Il y a toujours quelque chose d’assez réjouissant dans les livres qui s’attaquent à des sujets que l’on croit déjà connaître. La Bretagne ? Tout le monde a un avis sur cette destination. Le vélo ? Le monde se partage entre les aficionados et ceux qui déplorent le comportement inadmissible des cyclistes en ville. Dans les deux cas, l’essentiel semble déjà dit.
C’est précisément là que les Éditions Point Nemo viennent mettre leur grain de sel (marin). Si Bretagne – Petit précis futile et indispensable de Marie Duval-Kérivel illustré par Romain Cavart, et Solution Vélo, signé Céline Pernot-Burlet et Valéry Pernot n’ont pas grand-chose en commun sur le papier, ils partagent cette qualité rare de rendre curieux de ce que l’on pensait connaitre. Leur véritable point commun réside d’ailleurs dans cette volonté de prendre les évidences à rebrousse-poil avec suffisamment de sérieux pour apprendre quelque chose et suffisamment de légèreté pour ne jamais donner l’impression d’assister à un cours magistral.

Les Choix de Cesco
Bretagne – Petit précis futile et indispensable de Marie Duval-Kérivel et Romain Cavart – Point Nemo – 2026

Plus qu’une bande dessinée, Bretagne est défini par ses auteurs comme un « petit précis » qui veut célébrer « la futilité ». À chaque page, des illustrations appuient quelques indications sur des sujets finalement moins dérisoires qu’ils n’y paraissent. Forcément, on y apprendra des informations sur certains lieux communs associés à l’imaginaire breton, comme les crêpes, le beurre salé, les menhirs ou les phares. Mais pas seulement.
Quelle quantité de beurre salé consomme réellement un Breton ? Où se trouve le véritable village d’Astérix ? Comment distinguer un goéland d’une mouette, ou même quelles sont les différentes coiffes bigoudènes, voici le genre d’interrogations auxquelles répond ce Petit précis futile et indispensable qui rassemble 195 entrées accompagnées de cartes, d’infographies, d’illustrations et de listes.
Le titre donne finalement la meilleure définition du projet. Futile, parce que l’on peut parfaitement survivre sans connaître la réponse à ces questions mais indispensable car, une fois que les questions sont posées, il faudrait être absolument imperturbable et dénué de curiosité pour ne pas s’intéresser à la réponse.
Et c’est là que le livre fonctionne. Il ne cherche pas à remplacer un guide touristique ni à produire une énième déclaration d’amour à la péninsule armoricaine. Il préfère la mosaïque. Une information ici, une anecdote là, un détour historique, une curiosité géographique, une habitude locale ou un élément de gastronomie. Pris séparément, ces morceaux peuvent sembler dérisoires mais bout à bout, ils composent un portrait vivant.
Le procédé a également le mérite de s’adresser à deux publics. À celui qui découvre la Bretagne, évidemment, mais aussi à celui qui y vit ou qui pense la connaître depuis longtemps. Et c’est probablement ce second lecteur qui risque d’avoir le plus de surprises car connaître un territoire, c’est aussi connaître ses clichés pour mieux les déconstruire.
Les illustrations de Romain Cavart participent pleinement à cette volonté de rendre la lecture ludique. Le dessin, les cartes et les différentes formes graphiques donnent au livre cette allure de boîte à curiosités dans laquelle on peut piocher sans forcément suivre un itinéraire précis. On feuillette pour apprendre quelque chose et, souvent, on reste pour savoir ce qui arrive à la page suivante.
Le plus intéressant est finalement là. Bretagne ne prétend pas épuiser son sujet. Il fait exactement l’inverse. Il donne envie de continuer à regarder. Le genre d’ouvrages que l’on garde fièrement dans une bibliothèque car on sait que les invités vont s’y intéresser et que l’on y reviendra régulièrement pour éplucher quelques pages.
Le problème avec le vélo, c’est que tout le monde a déjà une bonne raison de ne pas en faire. Sauf les convertis, bien entendu.
C’est trop dangereux. Il pleut. C’est trop fatigant. Il faut savoir réparer une chambre à air. On ne peut pas transporter ses courses. Il faut acheter une machine hors de prix. Et puis, de toute façon, on n’est pas sportif. Voici un panel des meilleures excuses.
Céline Pernot-Burlet et Valéry Pernot ont donc décidé de prendre toutes ces objections au sérieux. Non pas pour les balayer d’un revers de main, mais pour aller vérifier ce qu’elles valent réellement. Solution Vélo se présente ainsi comme une enquête dessinée destinée à donner envie de pédaler en abordant aussi bien la santé que la mobilité, l’environnement, la logistique ou encore le pouvoir d’achat.
Les deux auteurs savent de quoi ils parlent. Vélotafeurs et voyageurs à vélo depuis une dizaine d’années, ils partagent leur expérience tout en allant chercher des réponses auprès de spécialistes et d’acteurs du monde cycliste. La climatologue Valérie Masson-Delmotte, le vélo-reporter Jérôme Zindy, le chercheur Aurélien Bigo ou le militant cycliste Stein van Oosteren figurent donc parmi les personnes rencontrées au fil de l’enquête.
Mais l’intérêt du livre tient justement au fait qu’il ne se contente pas de dire que le vélo, c’est formidable. Ce serait finalement assez facile et, surtout, assez vite lassant. Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi un mode de déplacement aussi évident reste encore marginal. En France, même si la pratique gagne du terrain, seulement 3 % des déplacements se font à bicyclette. Dès lors, le sujet n’est plus seulement celui du cycliste et de son vélo, mais plutôt une question d’aménagement, de santé publique, d’environnement, de coût de la vie et de représentation sociale.
Cette ambition donne au livre une vraie richesse. On y parle équipement et entretien, mais aussi climat, mobilité et urbanisme. On y retrouve des conseils très concrets et des données plus générales. Bref, tout ce qu’il faut pour convaincre le lecteur qui se dit qu’il aimerait bien s’y mettre… jusqu’à ce qu’il trouve la bonne excuse pour continuer à procrastiner.
L’ouvrage est généreux et l’aspect « patchwork » permet de ne jamais lasser. Les récits de vie se mêlent à des chapitres plus didactiques mais jamais condescendants vis-à-vis du lectorat. Derrière les deux roues se cache tout un écosystème.
Graphiquement, Céline Pernot-Burlet privilégie une approche claire et pédagogique, parfaitement adaptée à cette volonté de vulgarisation. Le dessin ne cherche pas à faire joli pour faire joli. Il sert surtout à rendre digeste un propos qui pourrait rapidement devenir technique. Solution Vélo veut convaincre, bien évidemment, mais il cherche à le faire en donnant envie plutôt qu’en cherchant à culpabiliser.



