On soigne rarement avec des certitudes. C’est plus souvent à tâtons, avec des mots imparfaits et des diagnostics provisoires que quelque chose se répare petit à petit. Pas seulement dans le corps, d’ailleurs. L’esprit et le coeur nécessitent bien des soutiens pour guérir d’une estime de soi dégradée, d’une enfance abîmée ou d’un lien rompu qui modifie la manière d’habiter le monde. Les trois bandes dessinées présentées ci-dessous ont ceci en commun qu’elles regardent la souffrance en face, sans la simplifier ou la rendre spectaculaire, mais sans non plus la condamner à une impasse. Ces autrices de talent parlent de trauma, d’addiction et de psychiatrie, mais elles évoquent surtout de formidables parcours de résilience et de courage.
Vivante ! de Marie Brune – Point Nemo – 2026

Vivante est sans doute la plus frontale des trois bandes dessinées, puisque la douleur de son autrice Marie-Brune émerge du plus profond de ses entrailles et mêle le cœur et le corps. Elle y raconte la violence d’un tyran intime, une petite voix destructrice qui, malgré la thérapie et les nombreux efforts, revient saboter tout apaisement.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Marie-Brune transforme son parcours en support de compréhension universel. En dessinant des croquis et en notant sur des carnets ses propres mécanismes, elle rend visible ce qui d’ordinaire reste diffus et enfoui.
La bande dessinée est alors plus qu’un récit autobiographique, mais plutôt une cartographie mentale et une boîte à outils. Le ton est souvent drôle, parfois mordant, mais jamais complaisant. Et c’est précisément cette capacité à mêler la clarté pédagogique à l’expérience vécue qui rend l’ouvrage si précieux. Vivante ne prétend pas guérir à la place du lecteur, mais propose une compagnie lucide dans un parcours de résilience. Une ode à la vie pour lutter contre les forces les plus sombres.
Plongée en addicto de Pauline Aubry – Steinkis – 2026
Avec Plongée en addicto, Pauline Aubry ne s’intéresse pas qu’à une trajectoire individuelle, mais plutôt à un lieu, une équipe et une philosophie du soin. En immersion dans un CSAPA (Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie), elle s’intéresse à ce qui est trop souvent ignoré ou caricaturé.
En effet, l’addiction n’est pas qu’une affaire de produit ou de volonté, et surtout pas de faiblesse. Elle est souvent le symptôme visible d’un gouffre plus ancien. C’est toute l’intelligence de cette bande dessinée que de rappeler, avec beaucoup de pédagogie et sans froideur, que la vraie question n’est pas seulement “à quoi es-tu accro ?” mais “qu’est-ce qui t’a conduit là ?”.
Le livre est à ce titre passionnant puisqu’il conjugue les explications concrètes sur le cerveau, les rechutes et les accompagnements avec des scènes humaines très justes. La pratique pour illustrer la théorie, donc, soit la plus grande force d’une bande dessinée de ce type.
Et surtout, au-delà de la question de l’addiction, c’est celle du genre qui apparaît dans Plongée en addicto puisque le CSAPA accompagne des jeunes mères et femmes enceintes qui, du fait des représentations sociétales, ont tendance à consulter plus tard, aggravant ainsi leur addiction. « Un alcoolo sera vu comme un bon vivant, une alcoolo, c’est un déchet de la société » regrettait déjà fort à propos Marla Singer dans Fight Club en 1999.
Pauline Aubry traduit donc cette réalité en y ajoutant quelque chose d’essentiel et de plus en plus ignoré par les politiques : le soin passe avant tout par la relation de confiance. Écouter, tenir dans la durée, ne pas juger et recommencer après les rechutes. Sans se décourager. Plongée en addicto réussit à faire œuvre utile sans jamais se réduire à un manuel. Indispensable.

Ma soeur est folle de Iris Biasio – Ca et là – 2026

Plus romanesque et plus sombre aussi (sa couverture en témoigne), Ma sœur est folle explore quant à lui la blessure psychique à travers le prisme de la famille. Le titre évoque d’emblée ce regard porté sur l’entourage du patient. Mais attention. Si Rita est enfermée dans un institut et si certains pourraient précipitamment la taxer de folle, elle est avant tout une patiente qui souffre. Et qui fait preuve d’une incroyable créativité.
Si elle ne parle plus et sourit constamment, c’est probablement parce qu’elle a trouvé un formidable mécanisme de défense pour survivre à une indicible et terrible réalité. Et ce changement de regard est indispensable pour accompagner des patientes comme Rita.
Très vite, Iris Biasio déplace néanmoins le centre du récit. Le véritable sujet n’est pas tant la pathologie que son origine, sa fabrication souterraine et les strates de douleur qui l’ont rendue possible. À travers la relation entre Rita et Francesca, habilement évoquée à l’aide de flashbacks, c’est tout un passé familial qui remonte à coups de souvenirs et de déchirures.
Le livre est d’une puissance folle puisque le récit crée parfois des fausses pistes qui rendent le lecteur actif dans sa quête de compréhension. On cherche à découvrir la vérité, piège absolu dans ce genre de situations, puisqu’il n’existe évidemment pas une vérité absolue dans des relations complexes et entremêlées. Et chacun, qu’il s’agisse du patient ou de son entourage, met en place les mécanismes et symptômes qui lui permettent d’atténuer sa douleur. Ma sœur est folle est donc une bande dessinée aussi dense que profondément habitée, dont le trait épouse tout à fait un récit parfois sombre mais essentiel.


