Aujourd’hui, nous mettons à l’honneur trois bandes dessinées d’auteurs aussi reconnus que Kris, Etienne Davodeau et Emmanuel Lepage dont le point commun est de vous amener vers des territoires qui, pour des raisons diverses, sont obscurs. Maladie dégénérative, exploration d’un continent méconnu et répression dans le cinéma érotique sont ainsi au programme.
Là où tu vas de Etienne Davodeau – Futuropolis – 2025

Avec Là où tu vas, Étienne Davodeau s’intéresse à la mémoire qui vacille. En confiant le fil du récit à sa compagne Françoise Roy, accompagnante auprès de personnes atteintes d’Alzheimer, Davodeau signe l’un de ses livres les plus délicats et sans doute le plus intime.
Le dispositif est simple en apparence puisqu’il s’agit de raconter le quotidien de celles et ceux qui vivent avec la maladie. Mais évidemment, ceci est réalisé avec l’habituelle pudeur de l’auteur et l’intimité de ces personnes n’est jamais trahie. La charge émotionnelle n’en est pas moins immense.
Comment représenter l’effacement progressif ? Comment dire la répétition, la confusion, la fragilité des instants ? Davodeau évite tout pathos inutile. Son trait, sobre et profondément humain, laisse toute la place aux gestes, aux silences, aux regards perdus ou soudain lumineux.
Ce qui bouleverse ici, c’est moins la maladie elle-même que la patience, la fatigue et l’amour qu’elle révèle. Mention spéciale à Françoise Roy dont la douceur et le respect pour les personnes qu’elle accompagne apparaît de manière évidente. Elle ne réduit jamais ces personnes à leur maladie et noue des relations puissantes avec celles et ceux qui ne se souviendront peut-être pas d’elle la semaine suivante. Une BD pudique, sensible, essentielle.
France Profonde de Kris et Eliot – Albin Michel – 2025
Il y a des bandes dessinées qui choisissent d’ouvrir des portes rarement empruntées. France profonde fait partie de celles-ci. Et à vrai dire, sans la présence de Kris à la narration, nous aurions possiblement fait l’impasse. C’eut été dommage.
L’album nous replonge dans les années 1970, à une époque où le cinéma érotique occupe un espace paradoxal. Il est à la fois populaire et visible, mais déjà cerné par les regards moralisateurs et policiers.
Jeanne Venucci débarque à Paris avec une ambition presque naïve, celle d’étudier et de réaliser dans un genre que d’aucuns méprisent mais que d’autres consomment avidement. En miroir, Firmin Damrémont, inspecteur à « la Mondaine », infiltre ce milieu en plein essor. La rencontre entre ces deux trajectoires donne au récit sa tension principale.
Sous ses dehors légers et volontiers malicieux, la BD capte quelque chose de plus subtil. Dans cette époque de bascule, la libération des mœurs et la répression cohabitaient dans une danse étrange. Le trait d’Eliot épouse parfaitement cette ambiance rétro, entre sensualité assumée et ironie douce. Le résultat est savoureux, souvent drôle, mais jamais anodin.

Danser avec le vent de Emmanuel Lepage – Futuropolis– 2025

Avec Danser avec le vent, Emmanuel Lepage poursuit son dialogue intime avec les terres australes. Douze ans après un premier voyage devenu mythique (qui a donné corps à la BD Voyages aux îles de la désolation), il retourne aux îles Kerguelen, cette fois pour s’immerger dans le quotidien des scientifiques et des hivernants.
Ce second départ n’a rien d’une simple répétition. Lepage n’est plus un auteur méconnu et est même devenu une figure familière pour ceux qu’il vient retrouver. Cette mise en abime nourrit le récit d’une mélancolie discrète.
Peut-on revivre une émotion passée ? Le regard reste-t-il intact lorsque la notoriété s’invite dans l’aventure ? Graphiquement, l’album est d’une ampleur remarquable. Les paysages en grand format imposent le silence, la rudesse et la majesté.
Lepage saisit la beauté brute, mais aussi les stigmates du réchauffement climatique, les transformations lentes d’un monde que l’on croyait immuable. Plus qu’un carnet de voyage, c’est une méditation sur le temps, la nature et la place de l’homme dans ces confins battus par le vent.


