Depuis le premier tome, les frères Frédéric et Julien Maffre ont pris le contre-pied du western traditionnel. Leur héros n’est pas un shérif, un chasseur de primes ou un hors-la-loi. Stern est croque-mort. Cet homme solitaire et cultivé, passionné de littérature, connaît mieux les morts que les vivants. C’est précisément ce décalage qui fait toute la richesse de la série car, derrière les cercueils, les enterrements et les paysages poussiéreux de l’Ouest américain, les auteurs construisent un véritable roman humain, où chaque personnage porte ses blessures et ses contradictions.
Au fil des albums, Stern s’est retrouvé mêlé malgré lui à des histoires qui le dépassaient souvent. Sans jamais rechercher les ennuis, il les attire presque naturellement. C’est encore le cas dans Hors du monde, sixième volume de la série. Ayant perdu son emploi de croque-mort, il se retrouve sans le sou et frappe à la porte des Italiens qu’il avait aidés précédemment.


Mais ceux-ci ne sont pas philanthropes. Ils ont besoin du polyglotte Stern lors d’une transaction de fusils avec les Cubains. Evidemment, cela tourne mal car les cartouches ne correspondent pas aux fusils et, dans l’attente, ces derniers prennent le croque-mort comme monnaie d’échange. Lui qui n’aspire qu’à la tranquillité se retrouve embarqué dans une affaire où chacun avance masqué, où les alliances changent au gré des intérêts et où la mort n’est jamais très loin.
Toutefois, ce qui frappe le plus dans cet album, ce n’est pas tant l’intrigue parfaitement maîtrisée que l’évolution de son personnage principal. Pour la première fois peut-être, Stern semble fatigué. Physiquement, bien sûr, mais surtout intérieurement. Comme si toutes les histoires traversées jusque-là avaient fini par laisser une empreinte. Lui qui semblait jusqu’alors presque imperméable au chaos du monde laisse apparaître quelques fissures. Il demeure ce personnage flegmatique, presque impassible face à la mort, mais derrière cette apparente sérénité affleure désormais une forme d’usure. Une mélancolie discrète, jamais appuyée, qui donne une profondeur nouvelle à cet érudit un peu hors du temps.


Les frères Maffre excellent justement dans cet art de raconter beaucoup avec très peu. Un regard, une posture ou un silence. Les dialogues restent d’une remarquable économie, laissant au dessin une large part du récit. Et quel dessin ! Elijah Stern est parfois méconnaissable tant la fatigue modifie son visage.
Album après album, Julien Maffre semble encore repousser ses propres limites. Les paysages américains respirent, les jeux d’ombre sculptent les visages et la lumière raconte presque autant que les personnages. Chaque planche possède quelque chose de cinématographique sans jamais perdre cette envie d’arrêter le temps sur une case. Certaines pages donnent simplement envie de suspendre la lecture quelques instants pour admirer le travail réalisé.

Ce sixième tome confirme surtout une chose. Stern est aujourd’hui bien davantage qu’un excellent western. C’est une série qui utilise les codes du genre pour parler de solitude, de violence, d’amitié, de loyauté et, plus encore, de cette étrange relation que certains entretiennent avec la mort.
Si Stern continue de l’accompagner avec le même calme, il semble cette fois avoir compris qu’à force de côtoyer les morts, ce sont les vivants qui finissent par l’épuiser.



