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“On sentait que l’on tenait des morceaux uniques” : The Charlatans – Interview

Ecrit par David Jegou

The Charlatans sortent Different Days, digne successeur de Modern Nature qui marquait un renouveau dans la carrière du groupe. Après un gros passage à vide, le groupe nous prouve que, malgré ses 28 ans de carrière, il est encore capable de nous surprendre. Un titre comme Hey Sunrise, aux sonorités inédites est sans doute un des plus beaux de leur carrière. Nous avons rencontré le noyau dur du groupe, Tim Burgess et Mark Collins. Ils nous parlent, entre autre, de leur mode de fonctionnement hippie en studio, et de la liste impressionnante des invités (Johnny Marr, Anton Newcomb, Stephen Morris, Gillian Gilberrt, Paul Weller etc).

A ce stade de votre carrière, comment décidez-vous qu’il est temps de se mettre au travail sur un nouvel album des Charlatans ?

Tim Burgess : Mark et moi composons sans cesse. Dès que nous avons cumulé quatre-cinq idées intéressantes, nous nous retrouvons et enregistrons des maquettes sur un porta studio. Si le résultat est suffisamment bon pour être présenté au reste du groupe, on peut considérer que nous commençons à travailler sur un nouvel album.

Mark Collins : Récemment, le plus dur a été de trouver le temps de composer. Nous avons sorti l’album précédent en 2015, mais la tournée qui a suivi a été longue.

Quel est le premier titre issu de ces sessions qui se retrouve sur l’album ?

Tim : Hey Sunrise, le morceau d’ouverture. On sentait que l’on tenait quelque chose d’unique. Aucun titre des Charlatans ne sonne de cette façon. C’était vraiment excitant et stimulant d’arriver à un tel résultat. Notre énergie créative s’est confirmée avec Not Forgotten et Solution, deux titres issus des mêmes sessions.

Mark : Dès le départ nous avons voulu construire ce disque comme un voyage. Même si Hey Sunrise est unique nous avons exploré d’autres pistes pour amener l’auditeur dans différents univers. Mais en essayant de garder une cohésion d’ensemble.

Modern Nature puisait ses inspirations dans la soul, ou les classiques californiens. Different Days marque un léger retour à un son plus classique. Etes-vous d’accord ?

Tim : Modern Nature mettait la basse clairement en avant, le son était effectivement soul et chaleureux.

Mark : On a gardé cet esprit sur un morceau, Let’s Go Together. A chaque fois que je l’écoute, je suis transporté en Californie. Different Days reste éloigné de ce que l’on pourrait définir comme le son “classique” des Charlatans. Tu y entends plus de synthés et de piano que d’orgue Hammond. A part sur Not Forgotten. Et encore, Johnny Marr vient balayer tout ça avec sa guitare en plein milieu du morceau (rire).

Tim : Pourtant je trouve que Different Days est la suite logique de Modern Nature. Nous sommes sur la même longueur d’onde qu’à l’époque. Certainement car une partie de l’album a été composée pendant notre dernière tournée. Nos titres récents faisaient encore partie intégrante de nos vies.

Pourriez-vous revenir sur la tournée qui a suivi la sortie de Modern Nature ? Elle a été un énorme succès.

Tim : Son succès a été incroyable. Tous les soirs à guichets fermés. Nous avons voulu capitaliser l’énergie qu’elle nous a apportée et entrer en studio le plus rapidement possible.

Mark : Cela faisait longtemps que nous n’avions pas ressenti un tel élan créatif. Nous avons annulé nos vacances. On sentait qu’il se passait quelque chose de particulier.

Ce fut aussi vos premiers concerts depuis la disparition de votre batteur, Jon Brooks. Comment les avez-vous vécus ?

Tim : J’ai senti sa présence tout au long de la tournée.

Mark : Jon a enregistré quelques démos pour Modern Nature avec nous avant de disparaître. Il était inclus dans ce projet. Il a fallu reconstruire une dynamique. Stephen Morris de New Order nous a beaucoup aidés en studio et Pete Salisbury de The Verve en live. Leur aide et leur soutien ont été précieux. Non seulement pour surmonter notre deuil, mais pour apporter une impulsion créative.

Pour le dernier album vous étiez entourés de vos familles. Elles vivaient avec vous dans le studio d’enregistrement pour vous aider à surmonter le décès de Jon. Avoir autant d’invités était-il aussi une façon de ne pas ressentir le vide laissé par Jon ?

Tim : Oui. L’ambiance était encore familiale même si cette fois nous avons mis la nurserie de côté (rire). Nos familles sont restées à la maison. Elles ont été remplacées par nos amis qui ont fait des va et vient en permanence pendant les sessions. Stephen et Gillian de New Order, Johnny Marr et bien d’autres. Initialement, Johnny devait passer  au studio pour boire une tasse de thé avec nous. Il a fini par jouer de la guitare sur trois titres.

Mark : Certaines collaborations se sont faites par correspondance. Comme celle avec Anton Newcomb de The Brian Jonestown Massacre. Il était monté sur scène avec nous à Berlin. De là est née l’envie de collaborer. Nous lui avons envoyé une maquette. Quinze minutes après il commençait déjà à nous envoyer des idées enregistrées. C’était complètement fou.

Tim : Nous avons aussi sollicité des gens que nous ne connaissions pas. Comme l’actrice Sharon Horgan. Nous ne savions même pas si elle savait chanter. Elle s’est prise au jeu et figure sur l’album.

Il y a aussi deux titres parlés. Future Tense avec l’écrivain Ian Rankin et The Forgotten One avec Kurt Wagner de Lambchop.

Tim : Les paroles de Not Forgotten m’ont toujours fait penser à une scène de western spaghetti. Je me suis dit que la voix de Kurt pourrait y ajouter un plus pour faire une transition avec le titre suivant. Sa voix est rocailleuse, elle te remplit une pièce. Nous sommes amis depuis longtemps, il n’a pas pu refuser mon invitation. Ian Rankin est un obsédé de musique. Nous nous voyons à chaque fois que je vais à Edimbourg. On lui a envoyé les paroles de Different Days et de Plastic Machinery en lui expliquant que, comme pour Kurt, il devait créer un lien entre deux chansons. Il a rédigé son texte à côté de moi, dans le hall d’un hôtel à Edimbourg. C’était juste après un concert des Charlatans. Je n’en revenais pas. Nous sommes montés immédiatement dans ma chambre et j’ai enregistré sa voix, au calme, sur mon téléphone. En une seule prise. Son texte me fait penser à un détective paranoïaque perdu dans les bois. C’est fabuleux.

Quel a été le degré d’investissement de vos invités ? Sont-ils là en tant que simples musiciens ou bien peut-on parler de véritables collaborations ?

Mark : Ian Rankin a rédigé son texte. Paul Weller a co-écrit Spinning Out avec nous. Stephen Morris a programmé toutes ses parties de boite à rythme chez lui à Macclesfield. Le plus incroyable, c’est que Johnny Marr a insisté pour que je le dirige à la guitare. Je n’en revenais pas. Il a beau être un ami, c’est aussi une idole de ma jeunesse. Tout s’est déroulé de façon informelle, sans interventions d’avocats ou de contrats. C’était plus du style : “tu as quelque chose de prévu cet après-midi ?” (rire).

Quel est votre processus de travail en studio ? Quelle est la face cachée de l’enregistrement d’un album des Charlatans ?

Mark : Nous avions un local de répétition qui s’est transformé petit à petit en studio d’enregistrement. Au sous sol, tu peux tranquillement enregistrer ton disque dans les deux studios. Pendant ce temps, à l’étage, d’autres personnes peuvent dormir au calme ou regarder la télé dans l’espace de vie. Il y a plusieurs chambres, un immense salon, une salle de bain. Pour Different Days, nous avons dû travailler à distance avec certains de nos invités. C’est la raison pour laquelle nous avons installé un studio portable à l’étage pour pouvoir travailler simultanément en haut et en bas. Bon, ça partait d’une bonne idée, mais il a fallu tout assembler par la suite. Ça n’a pas été une mince affaire (rire). En temps normal, nous sommes plus organisés que ça.

Tim : C’est vraiment un luxe d’avoir cet endroit à notre disposition. Nous n’avons aucune contrainte de temps.

The Same House, titre sur lequel figure Gillian Gilbert et Stephen Morris de New Order sonne enfantin. Il se démarque avec ses paroles et un rythme électronique très simples et répétitif. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Tim : J’ai toujours considéré The Same House comme l’antithèse de Hey Sunrise. Je voulais d’ailleurs qu’ils s’enchaînent sur l’album. C’est un titre composé à la guitare acoustique à la base. Je trouvais qu’il avait un rythme intéressant. Nous avons essayé de le mettre en valeur différemment. La chanson parle de la vie au sein d’un cocon familial au sens large. Avec une forte notion d’unité. Nous avons appelé l’album Different Days car nous croyons en un monde meilleur. The Same House est notre moyen de dire que nous pouvons changer le monde si nous restons unis.

On entend beaucoup parler des différents projets de Tim, mais qu’en est-il des autres membres du groupe lorsque The Charlatans est en pause ?

Mark : Non personne. Tony à la limite. Il a une ferme en Irlande et il s’occupe de ses moutons et de ses vaches. Martin et moi habitions des grandes villes. J’adore y passer mon temps libre, flâner dans les rues. Je suis fier d’être un Charlatans, je n’ai pas besoin de me lancer dans d’autres projets.

Tim, tu es donc le seul hyperactif du groupe !

Mark : C’est parce qu’il boit trop de café (rire)

Tim : Je suis curieux de nature. J’adore m’immiscer dans les affaires des autres. C’est comme ça que je me suis retrouvé à collaborer avec Kurt Wagner et Peter Gordon pour des projets solos. J’écris aussi des livres. Le premier a bien marché, on m’a sollicité pour un deuxième. La promotion de ma marque de café, Tim Peaks, s’est transformé en un festival. Un projet semble toujours en apporter un autre. Je ne cesse d’apprendre. Je ne suis heureux que quand je travaille.

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Crédit photos : Alain Bibal
Merci à Marion Pacé

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