avec la rentrée littéraire qui bat son plein et les prix d’automne qui commencent à tomber en cascade on en oublierait presque les livres de poche. Ce serait une regrettable erreur, tant chaque rentrée s’accompagne aussi d’une très belle livraison de pépites parues il y a juste une grosse année. Alors si vous avez raté ces perles ou si votre budget vous a recommandé un peu de patience, voici ce qu’il ne faut, cette fois pas manquer :
Rousse, Denis Infante, Points

On commence avec une langue, une langue mystérieuse et magnifique, celle que parlent les animaux, derniers habitants d’une planète dévastée, asséchée, désertée par les hommes, ces êtres étranges qui l’occupèrent il y a déjà si longtemps et dont la gente animale ne se souvient que vaguement. Dans ce récit aussi puissant que poétique, Denis Infante nous fait revenir à hauteur d’animal, à la hauteur de Rousse, jeune renarde flamboyante qui part sur les chemins de la liberté. Elle parviendra à sa quête grâce à la complicité et l’entraide de ses compagnons, prouvant s’il en était encore besoin que faire commune animalité (humanité?) est la chose la plus précieuse qu’il nous reste à faire ( à reprendre à zéro?) si nous voulons encore, demain, habiter ensemble ce monde en danger. Un conte écologique, dystopique, salutaire et magique qui nous invite magistralement à visiter notre avenir, à visiter le monde dont nous ne ferons bientôt (peut-être) plus partie.
La trilogie de Copenhague, Tove Ditlevsen, Satellites Bourgois

Publié au Danemark entre 1967 et 1971, le récit autobiographique de la poétesse et romancière Tove Ditlevsen a conquis la critique française. Cette édition poche Satellites regroupe les trois volumes de la trilogie parus successivement et initialement aux éditions Globe. Une opportunité formidable de lire d’une traite le parcours incroyable d’une jeune femme entre volonté farouche d’émancipation et pesanteurs d’une société dans laquelle aucune place n’était faite aux femmes . Le récit traverse l’enfance de Tove Ditlevsen dans un quartier pauvre de Copenhague aux côtés d’une mère violente, d’un père qui ne la comprend guère et heureusement de sa chère amie, Ruth, à qui elle ne peut cependant pas tout dire. Il se poursuit avec la difficile émancipation de la jeune écrivaine qui a su très tôt qu’elle serait sa vocation et qu’elle devrait tout faire et tout y sacrifier pour s’ouvrir la voie qu’elle s’était choisie. Mais quitter des parents, puis des employeurs c’est aussi prendre le risque de tomber sous l’emprise des hommes et notamment de celui qui prétendra l’aimer jusqu’à risquer de la tuer. Un récit bouleversant de franchise, de lucidité et de courage par une femme qui jamais ne renoncera à son horizon de liberté et de création.
Le désastre de la maison des notables, Amira Ghenim, 10/18

Au travers du destin croisé de deux dynasties familiales dans la Tunisie des années 30, Amira Ghenim nous conte les ambiguïtés et les contradictions d’une société traditionnelle en pleine transformation. Elle fait surgir au milieu de deux lignées de personnages fictifs, les Naifer et les Rassaa, une figure historique de la pensée intellectuelle tunisienne, Tahar Haddad, qui écrivit un essai explosif et fort mal accueilli sur la condition de la femme dans la société islamique mais dont la postérité irriguera néanmoins, à distance, le statut de la femme qui verra le jour sous Habib Bourguiba à la fin des années 50. Entre saga familiale et roman historique, le récit d’Amira Ghenim que vous ne lâcherez pas, rend hommage à une vision pionnière de la condition de la femme qui continue à placer la Tunisie dans une situation d’exception parmi ses voisins. Organisée autour d’un terrible secret qui va bouleverser la vie de tous, la construction polyphonique de ce roman est brillante et convainc rapidement le lecteur que personne, jamais, ne dispose de la totalité de la vérité. Une fresque subtile et captivante par une des autrices les plus douées des lettres tunisiennes contemporaines.
Cabane, Abel Quentin, J’ai Lu

Le rapport du Club de Rome, vous savez le rapport Meadows sur les limites à la croissance, vous connaissez ? Et oui!! un texte tout ce qu’il y a d’officiel publié en 1972 qui disait déjà— et qui n’a pas pris une ride— combien la croissance infinie, dans laquelle le vaste monde s’était engagé, conduirait l’humanité rien de moins qu’à sa perte. Oui mais alors, personne ne semble avoir vraiment entendu … ? Effectivement et c’est pour comprendre comment nous avons pu à ce point rester sourd et les bras croisés après de telles informations, qu’Abel Quentin reprend l’histoire romancée de la production de ce rapport historique par les quatre scientifiques qui élaborèrent ces conclusions détonantes. Mais si Abel Quentin prend soin de modifier les trajectoires des personnages et les cartes de la donne initiale c’est pour nous inviter à un brillant exercice d’introspection et de jeu de miroir, nous proposant d’analyser nos propres réactions face aux urgences environnementales au travers de celles des personnages qu’il a recomposés. On apprend, on déconstruit ce qu’on a appris et on on finit (enfin) par bigrement s’interroger. Déstabilisant !


