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Chroniques Musique

Arctic Monkeys, Singerie Fine

French Godgiven
Par French Godgiven
Publié le 28 mai 2018
13 min de lecture
Arctic Monkeys
Arctic Monkeys // © Zackery Michael // Domino

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]Q[/mks_dropcap]uelle excellente surprise que ce premier album d’un tout nouveau groupe anglais, frais, original et excitant ! Aussi surprenant que cela puisse paraître, les quatre membres de ce combo prometteur, qui porte le nom énigmatique de Arctic Monkeys, ont pourtant tous déjà dépassé la trentaine d’années. Ce qui laisse supposer que Matt Helders (batterie, percussions), Jamie Cook (guitare), Nick O’Malley (basse) et Alex Turner (chant, guitare, piano) ont pris le temps, ensemble ou séparément, peu importe, de laisser mûrir leur synergie avant de se lancer dans l’aventure de l’enregistrement de ce long format.

Ce Tranquility Base Hotel & Casino (c’est son titre, donc) possède en effet un souffle d’une telle ampleur qu’il est difficile de ne pas succomber à son charme vénéneux dès la toute première écoute : voici un disque qui ose, en 2018, le pari d’une pop outrageusement baroque, associant un verbe haut, fier et sarcastique, à une instrumentation, de prime abord complexe certes, mais aussi volontiers capiteuse et colorée, évoquant subtilement de nombreux chefs d’oeuvre (britanniques certes, mais aussi français) des années 60 et 70 tout en assumant frontalement un parti pris résolument moderne voire futuriste.

Arctic Monkeys : Jamie Cook, Alex Turner, Matt Helders et Nick O’Malley. ( © Zackery Michael)

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]E[/mks_dropcap]n notre époque tourmentée et incertaine, la grande majorité des projets musicaux, quel que soit le genre au sein duquel ils évoluent, pourrait se répartir, très schématiquement, en deux catégories principales : ceux qui s’affranchissent du réel pour créer une bulle d’optimisme, béat ou non, dans laquelle l’auditeur serait invité à se lover loin du fracas du monde extérieur, et les autres, qui opteraient pour une confrontation directe avec lui, pour décrire de façon acerbe, violente ou lacrymale, les tourments d’une humanité déboussolée par l’évolution de sa propre histoire.

L’une des grandes qualités de ce premier album des Arctic Monkeys (un groupe à suivre, je le redis encore) est de se lancer, en quasi-funambule, sur la corde raide qui sépare ces deux tendances : alors que l’humeur générale du disque se déploie au rythme d’un mid-tempo lascif et aguicheur et que le chant d’Alex Turner se fait tour à tour cajoleur, virevoltant et goguenard, entre envolées lyriques à la David Bowie première période et prose intense façon Leonard Cohen, des arrangements surprenants mêlant claviers horrifiques et guitares en embuscade, associés à des textes inquiets et suintant le cafard monstre de leur auteur, apportent profondeur et densité au propos.

Ainsi, sur une ouverture langoureuse de six minutes, à la pulsation si rachitique qu’on la jurerait troussée par le grand Jean-Claude Vannier pour un album mythique de Serge Gainsbourg, l’hypnotique Star Treatment voit le chanteur s’imaginer une célébrité amère et improbable (?), engoncé dans un confort illusoire et égoïste, avant que le plus brut One Point Perspective, avec sa note de piano martelée et sa rythmique métronomique, comme en écho aux premières productions de l’illustre collectif hip hop Wu-Tang Clan, illustre une divagation cruellement réaliste sur une actualité tristement apocalyptique, au cours de laquelle Turner s’imagine nager avec des économistes avant de sombrer au fond de la piscine. 

Ailleurs, on jurerait entendre les Bad Seeds de Nick Cave, troquant leur mysticisme fiévreux pour une acuité sociologique tranchante, squatter un Science Fiction d’anthologie pour dépeindre au scalpel le cynisme ambiant, ou encore voir flotter le fantôme des Cramps, désertant leur rockabilly hanté pour se convertir au cabaret sauvage, sur le terrifiant She Looks Like Fun, qui plonge une gueule de bois épique en pleine réalité virtuelle. Les hallucinations les plus percutantes apparaissent sur le très psychédélique Golden Trunks, qui évoque un Pink Floyd cramé en pleine descente, représentant le leader du monde libre en lutteur cabotin et vulgaire (suivez mon regard), et surtout le magnifique et terriblement troublant Four Out Of Five, splendeur mélodique à étages, dont chaque refrain aérien vient sublimer des couplets d’une ironie mordante, imaginant (?) un monde compartimenté, où une élite riche et décomplexée au possible aurait condamné le peuple miséreux à l’exode… ou à la mort.

Dystopie crédible ou prescience visionnaire ? L’interprétation restera libre, tant qu’elle en aura le droit.

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]I[/mks_dropcap]l est prodigieux de voir, dès ses débuts, une formation aussi soudée derrière son chanteur, prête à le suivre dans toutes ses acrobaties vocales, taillant pour ces chansons à tiroirs, aux changements de ton inattendus et aux structures insaisissables, un écrin si lumineux et inventif, créant dans le même mouvement une forme de zapping musical foisonnant et passionnant, à mille lieues de tout pastiche réducteur. Meneur charismatique et ambitieux, Alex Turner synthétise ici pour sa part le spleen sardonique de Jarvis Cocker, le romantisme ébréché de Damon Albarn et l’humour désespéré de Jason Williamson, cracheur en chef des redoutables Sleaford Mods, pour délivrer au final une prose incroyablement fluide et addictive qui n’appartient plus qu’à lui seul.

Visiblement, le public a décidé de suivre ce jeune groupe dans son pari audacieux d’une musique accessible mais exigeante, dont le pouvoir de séduction n’atteint réellement son véritable paroxysme qu’après plusieurs écoutes, puisque ce disque est entré directement à la première place des charts britanniques la semaine même de sa sortie.

Heureusement que ce groupe n’a pas démarré plus tôt, attendant patiemment que ses membres prennent de l’âge et de la bouteille, avant de se lancer dans une telle aventure, nécessitant, comme on l’imagine bien, recul, sagesse et expérience de la vie. Car supposons un instant que, par exemple, ces Arctic Monkeys aient explosé au mitan des années 2000, battant des records de ventes alors que la crise du disque battait son plein, qu’ils aient été érigés de facto en sauveurs du rock britannique dès leur premier album, qui aurait été (au hasard toujours) un mélange détonnant entre l’urgence mélodique des Buzzcocks et la précision d’exécution des Gang Of Four ?

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]S[/mks_dropcap]upposons que, forts de ce succès initial et immédiat, donc forcément casse-gueule, ce groupe ait sorti un deuxième long format étonnamment plus puissant, jouant plus vite et plus fort encore ? Supposons toujours qu’ils aient suivi cette confirmation par un troisième album tourné vers des influences plus dures et foncièrement américaines, en choisissant de travailler avec une star confirmée du genre (comme par exemple Josh Homme, dont les Queens Of The Stone Age seraient alors passés au statut de groupe majeur) ? Imaginons que, dans une nouvelle volte-face, les Arctic Monkeys aient prolongé ce nouveau triomphe d’un quatrième disque sur lequel ils auraient affiné leur écriture pop, soignant mélodies et structures sans perdre une once de leur rage inoxydable ?

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]R[/mks_dropcap]êvons un instant qu’ils aient conclu ce parcours sans faute par un cinquième as planqué dans leurs manches de petits malins, sous la forme d’un album-bilan, qui aurait résumé toutes les qualités de ses prédécesseurs dans un éclectisme bouillonnant et efficace, avant d’annoncer une pause bien méritée pour une durée indéterminée ? Et que, comble de malheur, chacun de leurs albums, du premier au dernier, ait directement atteint, à l’instar de ce récent Tranquility Base Hotel & Casino, le sommet des charts en moins de temps qu’il en faudrait pour épeler leur nom ?

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]A[/mks_dropcap]llons donc, soyons raisonnables et revenons plutôt à la réalité. Il est évident que personne de sensé, dans leur position, n’aurait pris le risque de défaire une formule si magique, glissant très perceptiblement du paradis diatonique vers l’enfer chromatique (mollo sur les guitares, mezzo forte sur les claviers), pour amorcer un retour si complexe, dont la subtilité aurait forcément plongé les fans de la première heure (cette plaie de la musique moderne) dans des abîmes de perplexité bien compréhensible, tout en renforçant leurs détracteurs dans leur appréciation d’un groupe décidément trop ostensiblement brillant pour être fondamentalement honnête.

Cessons de projeter nos fantasmes irréfléchis et improbables sur un petit groupe si prometteur, qui n’aurait certainement pas survécu à un succès si colossal ni à une absence si longue (rappelons qu’à notre époque, en musique, cinq ans, c’est pour ainsi dire l’éternité et un jour), et contentons-nous donc de prendre ces onze chansons pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire de vigoureuses et précieuses montées de sève, balancées par une bande de trentenaires restés trop longtemps dans l’anonymat, et qui souhaiteraient en découdre avec leur temps, sans gimmick facile ni recette accrocheuse, mais en invitant le public à leurs joutes facétieuses, pour en faire le témoin privilégié des visions à la fois ludiques et graves, excitantes et flippantes, de leur leader possédé. Par la grâce, par la classe et par sa flamme intérieure, surtout.

Il y a un quart de siècle, le groupe Blur, fleuron de la brit pop de l’époque, intitulait son deuxième album Modern Life Is Rubbish (« la vie moderne, c’est de la merde », en gros). Il est vraiment dommage que ce titre ait déjà été utilisé de la sorte, car cette formule aurait vraiment collé à la perfection à la thématique sourde et lancinante qui traverse ce tout premier disque signé Arctic Monkeys.

Cependant, à la réflexion, Alex Turner n’est sûrement pas assez premier degré pour cela : tel qu’il est, avec son titre en trompe-l’œil, évoquant davantage une énième compilation pour bar lounge qu’un album de pop subtilement vicieuse et viscéralement punk (dans son attitude si ce n’est dans son esthétique), ce Tranquility Base Hotel & Casino garde jalousement pour lui, tel un secret précieux qui ne se livrerait qu’avec extrême parcimonie, sa particularité suffisamment discrète, pour qui veut l’ignorer, de petite boutique des horreurs de notre époque contemporaine, entre veulerie géostratégique, dépression post-millénariste et humanisme chancelant.

Non, vraiment, je vous l’assure : le monde est parfait tel qu’il est.

Tranquility Base Hotel & Casino est disponible en CD, vinyle et digital depuis le vendredi 11 mai 2018 via le label Domino Records.

Arctic Monkeys seront en concert à Paris les mardi 29 et mercredi 30 mai 2018 (Zénith).

Site Officiel – Facebook Officiel

Un immense merci à Florence Muteba de Domino Recording France.
Etiquettes2018Alex Turnerarctic monkeysDomino RecordsJamie CookMatt HeldersNick O'Malleypop rockTranquility Base Hotel + Casino
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