Musique

Je suis allé voir Sun Kil Moon et Grouper à la Villette Sonique et j’ai foiré mon partiel de Lexicologie

Ecrit par Lionel KN

sunkilmoon

 

Le métro imite le son d’un androïde à l’agonie alors que, lisant un PDF sur l’écran de mon Windows Phone, j’essaie de réviser pour mon partiel de Lexicologie de demain. Je dois me taper toute la ligne 5 pour aller voir Sun Kil Moon et Grouper à la Philharmonie de Paris mais je reste paradoxalement nettement moins en retard pour le concert que je ne le suis pour mes révisions.
Le concert a lieu dans le cadre du festival de la Villette Sonique, et le grand parc est bien plus calme ce soir qu’il ne l’était quelques jours plus tôt quand j’ai vu Ought (après avoir manqué de me faire renverser par des gangs de hipsters en fixies dans les allées reliant les différentes scènes). J’ai téléchargé ma place sur mon portable et, machinalement, je tends mon écran encore ouvert sur le cours de Lexicologie à l’ouvreuse de la salle. Peu impressionné par la distinction entre antonymes converses, gradables et contraires, elle me lance un regard confus.

Je m’assois dans un des fauteuils type cinéma (mais bleu – pas rouge) de la Philharmonie et au bout de quelques minutes je surprends les tâtonnements élocutifs de mon voisin de derrière. « Groupé ? Groupère ? J’ai écouté vite fait sur youtube avant de venir, ça m’a fait un peu chier » dit-il avant d’ajouter « C’est une meuf qui fait de la musique, c’est du planant… C’est dronique, enfin, dronesque ». La dernière fois que j’ai entendu quelqu’un utiliser le mot « planant » pour parler de musique c’était mon père. Il parlait de son vinyle préféré de Tangerine Dream.

Grouper (ou plutôt : « Groupeur ? ») monte sur scène, et un film projeté sur l’écran géant au-dessus de la scène démarre au même moment que la musique. Liz Harris ne s’accompagne que d’une guitare électrique mais son travail sur les boucles et les samples produit un son impressionnant qui contraste avec le minimalisme du piano de Ruins, son dernier album. Le film projeté s’intéresse d’abord à l’infime : des insectes, les reliefs à la surface de feuilles de plantes, des tissus. Puis c’est un voyage : d’abord la nature, puis le rural et enfin la ville ; le jour, un coucher de soleil, et la nuit, ses néons. Les images sont répétitives, ce sont comme de gigantesques GIFs désespérés. Une longue séquence montre une danseuse fantomatique dans une maison vide. Et il y a quelque chose de spectral dans la prestation de Grouper : entre les chansons, Liz Harris ne dit pas un mot, et il en va de même pour le public qui n’ose pas même applaudir. Le concert prend fin sur un long drone d’abord éthéré, puis inquiétant, avant que Liz Harris ne quitte la scène aussi vite et discrètement qu’elle y était arrivée. Devant l’effacement de la chanteuse, on a l’impression d’avoir davantage assisté à un ciné-concert qu’à un simple concert et c’est un film hanté, et très beau.

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Je rallume mon portable pendant le changement de plateau. Mon ami Lucas m’a envoyé un SMS : « bien les révisions de Lexicologie ? ». Je réponds : « je suis à un concert là ». Il réplique, citant Kid Rock : « Born Free ». Les gens autour de moi jouent à des jeux étranges sur leurs iPhones. Il s’agit de réconcilier formes, couleurs et chiffres sur l’écran. Sun Kil Moon monte sur scène alors que j’essaie vainement de retenir la différence entre sens et référence.

Mark Kozelek prévient le public avant même le début du concert : il est nerveux, c’est la première fois qu’il joue avec ce groupe en public. Pendant le concert, il dirigera le reste des musiciens, les corrigeant quand ils se trompent ou les poussant à chanter, toujours sympathique et bienveillant. Le groupe est composé d’un batteur et de deux guitaristes, dont Neil Halstead de Slowdive. Kozelek joue parfois lui aussi de la guitare, à d’autres moments il se contente de chanter ou marque le rythme sur un tom basse et une cymbale.
Après une ouverture tranquille sur Mariette, le groupe entame Micheline, titre du dernier album en date de Sun Kil Moon. La voix de Kozelek est enveloppée d’une reverb imposante et il délivre intensément ce récit de tragédies du quotidien, au point de parfois faire saturer le micro. Si, sur Benji, Richard Ramirez Died Today Of Natural Causes était sombre et menaçante, l’arrangement du nouveau groupe la rend agressive et directe, presque post-punk. La femme enceinte au rang devant moi prend un air confus quand Kozelek se met à hurler en listant les meurtres du night stalker.

Celui-ci multiplie les blagues entre les chansons, et il semble bien loin du connard misogyne dépeint par Meredith Graves de Perfect Pussy à la sortie de la controversée (et hilarante) War On Drugs: Suck My Cock.

Sun Kil Moon joue pour la première fois un titre qui sera sur le prochain album de Kozelek : This Is My First Day And I’m Indian And I Work At A Gas Station, titre qui dure presque un quart d’heure et qui évoque, entre autre, la rencontre entre Kozelek et l’indien pompiste sus-mentionné, son ami Ben, et Martin Sheen qui fait des pompes dans Apocalypse Now. Le morceau prend fin sur un passage en spoken word durant lequel Kozelek raconte une rencontre backstage avec « le gars le plus intelligent du monde entier » qui est « un physicien ou un truc comme ça » avant de parler de regarder The Jinx sur HBO avec sa copine Caroline et de prophétiser que la prochaine saison de True Detective sera nulle.

En rappel, le groupe joue la très belle Ceiling Gazing, issue de Perils From The Sea, album de Kozelek composé avec Jimmy Lavalle. Le concert prend élégamment fin sur les mots « to lay awake at night, ceiling gazing » harmonisés et répétés ad infinitum.

Sur la ligne 8, le wagon est bondé de fans des fans d’Ac/Dc, qui jouaient aussi à Paris ce soir. Ils portent sur la tête des cornes en plastique qui clignotent, on les repère de loin sur le quai. Un type s’est sculpté, dans les cheveux à l’arrière de sa tête, les lettres ‘Ac/Dc’. Un instant je regrette presque que Kozelek n’ait pas joué de chanson de What’s Next To The Moon, son excellent album de reprises (on parlerait presque de réécritures) d’Ac/Dc. Je me fais la réflexion en arrivant chez moi que ces fans de Hard Rock ressemblent beaucoup à des supporters du PSG un jour de match, les écharpes en moins. D’ailleurs le concert avait lieu au Stade de France.

(Je tiens à préciser que la première question de mon partiel de Lexicologie le lendemain était : ‘Quelle est la différence entre sens et référence ? (3 points)’)

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