Littérature Francophone

À la découverte de celle qui devint Barbara

barbara roman
Ron Kroon / Anefo / Barbara in Amsterdam / 1965
Ecrit par Nicolas Houguet

C’était l’autre jour à la Philharmonie de Paris. Il y avait cette grande expo consacrée à Barbara. J’y allais avec le souvenir du roman de Julie Bonnie sur le bout des yeux (Barbara, roman publié chez Grasset). C’était un soir en septembre que je l’avais lu. Vite, intensément. J’y avais retrouvé Barbara. Depuis, dès que j’entendais une mélodie d’elle, resurgissait ce livre. À l’expo, il y avait le manuscrit des chansons, de la main de son auteure. Et on pouvait les écouter en même temps qu’on lisait. J’ai suivi les paroles en épousant le trait de Barbara. L’émotion arriva, intacte et puissante, comme lors d’une découverte. Nourrie par cette lecture incandescente.

Julie Bonnie a choisi de raconter Barbara. Comme beaucoup en cette année anniversaire de sa disparition. Mais elle a surtout choisi de retrouver sa voix, de remonter aux sources de son enfance, de la faire entendre de l’intérieur, dans une intimité absolument troublante. Cela commence aux premières années, marquées par la guerre, la fuite et les images macabres qu’elle impose. Cette étrange innocence voisine du sordide, des exodes, la mort et l’humour noir intégrés à tous les jeux d’enfants. Cette étrange contradiction et ce grand écart permanent entre la joie et la douleur qui inspirera dans toutes ses chansons. Barbara sera toujours une alliance de contraires.

Et le piano surtout.

Ce papier où sa grand-mère chérie a dessiné les touches d’un clavier sur lequel la petite Monique jouera sans cesse. Elle le gardera toujours près d’elle et contre son cœur. La fillette se rêve d’abord concertiste. Mais bientôt, le piano rêvé devient le confident de tous ses états d’âme. Cette nécessité d’exprimer tout ce qu’on a en soi et dont on a l’intuition. Dès le début, ces touches dessinées la contiennent toute entière. Ce piano rêvé ressemblera bien vite à sa respiration. Comme quelque chose qui sauve, comme quelque chose qui rythme comme une rédemption. Ce qui permet de tenir. Ce qui permet de grandir

Périodiquement et pour accompagner sa vie, s’élève ce murmure : «joue, piano, joue».

On a le sentiment d’être sans cesse auprès d’elle. Deux voix qui se confondent et finissent par n’en former qu’une (une narration omnisciente et un monologue intérieur). On a le sentiment de l’entendre. De la ressentir en soi. Ce débit sec, farouche et tendre qu’on lui connaissait en interview. Cette malice aussi. Et cette mélancolie qui transcende. Les drames vont s’abattre sur elle. La fuite. Et l’ombre de l’inceste, dont on a la hantise en commençant l’histoire. Son père revient autre, vaincu et brisé de la guerre. Inquiétant et imprévisible.

C’est le grand non-dit de sa vie (elle n’en fera qu’une ou deux allusions dans ses mémoires « interrompus »). Julie Bonnie l’évoque par la sensation, par l’intériorité et par l’enfance. Lorsque le réel peut basculer dans la monstruosité d’un conte (comme dans Alice ou les Orties de la même auteure). L’étreinte d’un père qui se mue en cauchemar et en folie absolue. Et cet homme qu’elle aimait devient celui qui fait tout basculer pendant de longues années.  Et pourtant, elle gardera pour lui un amour ambivalent, qui la mènera jusqu’à un bouleversant pardon.

On ressent tout.  De la passion et de la musique qui devient sa trajectoire. Des amours qui la réconcilient avec son corps. Du destin qu’elle va se dessiner. Au fond, la jeune Monique Serf va se réinventer, se transformer, s’affûter pour devenir Barbara. Elle va s’incarner dans une nouvelle silhouette. On assiste à sa grande métamorphose, à son affirmation par-delà les épreuves. Elle impose sa force et devient cet évènement unique, dans une forme d’art qu’elle s’est totalement appropriée. Cette femme qui, peu à peu, devient elle-même une singulière œuvre d’art.

Elle commence par interpréter les chansons réalistes qu’elle aime. Elle ne joue pas forcément bien, elle ne chante pas forcément juste. Mais elle a fui de chez elle, elle peut devenir ce qu’elle a dans le ventre. Ses amis l’y encouragent. Elle s’y consacre. Quitte à vivre dans les bas-fonds, à flirter avec les marginaux et les désespérés qui sont ses semblables à Bruxelles où elle débute. Jusqu’à être l’amie des prostituées et des damnés de la terre, à intégrer dans sa voix celle des réprouvés.

Elle a cette sensibilité majuscule et transgressive de toutes les normes, de toutes les modes. Elle dépasse peu à peu ses références majeures, qui la contiennent déjà comme une intuition (Brel, Brassens, Piaf ou Fréhel). Anachronique déjà en son temps. Elle devient farouchement elle-même, encouragée par ceux qui l’aiment et renforcée par les douleurs, l’adversité qu’elle a surmontée. La longue dame brune s’auréole peu à peu de ferveur et déploie son inspiration.

On la connaît. On la comprend. On l’entend véritablement.

Il ne s’agit pas d’une biographie à proprement parler, les fans et autres spécialistes regretteront sans doute quelques libertés ou quelques manquements. L’auteure a dû s’émanciper de la grande ombre pour trouver la note juste. Il s’agit ainsi d’une rencontre plus bouleversante encore. Celle de Julie Bonnie, de son univers romanesque et de sa sensibilité avec celle de Barbara.

C’est l’histoire d’un univers qui se découvre en même temps qu’un destin qui se déroule. On entend son souffle. On ressent sa vie. Chanteuse elle-même, Julie Bonnie sait ce que ça fait dans le corps, ce que cela exige de soi quand on devient artiste. Ce gigantesque risque et ce gigantesque abandon, cette vulnérabilité qui s’offre au public. Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare disait Brassens quand il chantait Aragon.

Sous nos yeux, Barbara traverse tout. Elle grandit. Pour en arriver là, à se tenir, avec sa voix et ses chansons bouleversantes comme des offrandes. Et on a le sentiment de l’avoir accompagnée, de l’avoir écoutée, d’avoir recueilli une confidence, profonde et allusive.

Le lecteur devient dépositaire de son secret, ressenti bien plus que dévoilé. Dans le mystère de cette vie qui va se continuer, se fondre dans ses chansons. Les débuts qui portent en eux toutes les promesses, la prémonition de toutes les émotions, de tous les épisodes qu’elle saura chanter, de cette intimité troublante que ressentent tous ceux qui l’aiment.

Ce livre est une invitation à la ressentir en soi plus fort encore. C’est ainsi que l’autre jour, à l’expo, en suivant le trait de Barbara sur une feuille de papier, en entendant sa voix dans le casque, le frisson a été intense et l’émotion belle. J’avais les larmes aux yeux. Car les mots de Julie Bonnie l’avaient ressuscitée, rendue à ma conscience.

En refermant le livre, j’ai retrouvé ses chansons.

Barbara, roman de Julie Bonnie
publié chez Grasset – Septembre 2017

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