j’ai honte de le dire de 2011 et la sortie de Video Games, sujet de toutes les polémiques.

Un flashback s’impose. 2011, sorti de nulle part, un clip fait le buzz sur Youtube. Lana Del Rey commence à faire parler d’elle, un véritable phénomène qui comptabilise près de quinze millions de vues à la fin de cette même année, de quoi donner le tournis et de douter du do it yourself prôné par la belle. À cette même époque, je suis disquaire, et je me dis que tout ceci est orchestré par la maison de disques, qui n’est pas des moindres, Interscope, un label Universal Music, je pense marketing, je pense produit, je pense commercial, je fuis… le single ne m’emballe pas, je reconnais qu’aujourd’hui encore je le trouve faiblard… par-dessus tout ça s’ensuit une prestation live catastrophique au Saturday Night Live, je fuis doublement.

Début 2012, l’album Born To Die sort en France, je joue le jeu, je le vends, je fais du chiffre, mais je n’en pense pas moins, c’est un produit sans intérêt, j’enchaîne avec The Paradise Edition, mais je ne repose jamais mes oreilles sur sa musique, pire, je fais même partie des haters qui se moquent d’elle… et je passe sans doute, suite à tout ça, à côté d’une grande artiste en devenir.

Norman Fucking Rockwell!

Tout ça pour vous dire qu’il me faudra attendre 2019 et les conseils avisés d’une personne chère à mon cœur pour oser ré-écouter Lana Del Rey, que j’avais banni à jamais de mon casque… c’est donc sur son sixième album que je la découvre enfin, Norman Fucking Rockwell!, sorti le 30 août dernier chez Interscope/Polydor, et je n’ai qu’un seul mot à dire, ou peut-être deux : Claque énorme !

Et le plus risible, jamais au grand jamais je n’aurais pensé qu’un jour je me retrouverais à la chroniquer, le moment de faire mon mea-culpa, de rendre à la belle ses lettres de noblesses, car au moment où j’écris ces quelques lignes, je suis en train d’écouter Ultraviolence, sorti en 2014, et je me dis, mince j’aurais pu faire un effort, que la révélation aurait pu avoir lieu bien plus tôt !

Mais après avoir écouté tous ses albums, Norman Fucking Rockwell! me semble largement au-dessus des autres. Sur la durée, l’ensemble tient la route, sans moment de flottement, peut-être son meilleur album, celui en tout cas qui m’a donné envie de m’y pencher enfin. Et le morceau Venice Bitch n’est sans doute pas étranger à tout ça, une boucle merveilleuse qui ne cesse de grandir au fil de ses 9min37, titre le plus long de sa discographie, qui s’étire dans toute sa splendeur, relent de dream-pop, limite psyché, la prise de risque est louable.

Norman Fucking Rockwell! est avant tout un album dénonçant la fin du rêve américain, d’une douceur de vivre qui n’est plus

Un single qui m’a permis de rentrer dans son univers, tout en nostalgie et bonheur, sur les côtes californiennes, le nouveau fief de Lana depuis 2012, livrant à lui seul ses talents d’écriture, le double sens des mots (des maux), beach/bitch, plongeant à corps perdus dans ses nuances de l’âme, dans un clip signé par sa sœur, photographe de talent à qui l’on doit aussi la pochette de l’album.

Produit par Jack Antonoff (Taylor Swift, St. Vincent, Pink…), Norman Fucking Rockwell! est avant tout un album dénonçant la fin du rêve américain, d’une douceur de vivre qui n’est plus, à l’image de Norman Rockwell, le célèbre illustrateur de la vie américaine du XXème siècle, que Lana interpelle dès le titre d’ouverture, comme le début d’une production hollywoodienne : Goddam, man-child […] Your poetry’s bad and you blame the news.

Suivi de près par le premier single, sorti en 2018, Mariners Apartment Complex, une sublime ballade tout en dépouillement, à l’image de l’album, aux arrangements minimalistes et feutrés, en touches de piano délicates, parfois rehaussés par l’écho d’une guitare… pour ne laisser que l’essentiel, la voix sensuelle de Lana Del Rey.

Le temps de ces quatorze titres, elle nous conduit sur les routes de la Californie, évoquant ses peines, ses désillusions, son passé, chantant les amours mortes et la fin d’une époque qu’elle n’a pourtant pas connue mais qui semble la hanter, telle une icône échappée des sixties.

À travers le filtre de la nostalgie et de la mélancolie, elle nous dresse le portrait d’une Amérique dans laquelle elle ne se reconnaît plus, convoquant les fantômes d’artistes de ce passé tant convoité : Joni Mitchell, Dennis Wilson, Led Zeppelin, Crossby Still & Nash, Sylvia Plath, Neil Young, David Bowie… j’en oublie, mais ce qui est certain c’est que cet album sonne comme la fin d’un été, où l’on quitte à regret le lieu de toutes les promesses.
Mais malgré tout, Lana Del Rey ne cède pas au désespoir bien au contraire, le dernier titre, Hope is a dangerous thing for a woman like me to have – but I have it, est là pour nous le rappeler.

Norman Fucking Rockwell! n’est pas un album facile d’accès, ce qui peut sembler paradoxal par rapport à la notoriété de Lana Del Rey, la complexité ne résidant pas dans la musique mais plutôt dans les textes, fourmillant de détails et de références. Et je ne peux que m’incliner devant cette femme paradoxale et énigmatique, une sorte d’icône hors du temps tout en étant parfaitement ancrée dans son époque. Un album que je n’ai pas fini de faire tourner, et sans doute un des chefs d’œuvre de cette année musicale !


Norman Fucking Rockwell! de Lana Del Rey

disponible depuis le 30 août 2019 chez Interscope / Polydor.

 

Lana Del Rey sera en concert le dimanche 23 février 2020 à l’AccorHotels Arena de Paris.

 


 

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