Littérature Francophone

« Nuit synthétique » d’Anna Dubosc : kaléidoscope du désir

Nuit
Photo by diana spatariu on Unsplash

Certains livres nécessitent de prendre la plume juste après les avoir refermés. Les mots se bousculent, ça fuse dans tous les sens, sans cohérence. Comme une urgence. La même que celle qui parcourt le roman en question, vous laissant un peu groggy. Nuit synthétique est de ceux-là.

Ça commence par un titre qui vous hypnotise, énigmatique et plein de promesses. Rêve, fantasme, illusion, artifice ? Ça commence comme ça Nuit synthétique. Par une envie irrésistible, presque nécessaire, de savoir ce qui se cache derrière. Alors on l’ouvre, avide. Fébrile. Comme lors d’un premier rendez-vous. Comme ce que ressentira Cléa, l’héroïne de ce roman.

Cléa, est animatrice en EPHAD. Elle aime son boulot, elle s’est attachée à ces petits vieux qui perdent parfois un peu la tête.
Elle n’a pas d’âge Cléa mais on sent bien que ce doit être une trentenaire dans sa manière de parler. Des « ouais », des « vas-y » en veux-tu en voilà. Il faut passer le cap du langage parlé qui surprend. C’est brut. Une fois qu’on l’a intégré c’est parti pour lire d’une traite son histoire. Sans reprendre son souffle. Une course. Un sprint. Vers quoi ? La recherche du bonheur, de l’amour, d’une place dans cette chienne de vie ?

Cléa est en couple avec Oscar depuis quelques années. Ils projettent de vivre ensemble. Tout se passe bien, Oscar c’est le genre de gars aimant, rassurant. Droit. Mais ça ne la fait plus vraiment vibrer Cléa. Le désir s’est émoussé « ça fait deux semaines qu’on n’a pas fait l’amour. J’en ai aucune envie, mais j’ai mauvaise conscience, puis si on baise maintenant, j’aurai la paix dix jours. Je me retourne, je lui fais une pipe, j’expédie le truc. », voyez un peu le tableau. Que celle qui n’a jamais connu cela, lève la main… Alors quand un nouveau kiné débarque pour une mission temporaire sur son lieu de travail, c’est la tornade dans sa tête. Tous les voyants clignotent. Pourtant, sur le papier, Julien n’est pas vraiment le genre d’homme qui la fait rêver mais il y a son odeur qui flotte dans les couloirs. Il va devenir une obsession. Un interdit. Un désir. Alors en douce et parce qu’Oscar ne se doute de rien, elle le retrouvera au cours de plusieurs nuits. Jamais à la hauteur de ses espérances. Pourtant elle est mordue. Et quand elle apprend qu’il revoit son ex, elle devient folle de rage. Aurait-elle oublié qu’Oscar l’attend ?

Cléa tente de reprendre le contrôle. Emménage avec Oscar. Mais elle s’emmerde alors elle va chatter avec François, rencontré sur un réseau social. Ils vont flirter virtuellement. Avant de passer au réel. François est en couple aussi depuis presque dix ans. Elle est « bouleversée par la beauté de son visage pourtant ordinaire ». Elle sait qu’il ne quittera pas sa compagne, elle sait qu’elle ne quittera pas Oscar. Il est son pilier, « quitter Oscar, ce serait comme quitter la réalité. C’est impossible. »

Alors elle invente, ment. Elle vit cette vie que son ami Jean, en stade terminal, ne pourra peut-être jamais connaître. Elle baise, parfois sans goût, ni verve. Être vivante. L’amour feu d’artifice / Qui glisse entre tes cuisses / S’immisce dans l’ivresse… comme chante si bien Arthur H. Mais combien de temps ce petit jeu pourra-t-il durer ? Cléa est à bout de nerfs, elle a la tête et le cœur en vrac. Elle ne sait plus qui elle est, ce qu’elle veut, qui elle veut… Et pourtant elle assume pleinement ses choix, n’essaye pas de réparer. Elle s’assume en tant que femme quitte à provoquer consciemment ce raz de marée intérieur.

La rentrée littéraire semble faire la part belle au désir, aura-t-on un jour fini d’explorer ce thème universel et intarissable ? Anna Dubosc nous prouve que non. Tout n’a pas été dit, tout ne sera jamais dit.

Oubliez les tabous et les faux-semblants, l’auteure n’y va pas par quatre chemins. Le désir féminin et violent est disséqué dans un style brut et vif. Elle vous lâche des phrases qui vous scotchent au mur sans en avoir l’air. Reflet d’une génération, pleine de vie, de paradoxes et de contradictions. Mais aussi d’un sexe libre qui s’assume et court après l’absolu, le grandiose. L’irréel…

Et derrière ces mots qui claquent, ces répliques franches, ce sont des réflexions sociales qui s’enclenchent : que souhaitons-nous vraiment en tant que femme (mais pas que) au 21e siècle ? La satisfaction d’un désir parvient-elle à nous rendre heureux ? Serons-nous un jour satisfait ? Le désir n’est-il pas plus fort lorsqu’il reste inassouvi ? Et nous pourrions aller plus loin encore dans la réflexion avec le rôle de notre société de consommation, du plaisir à tout prix et de l’immédiateté…

Mais avant de méditer des heures durant, savourez plutôt pleinement ce roman qui fait merveilleusement corps avec ce désir féminin.

Nuit synthétique de Anna Dubosc 
Paru le 16 août aux éditions Rue des Promenades

 

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