Littérature Etrangère

Le Livre de l’homme, génération (écossaise) désenchantée

Après avoir exploré les bas-fonds de l’Amérique des années 70 et 80 (Mémoires d’un bison et La Révolte des cafards d’Oscar Zeta Acosta, Dandy de Richard Krawiec) et sondé la société islandaise du début des années 70 (Un Locataire de Svava Jakobsdóttir), c’est en Écosse et plus particulièrement dans le Glasgow des années 90 – métropole ravagée par le chômage et la drogue – que les éditions Tusitala ont eu l’heureuse idée de poser leurs valises.

Si plusieurs écrits de Barry Graham ont déjà parus en français (Regarde les hommes mourir et Les nuits blanches d’Edimbourg en 2011 et 2012 chez 13e note), Le Livre de l’homme, sorti en 1995 en Angleterre et encensé par Irvine Welsh – l’auteur du culte Trainspotting -, était encore jusqu’à ce jour inédit en France.

Barry Graham. © Daishin Stephenson.
Barry Graham. © Daishin Stephenson.

Lorsque le roman s’ouvre, Kevin Previn, narrateur et personnage central, vient tout juste de débarquer, un sac à dos pour tout bagage, à Glasgow. Il a 35 ans et cela fait dix ans qu’il n’a pas mis les pieds dans sa ville natale.

« C’est uniquement la curiosité qui m’a poussé à y retourner. Je ne veux pas que vous vous fassiez les mêmes idées à la con que certains de mes amis quand je leur en ai parlé. Ce n’est pas une facette secrète de ma personnalité qui, par souci d’eux, m’a ramené là-bas. Je n’en ai jamais rien eu à foutre, de leur gueule, et ça n’a pas changé. Et je n’y suis pas retourné en contrecoup au naufrage de mon mariage – la rupture s’était produite cinq ou six ans auparavant. Je n’y suis retourné que par curiosité, or ce n’était même pas la curiosité qui m’avait fait revenir à Glasgow. »

Si ce n’est seulement la curiosité, c’est surtout la mort qui pousse Previn à se retourner sur son passé. Michael Illingworth, écrivain toxicomane qu’il a bien connu dans sa jeunesse, vient de décéder des suites du sida. Envoyé sur place par une boîte de production qui souhaite réaliser un documentaire sur celui-ci, Previn se retrouve plongé au cœur d’une ville dont il a vécu au rythme et respiré l’air pendant vingt-cinq ans, aujourd’hui à la fois familière et étrangère. Au cours de ses déambulations dans les rues et les différents quartiers de Glasgow sur la trace d’anciennes connaissances communes à Mike et lui, les souvenirs refluent… Sa rencontre mémorable avec Mike dans les toilettes pour hommes du syndicat étudiant de Strathclyde, les cheveux mouillés et les jambes flageolantes d’Hélène dans son appartement après qu’elle a pris de l’héro pour la première fois, les jeux d’enfants plus tout à fait innocents de Peter, Robert et lui dans les arrière-cours infestées de rats de Maryhill, la révélation de l’écriture et les journées passées devant sa machine à taper encore et encore…

« Je ne me préoccupais même pas de savoir si ce que je produisais était bon – parfois c’était bon, parfois c’était plutôt loupé, parfois c’était à chier. Et ça n’avait pas d’importance. Ce qui importait, c’était que j’écrive quarante pages, parfois plus, chaque jour. Ce qui importait, c’était que j’écrive tellement qu’en vertu de la simple loi des moyennes je puisse, par hasard autant que par talent, produire quelque part dans tout ce bousin quelque chose de bon. »

Chez Graham, la fiction n’a jamais fonction d’enjoliveur : les réalités, qu’elles soient sociales, amicales ou encore amoureuses, sont décrites telles quelles, dans leur vérité propre, sans gants ni fioritures stylistiques. De cette langue brute et de cette fiction qui flirte presque avec le documentaire naît toute la poésie du texte ; poésie âpre et noirceur des mots qui suscitent des sentiments mêlés, tristesse et mélancolie qui vous saisissent de concert malgré vous à la lecture de certains passages de ce Livre de l’homme.

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A travers le récit de Previn, Barry Graham dresse d’une part la cartographie d’une ville à l’agonie, d’autre part le portrait sans concession de toute une génération : une jeunesse écossaise désenchantée et sans perspective d’avenir, dont la principale échappatoire à un quotidien se limitant aux mots « précarité » et « chômage » devient la prise continue d’héroïne. Fuir l’enfer de journées vides de sens, qui se suivent et se ressemblent, à coup de fix…

« Elle n’en était pas encore au même stade que Mike qui avait besoin de came pour être dans un état à peu près normal. Elle n’en prenait pas depuis assez longtemps pour cela, et la dope continuait de lui défoncer complètement la tronche. Après avoir pris sa dose, elle restait tranquillement assise, plusieurs heures. J’imagine que ça devait lui donner cette impression d’être en sécurité, invulnérable, que m’avait donnée la came qu’ils m’avaient administrée avant les électrochocs, et dans ce cas, je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir d’en prendre. »

Le seul petit reproche que l’on pourrait faire à Graham (quand on adore, comme nous, mettre les mains dans la merde, quand on aime d’amour la littérature des bas-fonds) c’est de n’avoir pas, à certains moments, poussé encore plus loin sa fiction, notamment dans la description de certains quartiers sinistrés de la métropole…

Il reste que Le Livre de l’homme est un texte terriblement puissant, d’une noirceur saisissante, dont on ne saurait trop vous conseiller l’injection sans modération (contrairement à l’héroïne – les enfants si vous nous lisez : « Ne vous droguez pas, lisez Tusitala »).

Un roman dont, tout comme Kevin Previn de son retour à Glasgow, on ne sort pas indemne. Et c’est bien tout ce qu’on demande, pour citer Kafka, à la littérature : demeurer, pour toujours, ce « coup de hache dans la mer gelée qui est en nous ».

Le Livre de l’homme, Barry Graham, traduit de l’anglais (Ecosse) par Clélia Laventure, Editions Tusitala, parution le 21 mars 2016,.

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