Littérature Francophone

Milieu, la littérature comme laboratoire narratif

Il est difficile de ne pas utiliser le terme caricatural d’ovni littéraire pour parler de Milieu d’Adrien Lafille paru cette année aux éditions Vanloo. Pourtant, ce livre est véritablement inattendu et propose une forme et un contenu rare en littérature. Adrien Lafille sculpte une histoire où s’opère une tentative d’effacement du langage. Avec un canevas simple, l’auteur produit une métaphore de l’oubli et du recentrement. On peut lire Milieu de différentes manières, soit en lisant la fiction telle qu’elle se présente sans pousser plus loin la réflexion ou au contraire en l’analysant pour y saisir un message caché. Une chose certaine, la lecture de ce livre ne laisse pas sans questionnements.

S’asseoir à côté de l’océan ne donne que des problèmes. S’il est dans sa position basse il nous chassera. S’il est dans sa position haute il nous abandonnera. ll faut partir le plus loin possible pour éviter tout contact avec cette eau salée. Aller vers la terre, les herbes sèches, la roche, voilà ce qu’il faut. La bonne altitude pour y échapper : au minimum mille mètres. La bonne distance de l’océan le plus proche : la distance maximale Adrien Lafille

L’action débute avec la mort du chien Rotor appartenant à Antoine et Violette. Ils habitent loin de tout et surtout loin de l’océan. Cette disparition provoque le départ d’Antoine qui comprend que Violette adressait son salut à Rotor lorsqu’il partait avec son chien à la rivière. Violette se retrouve alors seule, dans l’attente du retour d’Antoine. Puis arrive le personnage de Lucie. Toutes deux vont faire l’apprentissage de l’attente pure et sans objet. Tous les éléments rappelant Antoine doivent disparaître jusqu’aux mots l’évoquant. Ainsi ces deux femmes vont s’isoler et se recentrer à l’extrême sur elles-mêmes.

Ce texte est écrit dans un style totalement épuré. Il n’y a que la description précise de l’histoire et pas d’autres adjectifs venant encombrer l’imaginaire du lecteur. Adrien Lafille se concentre beaucoup plus sur cette tentative d’effacement. Nous avons l’impression qu’il expérimente, plaçant chaque élément narratif pour voir la réaction que cela produit. Le jeune écrivain peut être comparé à un chimiste ou à un savant fou selon le degré d’inquiétude que Milieu aura provoqué. Cela laisse une impression de maîtrise totale du sujet et dans le même temps d’un imaginaire totalement libéré de toute influence artistique.

C’est ainsi que naît un texte inattendu. Adrien Lafille n’a qu’une seule volonté dans Milieu, c’est de provoquer une histoire. Il n’y place aucune intention qui dirigerait la lecture dans un certain sens. La neutralité quasi-absolue du style laisse beaucoup de marges pour que chacun-e se représente ce Milieu. Seule la littérature permet ce type d’expérimentation. Adrien Lafille décoche des flèches narratives pour constituer une immense toile où les lectrices et lecteurs viendront s’emmêler, y ayant vu leur propre image. La littérature telle que conçue par cet exercice est une véritable machine à fantasme.


 

Milieu de Adrien Lafille

 

Éditions Vanloo,  20 mai 2021

 

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Image bandeau : unsplash Yuki Dog

 

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