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Andrée A. Michaud, « Tempêtes » : la peur et la culpabilité

L‘auteure québecoise Andrée A. Michaud a fait son entrée en France avec son Bondrée (Rivages / Noir 2015) qui l’a d’emblée placée parmi les valeurs sûres de la littérature noire francophone. Avec ce roman construit autour de la disparition d’une jeune fille aux environs d’un lac situé aux confins du Québec, elle mettait le paysage au premier rang des personnages et lui donnait un rôle prépondérant. Dans Rivière tremblante (Rivages / Noir 2018), c’est un jeune garçon qui s’évaporait, un soir d’orage, dans les bois proches de Rivière-aux-Trembles. Avec Tempêtes, on retrouve les malédictions combinées du paysage et des conditions météorologiques.

« Julian m’avait prévenu. Je venais d’arriver en enfer. »

Tempêtes est construit en deux parties, chacune d’entre elles située de part et d’autre du Massif bleu. Dans la première partie, nous sommes à la fin de l’hiver. Marie Saintonge vient d’arriver dans la vieille maison isolée qu’elle a héritée de son oncle Adrien qui vient de se suicider. La maison est nichée au pied de l’obscure Cold Mountain, loin de tout. Avant d’arriver à sa destination, Marie s’est arrêtée au snack de la station service la plus proche, à Fall-Jonction, où elle a bu une tasse de mauvais café dans une salle imprégnée d’odeurs de graillon. Là, elle a appris l’approche de la tempête : on annonçait 60 cm de neige en trois jours… Qu’est donc venue faire Marie la solitaire à Cold Mountain ? Reprendre sa vie de zéro ? Au milieu de nulle part ? Une partie de la maison est condamnée : l’oncle Adrien avait fait commencer des travaux dans sa chambre glacée. Du coup, il ne reste plus que le grand salon, où Marie va chercher le réconfort auprès de la cheminée et de son verre de vin. Dès le premier jour, Marie sent une présence, une vague silhouette qui rôde autour de la maison. Heureusement, il y a le vin, qui réchauffe, qui amortit les sensations, fait oublier, provisoirement, la peur et la solitude… La tempête promise est au rendez-vous, et avec elle une panne d’électricité qui se prolonge. La présence est toujours là, sous la forme d’une silhouette de bois ou de pierre. Puis sous forme humaine de chair et de sang : l’homme aux cheveux gris qui frappe à la porte n’en peut plus, il est mort de froid. Et de peur, sans doute… Contre toute attente, Marie le laisse entrer, le soigne, lui donne du thé, l’installe sur un fauteuil… La folie n’est pas loin, la terreur non plus, avec ces signes qui se multiplient, bonshommes-allumettes menaçants, venus d’on ne sait où.

Dans la deuxième partie, nous changeons de versant. Ric Dubois est le visage de l’auteur de best-sellers sanguinolents Chris Julian. Depuis plusieurs années, Ric Dubois incarne Chris Julian pour le monde extérieur : « Julian m’appelait mon cher Chris, car j’étais son double, son prête-nom, sa putain. ». Ce jour-là, le contrat vient de se rompre, et pour cause : Dubois retrouve Julian dans sa piscine, le crâne éclaté par une balle de colt 45. Au moment de sa mort, Chris Julian travaillait à un roman situé à Cold Mountain, au camping des Chutes Rouges, au bord de la Red River. Pour l’heure, le roman est dans un état embryonnaire : une cinquantaine de pages bâclées, la mort d’une dénommée Betty Duncan. Que faire quand on a plus d’identité, quand on a accepté d’être un autre pendant si longtemps ? Continuer, écrire l’histoire de Betty Duncan, aller au camping des Chutes Rouges. C’est ce que finit par faire Ric Dubois après avoir montré la cinquantaine de pages bâclée à l’agent de Chris Julian, et empoché l’avance qui va avec. C’est l’été, l’époque des vacances, pourquoi pas un peu de camping au grand air ? Ric s’installe donc dans une roulotte. « Julian m’avait prévenu. Je venais d’arriver en enfer. » L’orage arrive, et il sera sans pitié.

Deux narrateurs, Marie et Ric. Deux descentes aux enfers. Car vous imaginez bien que l’histoire de Marie ne va pas s’arrêter là. Trop de fantômes, trop d’hommes en pierre, de bonshommes-allumettes, trop de violence, trop de mort. Quant à celle de Ric, elle sera d’autant plus longue et pénible que le narrateur s’accroche à une forme de rationalité. Plus dure sera la chute. Morts violentes, disparitions. Cold Mountain, Red River : deux lieux maudits, septentrional triangle des Bermudes. Les événements que nous racontent Marie et Ric hésitent entre réalité et cauchemar, la Cold Mountain et la Red River jouent chacune leur rôle, exercent chacune leur malédiction. Tant et si bien qu’au moment où les deux histoires finissent par se télescoper, Andrée A. Michaud ne joue plus le jeu du polar ou du thriller, sème des indices troublants, fouille très loin dans les fantômes et les cauchemars, et nous laisse face à nos interrogations et surtout à nos frayeurs. C’est en cela que Tempêtes est déconcertant : son auteure n’a pas son pareil pour nous confronter aux mécanismes de la peur, n’hésite pas à se rapprocher des maîtres du genre – on pense parfois à Lovecraft. Et comme toute peur trouve sa source dans notre culpabilité et notre mémoire, elle explore avec finesse ces deux pays-là… Elle amorce également une réflexion intrigante sur la création littéraire, et réussit à rattraper par la manche le lecteur au moment même où il pourrait se sentir frustré par l’absence de résolution absolue des nombreux mystères tapis au cœur de l’histoire de Tempêtes.


Tempêtes
d’
Andrée A. Michaud

Paru chez Rivages / Noir, janvier 2020

 

 

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Image bandeau : Emily Morter / Unsplash

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