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Boris Eustache, l’interview en roue libre

Jean Eustache,
vérités, mensonges et cinéma

À force de lire et d’entendre à peu près tout et n’importe quoi sur son père et ses films, il était temps pour Boris Eustache de prendre la parole, en toute liberté. Car à force, erreurs, mensonges et imprécisions finissent par donner une image totalement faussée d’une œuvre qui, 35 ans après la mort de son auteur, n’en finit pas d’intriguer. Dans cette interview, il sera principalement fait allusion à deux livres parus sur Jean Eustache et son œuvre. Nous appellerons l’Ami l’auteur du plus récent, puisque c’est ainsi qu’il se qualifie lui-même, et l’Historien l’auteur du précédent.

Qu’elles circulent dans la presse écrite, dans des ouvrages d’édition ou dans d’autres médias, certaines affirmations erronées, voire mensongères, ont la vie dure. Je propose que nous commencions par là.

L’Historien, dans son livre, remercie la seule personne qui ait écrit un scénario avec Jean Eustache ; son chef opérateur sur sept ou huit films ; et moi. Sur ces trois personnes, aucune n’a été consultée. Dans les deux livres, celui de l’Historien comme celui de l’Ami, les filmographies sont fausses et partagent d’ailleurs les mêmes erreurs.

L’Historien évoque le passage de La maman et la putain où Alexandre / Jean-Pierre Léaud parle d’une bonne nouvelle : la mort d’un homme, nommé Ferran. Et l’Historien diplômé s’interroge : qui est ce Ferran ? Ce Ferran, affirme-t-il, est le personnage interprété par François Truffaut dans La nuit américaine. Eustache aurait ainsi réglé ses comptes en prenant position pour Jean-Luc Godard dans la querelle Godard-Truffaut. Quelle analyse ! Surtout quand on sait que la première projection de La maman et la putain a eu lieu deux mois avant le premier jour de tournage de La nuit américaine ! Mais qu’à cela ne tienne, l’Historien est un historien, il peut perdre des points sur son permis de conduire, pas sur son diplôme universitaire.

Ce même livre raconte à plusieurs reprises que ma mère, qui était secrétaire aux Cahiers du cinéma entre 1962 et 1964, a piqué dans la caisse des Cahiers pour financer le premier film de mon père, Les mauvaises fréquentations. Or, à l’époque, les rentrées financières directes des Cahiers étaient les abonnements, qui étaient réglés par chèque et les recettes de la vente en kiosque, qui étaient déposées à la banque. Ensuite, il y avait les anciens numéros qu’on pouvait acheter sur place, dans les locaux des Cahiers. Ils coûtaient 1 F par numéro. À la fin du mois, il pouvait y avoir 3 ou 4 F dans cette fameuse caisse, parfois 10 – à condition bien sûr que personne n’ait eu besoin de monnaie pour prendre un café. Ma mère aurait donc produit un film avec cette caisse.

Une autre « erreur » : ce livre dit que le personnage interprété par Jacques Renard dans La maman et la putain s’appelle Charles. Ce qui n’est le cas ni dans le film, ni dans le scénario où il s’appelle « l’ami d’Alexandre ».

Un autre écrit que Jean Eustache apparaît au début du film. À la vitesse de 24 images par seconde, ce film dure 3h40, Jean Eustache apparaît au bout de 3 heures…

Un autre encore prétend que le plus beau plan du film, c’est un travelling intérieur. J’avais raconté ça à Pierre Lhomme (le chef opérateur du film) pour le faire marrer… Ça l’avait consterné : il n’y a aucun travelling intérieur dans La maman et la putain.

Il est écrit aussi qu’Alexandre raconte qu’un cocktail Molotov explose dans un café et fait pleurer tout le monde. Si ç’avait été un cocktail Molotov, tout le monde aurait cramé, pas pleuré.

Assurément, ces gens qui écrivent sur le film ne l’ont pas vu. Même les dates sont fausses : ailleurs, il est écrit que Offre d’emploi a été réalisé en 1982. Jean Eustache est mort en novembre 1981.

Dans un autre registre, l’Historien affirme que ma mère s’appelle Jeanne et que les gens l’appellent par son diminutif : Jeannette. Mais elle s’appelle Jeannette ! L’Historien affirme, il a les diplômes pour.

Quand il m’arrive d’énumérer toutes les « fautes » (il y en a beaucoup d’autres), on me répond parfois qu’il s’agit là de « détails ». Quand je demande ce qu’il reste quand on les enlève, je ne reçois pas de réponse.

Mais c’est consternant !

C’est la critique cinématographique française. Elle raconte encore et toujours que c’est Griffith qui a inventé le découpage. Mais après tout, le cinéma, ça n’est pas bien important… Tout comme l’art, la culture, l’écriture, l’enseignement, la critique.

Enfin il y a cette légende, reprise aussi par l’Ami, comme quoi, pendant la dernière année de sa vie, Jean Eustache vivait cloîtré et ne voyait personne… C’est simplement que l’Ami ne faisait pas partie des gens qu’il voyait, c’est tout. Mais ce n’est aussi qu’un détail…

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