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Madness, Un pas au delà – Interview

Ecrit par David Jegou

Comment présenter Madness en 2016 ? Le groupe a, de la fin des années 70 au milieu des années 80, contribué avec fun à éveiller (avec quelques autres) une certaine conscience politique, mais aussi ouvert les oreilles de toute une génération sur une musique melting-pot, hybride de ska, de soul, de reggae et de pop. Bref, inspirée de ce qu’écoutait leur entourage direct dans le Londres de la fin des 70’s. Si la qualité des albums de Madness n’était pas spécialement au rendez-vous depuis le milieu des 80’s, le groupe a continué d’attirer les foules. Remplissant les stades, jouant à la cérémonie de clôture des jeux olympiques, Madness est progressivement devenu une véritable institution et fait désormais partie du patrimoine anglais. Leur nouvel album Can’t Touch Us Now, vient botter les fesses de ceux qui n’attendaient plus rien du groupe. Enfermés dans le minuscule studio Toe Rag à Londres, coupés de toute technologie moderne, le groupe, décidé à reprendre sa carrière en mains, a enregistré cet album à l’ancienne. Nous avons rencontré Suggs pour qu’il nous parle de ce disque de la renaissance. Il s’est montré affable, drôle, le regard toujours pétillant malgré une grosse fatigue liée a une promo un peu trop arrosée la veille. Il revient sur les débuts du groupe, le remplacement de Oasis à la dernière minute à Rock en Seine et l’enregistrement de ce nouvel album. Une interview de folie.

En octobre 79, il y a 37 ans vous vous lanciez dans le “2-Tone Tour” avec les Specials et The Selecter. Avec du recul, quel regard portes-tu sur cette tournée et cette période de ta vie ?

C’était un moment vraiment excitant. Une réelle aventure car nous n’avions joué en dehors de Londres que deux fois avant cette tournée. Qui fut d’ailleurs la première pour nous. J’avais seulement 18 ans. Tu imagines, les meilleurs groupes de cette génération se sont réunis pour tourner ensemble !  The Beat et les Dexys Midnight Runners nous ont rejoints sur certaines dates. Me retrouver entouré de ces musiciens était une expérience enrichissante. Les Specials étaient par exemple bien plus conscients politiquement que nous. Ils avaient également le légendaire musicien jamaïcain Rico qui jouait avec eux.

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Crédit photo : Alain Bibal

Madness, même si c’est un peu réducteur pour ceux qui connaissent tous vos albums, reste toujours assimilé au ska musicalement. On retrouve toujours cette influence sur certains titres de “Can’t Touch Us Now”. Quel est votre rapport aujourd’hui avec ce style de musique ? Quelle signification a t-il pour vous ?

Le ska et le reggae ont évidemment eu un rôle important dans l’histoire du groupe. Tu retrouves l’influence de ces mouvements dans chaque album. Le passé colonial de l’Angleterre a fait que beaucoup de Jamaïcains habitent à Londres. Déjà, à notre époque tu entendais ce type de musique partout. Chez des amis, à des soirées. Prince Buster, qui est décédé récemment, a été une grosse influence aux débuts du groupe. Comme tu le précises, ces mouvements musicaux sont loin d’être notre unique source d’inspiration. Rien n’était calculé dès le départ, nous avons créé une musique qui reflétait nos goûts et notre environnement. Nous avons toujours eu une approche très organique de la musique. Un membre arrive avec un riff reggae, un autre ajoute une touche plus personnelle et ainsi de suite.

Quelles autres influences avez-vous voulu apporter à ce nouvel album ?

Nous avons essayé de collaborer beaucoup plus sur ce disque. Tout le monde écrit des chansons dans Madness. Mais Mike Barson et moi-même avions l’habitude d’écrire les paroles et la musique de nos titres respectifs. Cette fois j’ai écrit des paroles sur les musiques des autres membres et vice-versa. C’est un retour aux sources car nous procédions de la sorte à nos débuts. Nous voulions un album participatif. En dehors de ça, il n’y avait aucun plan, donc pas de direction musicale voulue spécifiquement avec les influences qui vont avec.

Vous étiez sept en studio. J’imagine qu’en étant aussi nombreux et au regard du passé relationnel du groupe vous êtes arrivés en ayant tout préparé en amont afin de ne pas y passer six mois.

Effectivement, nous avons composé tous nos titres bien avant, puis nous avons répété sur une longue période avant d’entrer en studio. Nous nous sommes imposés une courte période d’enregistrement pour tenter de capturer de la spontanéité.

Vous avez enregistré ce nouvel album aux studios Toe rags, sans aucun ordinateur. Pourquoi cette décision ? A quelques rares exceptions comme les White Stripes, ce studio est plutôt utilisé par des groupes indépendants n’évoluant pas dans la même catégorie que vous.

C’est un studio minuscule, sans aucune technologie moderne. Nous avons enregistré tous ensemble pour créer une atmosphère. De l’extérieur, ça peut paraître comme un détail, mais il était important que, pour la première fois depuis longtemps, nous puissions nous regarder les uns et les autres pendant que nous enregistrions.

Cette décision a t-elle convenu à tout le monde ?

Tu sais, avec Madness, la moindre décision prend un temps fou. Nous nous sommes longuement engueulés à propos du lieu à choisir pour enregistrer Can’t Touch Us Now. Nous y avions déjà travaillé à l’époque de The Liberty Of Norton Folgate. Les souvenirs de nos passages là-bas étant plutôt bons, nous avons en quelque sorte cherché à reproduire cette expérience. Notre maison de disques et le management étaient hyper nerveux à l’idée de nous voir embarqués dans un petit studio fréquenté par des groupes indépendants. A l’époque où beaucoup d’albums sont enregistrés sur un ordinateur avec les membres du groupe confortablement installés chez eux aux quatre coins de la planète, nous nous sommes inscrits volontairement en total rejet de ces pratiques. Notre objectif était de capturer un son live. Nous y avons pris beaucoup de plaisir.

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Crédit photo : Alain Bibal

Le Londres de 2016 est bien différent de celui que vous connaissiez à vos débuts. L’Angleterre aussi a bien changé. Beaucoup n’ont pas vu le Brexit venir. Même si la vie sous le règne Thatcher n’était pas facile, commencez-vous comme certains artistes qui étaient très virulents à l’égard de cette politique, qui a fait beaucoup de mal à l’Angleterre, à considérer que, comparativement, tout n’était pas aussi noir que ça ?

Tu as entièrement raison. Nous avons grandi à une époque très particulière, peu de temps après la guerre. Les temps étaient difficiles, mais j’en garde un excellent souvenir. Car à l’époque plein de possibilités s’ouvraient à toi si tu étais débrouillard. Il fallait juste avoir l’envie de saisir des opportunités. Tu voulais fonder un groupe ? Il suffisait de trouver un squat avec tes amis, tu bidouillais l’électricité, tu dénichais quelques matelas pour dormir et l’affaire était dans le sac. Aujourd’hui tout paraît plus complexe et compliqué. Les gens sont constamment confrontés à des murs. Les jeunes ne peuvent même plus habiter le centre de Londres car les loyers sont exorbitants. Je ne parle même pas d’acheter un appartement. Il n’y a plus que des gens riches à Londres. Les squats ont complètement disparus.

D’une certaine façon il était plus facile d’être musicien à l’époque qu’aujourd’hui. Comment vous débrouilliez-vous au tout début du groupe pour subvenir à vos besoins ?

Chrissie Hynde des Pretenders raconte souvent que quand elle est arrivée à Londres dans les 70’s, la ville était le paradis des musiciens. L’inscription au chômage était facile, les transports peu coûteux, la sécurité sociale gratuite et de nombreux bâtiments inoccupés à disposition. Les clubs et les pubs dans lesquels tu pouvais jouer de la musique foisonnaient. Depuis plusieurs années, ils ferment les uns après les autres à cause des loyers prohibitifs.

Quand vous parlez de la reformation du groupe en 1992, vous avouez qu’à l’époque vous n’étiez qu’une parodie de vous- mêmes. Qu’est ce qui vous a poussé à continuer et quel a été l’élément déclencheur qui a fait que, sur vos derniers albums, cette étincelle est revenue ?

Nous nous sommes séparés pendant environ huit ans car nous partions tous dans des directions différentes. Nous nous sommes reformés pour Madstock! en 1992 (le concert de la reformation qui s’est tenu à Londres à Finsbury Park, ndlr) et 70 000 personnes ont assisté au concert. A l’origine, nous voulions juste dire un dernier au revoir à nos fans. Mais l’accueil du public a réveillé quelque chose en nous. Pourtant, suite à ce concert il nous a fallu cinq années avant de commencer à travailler sur un nouvel album. De 1992 à 2011 nous avons considéré le groupe plus comme un hobby que quelque chose de sérieux. Une sorte de cours de récréation pour s’amuser en quelque sorte. Depuis 2011, nous sommes vraiment investis dans Madness et notre musique est plus inspirée. C’est touchant car les gens ne nous parlaient que des 80’s jusqu’à récemment. Maintenant ils nous félicitent pour nos nouveaux disques. Nous sommes entrés dans un nouveau cycle. Je ne sais pas où ça va nous mener, mais je me sens aujourd’hui vraiment heureux et fier de faire partie de ce groupe.

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Crédit photo : Alain Bibal

Vous abordez certains textes à travers des personnages, Pam the Hawk ou Mr Apples. Pourriez-vous nous en dire plus sur ces personnages et le pourquoi de cette méthode d’écriture ?

C’était une volonté de ma part de revenir à mes vieilles méthodes d’écriture. Une histoire au sein de la chanson, avec des personnages et un angle narratif. Je me suis focalisé sur les gens de mon environnement. Pam The Haw est une femme sans domicile qui traîne dans mon quartier. Elle a toujours eu suffisamment d’argent pour mener une vie normale, mais elle préfère tout dépenser et vivre dans la rue. Elle est plus heureuse comme ça. Mes auteurs préférés sont Ray Davies et Ian Dury. Ils ne parlent pas de grands sujets, mais plutôt de détails de la vie de tous les jours. C’est pourquoi en se concentrant sur un unique personnage, tu rends tes paroles universelles. Tout le monde ressent de l’amour, de la tristesse etc. J’étais devenu trop abstrait dans mes paroles. C’est en écoutant les paroles des Arctic Monkeys, qui sont très doués pour raconter des histoires captivantes, que l’idée m’est venue de revoir mes méthodes d’écriture.

Je trouve que des titres comme “You Are My Everything” et “Grandslam” ont un côté cinématographique. N’avez-vous jamais été sollicités pour écrire un titre pour un film ? Est-ce quelque chose qui vous intéresserait ?

Comme toi je trouve que plusieurs titres ont un feeling de musique de film. Mais Grandslam, plus particulièrement, a été composé dans le but d’envoyer le titre à l’équipe qui gère la musique des James Bond. C’était une blague entre nous à l’origine. Nous n’avons jamais eu le moindre retour de la production. Nous avons su, par la suite, que tu ne vas jamais vers l’équipe de production des films de James Bond, mais que ce sont plutôt eux qui viennent à toi pour te proposer de composer un titre (rires). Ce n’est pas grave car derrière la blague se cache une bonne chanson finalement. Il y a eu quelques tentatives par le passé pour composer pour un film, mais rien de vraiment concret. C’est dommage, c’est un truc qui me plairait vraiment.

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Crédit photo : Alain Bibal

Vous avez remplacé Oasis haut la main le jour du split du groupe à Rock en Seine. Ce concert (le deuxième de la journée pour Madness) a marqué à vif la mémoire du public présent. Quels souvenirs gardez-vous de ce moment ?

J’entendais les frères Gallagher se hurler dessus dans la loge d’à côté. Nous étions en train de boire un verre tranquillement car notre concert venait de se terminer. Le promoteur est venu nous voir pour nous demander si nous pouvions remonter sur scène pour jouer à la place d’Oasis. Il nous disait que Amy Winehouse l’avait déjà planté l’année précédente. Il était vraiment dépité. Nos roadies nous ont dit que ce serait impossible car ils risquaient de se faire massacrer par l’équipe de Oasis s’ils approchaient de la grande scène avec notre matériel. On leur a dit : « On prend le risque, mais si vous nous payez le même montant que vous alliez donner à Oasis (rires) ». C’était étrange d’enchaîner deux concerts mais c’était un moment génial. Le public était super content. Dire que nous étions aux premières loges d’un moment important de l’Histoire de la musique.

Je regardais le nombre impressionnant de compilations du groupe qui sont sorties (plus de 30). N’est-il pas parfois frustrant de devoir laisser des morceaux de vos nouveaux albums de côté lors des concerts afin de faire plaisir à votre public en jouant également les grands classiques ?

Mon Dieu, plus de 30 ! C’est toujours un équilibre difficile à apporter. Madness est une démocratie, on parle beaucoup entre nous. Il nous arrive parfois de parler pendant trois semaines d’une chanson pour savoir si on va la jouer en concert ou non. Nous allons jouer en Angleterre avant Noël et en France l’année prochaine. Jusqu’à maintenant, seulement quatre titres de la période récente de Madness figuraient sur nos set-lists. Nous avons décidé de passer à six. Car il ne faut pas seulement que le public prenne du plaisir, mais nous aussi.

Vous avez donné une conférence de presse pour le lancement du nouvel album au Royal Hospital de Chelsea devant des pensionnaires (des vétérans de l’armée de plus de 65 ans, ndlr). Qui a eu cette idée farfelue ?

C’est un ami qui nous l’a proposé suite à un brainstorming pour trouver une idée originale. En plaisantant, nous avons évoqué la possibilité de faire cette conférence devant des gens tous plus vieux que nous, tout en pensant que ce serait difficile à trouver. A part peut-être les Rolling Stones. Mais l’idée d’être interviewés par les Stones ne nous excitait pas vraiment (rires). Tous les résidents du Royal Hospital n’ont plus aucune famille. C’est donc une communauté très soudée. C’était des gens adorables et hyper drôles qui n’ont pourtant pas eu une vie facile. Un peu comme nous en quelque sorte (rires).

Crédit photo : Alain Bibal

Merci à Charles Provost

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