Chronique Musique

Avec « Soleil enculé », vous reprendrez bien du rab’ laid d’Arlt ?

Soleil Enculé
Arlt/2019/Rémy Poncet
Ecrit par Jism

Je n’avais jamais remarqué jusque là mais, au moment de chroniquer Soleil Enculé, nouvel album d’Arlt, et en cherchant dans les tréfonds des archives d’Addict-culture, je me suis rendu compte avec étonnement qu’aucun de leurs disques n’avait été chroniqué en ces lieux. Oubli ? Acte manqué ? Allez savoir. Pourtant, après la claque prise avec La Rouille, première apparition du duo sur nos radars musicaux en 2010, suivi de La Langue confirmant nos espoirs les plus fous, il eût été logique que la formation d’Eloïse Decazes et Sing Sing soit représentée comme il se doit en ces lieux. Bien sûr, on pourra rétorquer qu’en 2010, Addict-Culture n’existait pas. Ce qui se tient. Néanmoins en 2015, année qui suivit la naissance de votre webzine préféré, nous aurions pu chroniquer Deableries, leur troisième album. Sauf que, après un exceptionnel Feu la figure sorti en 2012 (dans lequel le duo intégrait Mocke de façon définitive), Deableries faisait un peu office de relâche. Enregistré avec Thomas Bonvalet, l’album, s’il était tout de même bon, manquait cruellement de passion, de feu, trop posé et pas assez osé, carburant à l’ordinaire.

Après un hiatus de quatre ans, si on omet l’intermède Patate De Vivre en 2016, Eloïse Decazes et Sing Sing reviennent de nouveau en quatuor (goodbye Bonvalet, bienvenue Clément Vercelletto aux percus, cuivres) avec un Soleil enculé brut de décoffrage, disharmonieux et décoiffant, objet lunaire complètement barré et hors du temps. Sorte de concept-album sur l’enfance, voire la petite enfance, il en épouse les excès, la folie inhérente à cette période particulière, se permettant absolument tout : peu ou pas de limites, aucun filtre. Dans un cadre défini (une toute petite trentaine de minutes), Arlt va donc accumuler les idées, les esquisses, les ratages, et ce sera un tel foutoir qu’ils devront utiliser le pied de biche pour tout faire rentrer. Moralité, il y en a tellement, des idées, que ça finit par déborder de partout. Ça foisonne, ça fuse, ça grince, ça dérape, ça fausse mais c’est également d’une justesse et d’une vitalité absolument remarquables.

On est ici dans le lâcher prise le plus total, on frôle l’inaudible comme le merveilleux avec cette impression d’être dans l’esprit d’un môme qui découvrirait, pour la première fois de sa vie, la musique. Il y a donc une régression parfaitement assumée dans l’écriture (ces raisonnements par l’absurde, ces questions existentielles farfelues et autres pulsions exprimées sans fard) qui, de par sa forme (simple et répétitive) renvoie non seulement à l’enfance (avec cette sensation d’écouter des comptines quelque peu perverties) mais étire également le temps jusqu’au Moyen-âge (on imagine aisément un ménestrel reprendre Soleil enculé à la cour du Roi). Après, d’un point de vue musical, c’est autre chose.

Comme je le disais plus haut, c’est une musique perçue par un enfant. Donc il est plus que plausible que rien ne sonne juste, que tout soit faux et parte dans tous les sens. Et c’est un fait : les notes s’amoncellent, les rythmes se concassent, les guitares dérapent, se prennent les pieds dans le tapis, les instruments à vent ventilent, les claviers, croulant encore sous les toiles d’araignée, sortent d’outre-tombe, mais il y a dans tout ce fracas une fraîcheur, une spontanéité, une folie évoquant l’esprit des 70’s, Fontaine et Areski en tête. Bien sur, on retrouve dans Soleil enculé la verve anar, punk avant-gardiste du génial duo mais pas seulement. L’album est habité par bien d’autres esprits, bien d’autres courants : le free-jazz, les musiques caribéennes/brésiliennes (la référence à Jobim sur Soleil enculé), l’expérimental hypnotique (la seconde moitié de Le ciel est tarte), le lo-fi des 90’s (ce souffle présent partout conférant à l’ensemble un cachet très artisanal comme les productions à l’arrache d’un Sentridoh), les déconstructions presque indus d’un Tom Waits période Bone Machine (L’instant même), ou plus près de nous, le blues primitif d’un Bill Orcutt et même la relecture azimutée de Midget ! (L’angine).

Arlt/2019/Rémy Poncet

Aussi, en à peine trente minutes, Soleil enculé fait preuve d’un appétit gargantuesque, d’une soif de vivre inextinguible et surtout d’une liberté retrouvée (qu’on touchait du doigt sur Feu La Figure et qu’on effleurait à peine sur Deableries), comme si l’arrivée de Vercelletto avait permis au trio de s’offrir une seconde jeunesse, plus heureuse, s’exonérant de tout formatage. À vrai dire, il y a quelque chose de très rabelaisien dans Soleil enculé, qu’on retrouve dans le langage (le texte de Soleil enculé y fait beaucoup penser) mais surtout dans cette vitalité, cet état d’esprit qui fait que le groupe lâche enfin la bride et ose tout. C’est à la fois régressif, déstabilisant, simple, barré, ça s’éparpille partout mais c’est absolument réjouissant. Bref, grand disque et excellent retour d’Arlt.

ARLTSoleil Enculé
Sorti le 15 Novembre chez Objet Disque et dispo chez tous les disquaires rabelaisiens de France et de Navarre.
Le groupe sera par ailleurs en tournée jusqu’en décembre. Pour plus de renseignements, consultez leur page Facebook.
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