Certains artistes brûlent la vie par les deux bouts. Et d’autres jouent même avec le feu jusqu’à frôler l’embrasement total. Voici peut-être ce qui sépare finalement David Bowie de Jim Morrison, lesquels appartiennent à cette catégorie d’artistes habités et géniaux, mais traversés par une tentation d’autodestruction. Non moins génial, le Britannique contenait peut-être légèrement cette tendance plus insidieuse en la théâtralisant. Et en expérimentant toujours de nouvelles choses, dans sa vie d’artiste mais également d’homme.
Nous examinons aujourd’hui deux bandes dessinées qui s’intéressent aux failles de ces musiciens en se concentrant sur un moment charnière de leur existence. A chaque fois, il s’agit de déracinements et de tentatives de fuite.
Avec Starman, publié chez Casterman, Reinhard Kleist s’attaque donc à l’énigme Bowie. Plutôt que d’embrasser toute une carrière, il resserre son récit autour de sa fuite avec Iggy Pop vers Berlin-Ouest en 1976, après les années américaines saturées de cocaïne, de paranoïa et de surexposition. La bande dessinée laisse d’abord émerger le personnage de Ziggy et son explosion jusqu’à ce moment où la créature menace d’engloutir son créateur. Graphiquement, c’est admirablement illustré avec la figure de Ziggy dans le miroir qui semble prendre le dessus sur son créateur. Quand Ziggy éclipse Bowie, l’artiste vacille.

L’exil berlinois devient alors une expérience vitale. Mais ce pas de côté se transforme rapidement en mue (quoi de plus logique aux côtés de l’iguane). Kleist raconte donc cette quête d’authenticité avec une intensité remarquable puisque Bowie ne cherche pas seulement à changer de décor, il tente de se retrouver lui-même.
Graphiquement, l’album épouse les métamorphoses du chanteur. Les couleurs sont vibrantes pour les années glam et les tonalités se font plus froides et urbaines pour Berlin. Le dessin est ample, habité, presque fiévreux mais toujours maîtrisé. On sent l’admiration de l’auteur, sans que celle-ci n’aveugle son regard. L’autodestruction est proche (drogues, isolement, perte de repères, hypersexualité) mais David Bowie se tiendra à bonne distance de la mort jusqu’à ce cancer qui le terrassera en 2016.
À l’inverse, Jim Morrison mourra à 27 ans et la BD homonyme de Frédéric Bertocchini et Jef chez Des ronds dans l’O s’intéresse aux derniers jours du chanteur à Paris, en 1971. Morrison a 27 ans, il est fatigué, alcoolisé et désenchanté. Il fuit la célébrité, l’Amérique et l’industrie musicale mais cette fuite n’a rien d’un renouveau. Elle ressemble déjà à une sortie de scène.

Le récit se déploie dans une atmosphère crépusculaire. Les rues de Paris deviennent le décor d’une errance intérieure. Les souvenirs des Doors se mêlent aux hallucinations, aux regrets et aux éclats de lucidité. Il repense notamment à sa muse Pamela Courson, qui apparaît comme une présence fragile, à la fois ancrage et vertige.
Là où Bowie lutte pour survivre à son personnage, Morrison semble déjà résigné. Quand il entend un modeste musicien jouer Love Her Madly dans un bar, l’Américain comprend qu’il a déjà perdu son essentielle liberté. La BD insiste sur cette spirale d’addictions en multipliant les flash-back, de la rencontre avec Ray Manzarek à l’esclandre au Whiskey A Go Go lors d’un concert où les paroles obscènes qu’il improvisera lui vaudront d’être définitivement chassé de la scène.
L’autodestruction n’est plus une menace, mais un état avancé. Le dessin, plus épuré et plus sombre, accompagne cette lente dérive. On referme l’album avec la sensation d’avoir assisté non pas à une chute brutale, mais à une extinction progressive.
Les deux albums partagent donc le choix narratif de ne pas raconter toute une vie, mais d’isoler un moment de bascule. Deux villes, deux exils. Berlin pour Bowie et Paris pour Morrison. L’un accouchera d’une trilogie d’albums quand l’autre sera enterré dans son lieu d’exil. Mais finalement, tous deux sont à cette période prisonniers de leur image et flirtent avec l’abîme. Mais là où Bowie parvient à faire de la fuite un levier de création, Morrison s’y engloutit. L’un transforme l’exil en laboratoire artistique et l’autre en chambre d’écho de ses propres démons.
En comparant ces bandes dessinées, peut-être plus que jamais, on se prend à imaginer ce qui serait advenu des Doors si Jim Morrison n’avait pas rejoint le club des 27. Un évident gâchis.




