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[Back to 1967] Envahis !

Tout commence par une nuit totale.
Les phares d’une voiture balayent l’écran, elle se déplace lentement dans la nuit, comme à tâtons. Une musique inquiétante appuie la sensation de questionnement qui s’installe : où sommes-nous ? Petite route, passage de rivière, pas de lumière, rien de reconnaissable.

Une voix grave se fait alors entendre « how does a nightmare begin ? » [ comment un cauchemar commence-t-il ? ]

Le visage inquiet et fatigué du conducteur apparaît, David Vincent a du mal à garder les yeux ouverts en cherchant la route d’un raccourci qu’il ne trouve pas. Harassé, il décide d’arrêter la voiture et de faire une sieste. Au bout de quelques minutes, un son étrange s’approche, tournoyant, strident, et des couleurs vives jaillissent dans le ciel…David Vincent assiste alors, éberlué, à l’atterrissage d’une… soucoupe volante !!

Baddaadoooouuuu !!

Baddaadoooouuuu !!!!  

Baddaadiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!!!

 

La signature sonore du générique anxiogène, découvrant de façon mystérieuse une typo tout aussi stressée, annonce l’inquiétant nom d’un des programmes de science-fiction les plus connus de la planète : Les Envahisseurs.

10 janvier 1967, les états-uniens qui regardent ABC découvrent l’intro puissante de l’aventure incroyable de David Vincent, incarné par Roy Thinnes, le regard clair et la mâchoire volontaire, qui, cette nuit-là a été témoin de l’incroyable. Le moment est venu pour lui d’alerter le reste du monde de la présence d’extra-terrestres déjà parmi nous, même au péril de sa vie.

https://www.youtube.com/watch?v=klVD59HxCOE

Cette idée paranoïaque de la vérité sue mais impossible à transmettre, nous paraît aujourd’hui totalement banale, établie comme une évidence dans le genre de la science-fiction.

Mais en 1967…

Pour la première fois dans un show télé, la menace extra-terrestre n’est pas située dans un futur fantasmé façon Star Trek, mais bien ancrée dans le présent et dans la réalité. Et loin d’être de monstrueux hydrocéphales verdâtres, ces foutus aliens se cachent tout simplement sous nos traits, ressemblants à tout un chacun.

Tout ce qui a fait de cette idée un concept génial était là : la peur de l’autre.

Car, en 1967, les USA vivent encore sous le joug de la méfiance. La peur du communiste est toujours présente, l’affaire de la Baie des Cochons n’est pas si loin, et l’engagement militaire au Vietnam commence à durer sérieusement. Depuis deux ans, le contingent grossit, le nombre de victimes également, et les images s’accumulent. Sans oublier les émeutes raciales qui grandissent et qui vont émailler profondément l’histoire du pays.

La réalité devient de plus en plus dure, et surtout, visible. Le poste de télévision totalement démocratisé, est dans le salon de monsieur Tout le Monde, et les avancées techniques permettent même de voir les programmes EN COULEUR… De quoi faire hurler au démon les arrières-grands-parents encore présents.

ABC confie le projet à Martin Quinn, qui produisait déjà Le Fugitif et Les Incorruptibles. Maître ès thrill donc, qui réussit à imposer sa patte raisonnable au scénario noir, très noir de Larry Cohen. L’un parfait le côté hyper réaliste du programme, l’autre pointe la paranoïa sans issue de l’histoire.

Les contraintes budgétaires existantes, ils mettent en place la logique paranoïaque la plus simple qui soit : un seul homme SAIT qu’ILS sont déjà parmi nous.

Et nous ne saurons les distinguer de notre gentil voisin, de tonton Spencer ou de la factrice aux lunettes à double foyer.

À l’exception d’un détail si minime que seuls les avertis peuvent le déceler : un petit doigt rigide.

Ce qui n’a l’air que d’une facilité sans autre intérêt qu’une économie de réalisation, est en fait l’expression discrète de la double vie secrète, en référence à l’afféterie de certains milieux, comme celle de tendre son petit doigt en buvant sa coupe de champagne. Larry Cohen admet s’être inspiré de la communauté homosexuelle de l’époque, présente et pourtant invisible, spécialiste des existences secrètes, et avoir, avec plaisir, imposé un clin d’œil gay dans un programme grand public, qui traite terriblement justement de la peur de l’inconnu.

Sérieusement influencée par la thématique des Body Snatchers (l’invasion des profanateurs), où les aliens dupliquent leurs hôtes à la perfection pour prendre leur place au sein de la société, la série Les Envahisseurs  avance la thèse de l’espèce en quête d’une nouvelle planète, qui opte pour la colonisation silencieuse. Des êtres dont on ne voit jamais l’apparence d’origine, se modèlent grâce à leur technologie une carapace humaine, pour mieux se fondre parmi nous et nous éradiquer petit à petit.

Le premier lanceur d’alerte de la planète, qui porte son fardeau de vérité comme une malédiction, David Vincent, est joué par Roy Thinnes, issu d’un soap médical avec une horde de femelles amoureuses dans son sillage. Pas vraiment reconnu, tout juste apprécié, il ne correspond pas parfaitement à l’idée qu’on eut pu se faire de l’homme à croire.

Une prise de risque pour lui aussi, qui livre un David Vincent taciturne, paria, désespéré, soupe-au-lait, qui ne croit rien ni personne, même quand elle est jolie… chiant, en un mot. Le beau gosse charmeur est loin, et à l’heure où les studios pensent remettre en question sa présence un brin monolithique (tout de même), pour chercher quelqu’un de plus « aimable », les retours leur prouvent que la chantilly a pris. Le public aime ce mec qui prend tout au sérieux et que personne ne veut entendre.

Célibataire, du reste. Les clichés familiaux n’existent pas, et le couple est constamment mis à distance, plombé par la méfiance et le doute.

Résultat : le nom de David Vincent est entré dans le Panthéon absolu de la célébrité. Représentant tous les combats menés seul et contre tous, dans un regard inquiet mais combatif, sorte de mélange impossible de l’espoir désespéré.

S’il n’y avait pas eu David Vincent, Fox Mulder n’aurait jamais existé.

Traversant les âges, ce personnage n’a pourtant vécu que 2 saisons… 43 épisodes diffusés en deux ans seulement, pour une série qui est restée puissamment dans la mémoire collective.

Alors oui, 50 ans plus tard, même si les épisodes nous paraissent maintenant bien longs, aux effets spéciaux dépassés et cheapouille, on garde encore dans le cœur ce souvenir de mission solitaire d’un homme qui se débat dans sa condition compliquée, mais la seule pour laquelle on est prêt à se battre jusqu’au bout, celle de son humanité.

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