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Brian Jonestown Massacre : « Ma carrière est un échec » – Interview

Brian Jonestown Massacre
Brian Jonestown Massacre / Photo : Alain Bibal
Écrit par David Jegou
Et un album de plus pour le Brian Jonestown Massacre. Son leader, Anton Newcombe n’arrive même plus à les compter. Something Else prouve une fois de plus que la quantité ne signifie pas baisse de qualité. Un retour à un son psychédélique plus classique devrait réjouir les fans de la première heure. Addict-Culture a rencontré Anton Newcombe dans son tourbus, quelques instants avant son concert à La Cigale. En bon électron libre, Anton répond aux questions quand il en a envie. Il s’égare parfois en route en gardant un maigre fil conducteur. Nous passons ainsi de son amour pour Françoise Hardy à une tirade sur Google Translate en quelques instants. Pendant l’interview, il trouvera le temps de demander (avec humour) à Catherine Ringer de ne pas rester devant son bus et d’interrompre l’interview pour passer des extraits de son prochain album à un volume extrême, jouant de l’air guitare et chantant à tue-tête.  Cette interview n’a volontairement pas été coupée ni restructurée. Si les réponses d’Anton Newcombe sont longues, elles n’en restent pas moins passionnantes.

Something else est ton 17ème album. Réalises-tu à quel point ta carrière est maintenant importante ou bien regarder dans le rétroviseur ne t’intéresse pas ?

Personne n’arrive à se mettre d’accord sur le nombre d’albums que j’ai enregistrés. Personnellement, je m’en moque. Je n’arrive plus à suivre. Si je devais considérer avoir eu une carrière jusqu’à aujourd’hui, un seul mot me viendrait en tête : l’échec. Quand j’ai fondé le groupe, j’ai recruté un guitariste du nom de Travis Threlkel. Il est maintenant à la tête d’Obscura Media. Ils construisent en ce moment même sept dômes d’une capacité de vingt mille personnes. Chacun contient les écrans LCD les plus grands de la planète. Les stroboscopes et le sound system pourraient tuer des gens s’ils étaient utilisés au maximum de leurs capacités. Il y en aura un à Shoreditch à Londres. Les visuels sont projetés au sol, au plafond, partout autour de toi. Il brasse des millions de dollars. Travis a une carrière. Pas moi. Je suis un artiste.

Ce soir, tu joues dans une des salles les plus renommées de Paris. Le concert est complet. Tes disques sont biens accueillis, tu te renouvelles. Cela s’apparente plutôt à une carrière.

(Long silence) Je ne sais pas. Je ne considère pas avoir eu de carrière. Plutôt un dérivé de quelque chose d’autre. Je compose tous les jours. Parfois les gens écoutent ma musique. Il arrive que certains l’apprécient. C’est plutôt positif. On connaît tout de l’œuvre de Caravage, mais ce qui lui traversait l’esprit reste un mystère. C’était un peintre brillant, mais un connard dans la vie de tous les jours. Il semait le trouble autour de lui. Il est mort jeune, mystérieusement. Probablement une sale mort. Mais ce n’est qu’un détail. Une seule chose compte : ses peintures sont exceptionnelles. J’espère que l’on retiendra de moi la qualité de mes chansons.

Les groupes ayant une carrière aussi longue que la tienne semblent avoir gardé le même public qu’à leurs débuts. Ce n’est pas le cas avec Brian Jonestown Massacre. As-tu une idée du pourquoi ?

 « Mon objectif était simple. Continuer à jouer de la musique en espérant que les gens adhèrent progressivement. » 

Il faut absolument regarder un documentaire d’Adam Curtis qui s’appelle The Century of The Self. Il parle, entre autre, de la manière dont le neveu de Sigmund Freud a imposé le marketing de masse aux Etats-Unis. Avec son équipe, ils ont réussi à contrôler tous les esprits américains. C’est complètement dingue. Tous les vingt ans quelque chose de nouveau apparaît dans la publicité. Ils recyclent intelligemment. Après la deuxième guerre mondiale, les gens étaient perdus. Ils ont vendu du rêve aux masses. Des maisons, des voitures. Plus tard, le mouvement psychédélique a été exploité à grande échelle. Si tu es dans un groupe, tu es marketé par ta maison de disque. Ils incitent le public à écouter un artiste plutôt qu’un autre. Un groupe connaît du succès, puis il se fait jeter. Vingt ans après on te ressort ces artistes oubliés sous couvert de la nostalgie. Si, comme Nirvana, tu ne vends pas dix millions d’exemplaires de chaque album, tu n’as aucune chance de survivre. Signe un contrat avec un label et on te dépossède de tout. Même du nom de ton groupe. Peu importe qui tu es, Slowdive ou un autre. Au bout de vingt ans le contrat se termine. Comme par magie tous ces artistes pointent le bout de leur nez : “salut, nous sommes de retour !”. Ce n’est que nostalgie et marketing. Je me tape de tout ça.

Je joue simplement de la musique en m’inscrivant en rébellion contre tout ce système. Je permets aux autres d’en faire de même car j’ai créé mon propre label. Je leur laisse la liberté d’être des artistes. Ils ne m’appartiennent pas. Jamais je n’aurais laissé un gros lard m’approcher et me dire : “je vois en toi le prochain Kurt Cobain. Prends ce pognon ou alors tu finiras chez McDonalds, car sans moi tu n’as aucun futur”. J’ai voulu sortir du système. Ne plus avoir besoin de l’approbation ou de la validation de quiconque. Il était important que je prouve à ces gens que je peux faire la même chose tout seul. J’en avais marre qu’on me propose de l’argent en me promettant le succès. Je ne voulais pas me retrouver en une des magazines pour me faire jeter du jour au lendemain si les ventes baissaient. Mon objectif était simple. Continuer à jouer de la musique en espérant que les gens adhèrent progressivement. Rendre les fans heureux, me rendre heureux, c’est ce qui compte le plus.

Brian Jonestown Massacre / Photo : Alain Bibal

Brian Jonestown Massacre / Photo : Alain Bibal

Est-ce pour cette raison que tu as créé ton label ?

Non. C’était juste pour garder le contrôle. Tu connais le groupe My Bloody Valentine ? Leur leader, Kevin Shields ne pourra jamais arriver à expliquer ce qu’il a en tête à un ingénieur du son lors d’une séance d’enregistrement. Ce type a la tête en feu. Personne ne peut le comprendre. Je suis comme lui. Décrire ce qui n’existe pas à un ingénieur relève du non sens. Mon groupe préféré, Echo and the Bunnymen n’avait pas le choix. Ils utilisaient le même matériel que The Smiths pour filtrer les sons, pour les échos. On retrouve des sonorités communes à tous ces groupes des années 80. Ils n’avaient pas le choix. Quand j’écoute un disque de jazz, je ferme les yeux et je prétends que je fume de l’herbe. Je me plonge dans la musique. Ce qui me frappe le plus, c’est que le piano sonne comme un piano, la batterie comme une batterie. Il n’y a pas tous ces effets. Je veux arriver au même résultat. Mais personne n’arrive à le faire pour moi. Qu’ils aillent tous se faire foutre. Je préfère m’en occuper moi même quitte à me planter. J’arrive à vivre avec mes échecs. Au moins je n’ai pas à porter ceux du monde entier sur mes épaules comme le faisait Kurt Cobain. Ce mec est vénéré. Quand on écoute ses disques, ça ne sonne pas comme Nirvana. C’est du Butch Vig qui utilise des samples de Steve Albini. Ils ont recruté Dave Grohl, qui est un excellent batteur. Ils ont saccagé son travail en utilisant des sons différents. J’imagine ces producteurs derrière leur console, s’auto-congratulant alors qu’ils saccagent l’œuvre des groupes. Nirvana s’est retrouvé prisonnier de son propre travail. J’ai préféré dire non à tout le monde, toutes ces propositions insensées.

« J’arrive à vivre avec mes échecs. »

Je n’avais pas envie de finir cramé. Pendant longtemps j’ai négocié. J’étais prêt à signer un contrat si on m’achetait un studio d’enregistrement et qu’on me laissait devenir un producteur. On me traitait de fou. Ils voulaient que je me concentre sur ma musique. Quand je leur disais : “filez-moi un million de dollars que je produise mon prochain album. Ce sera un disque complètement dingue”, on me répondait : “Anton, tu te disperses”. Me disperser sur quoi ? L’univers m’appartenait. Les mecs du hip hop ont compris ça. Ils se font plein de blé en montant des structures. Ils cachetonnent au pourcentage. Ils s’invitent les uns les autres sur leurs albums. Ils contournent le système. Si un artiste signe avec un gros label, il se fait entuber et récupère trois pour cent du pognon maximum. Ils se foutent de ta gueule.

Les labels indépendants ne sont pas souvent mieux.

Les artistes sont naïfs. J’ai vite compris que le gouvernement faisait tout pour faire chier les artistes, les journalistes, les photographes. C’est du fascisme dissimulé sous du communisme. Ils veulent divertir les gens stupides. Tout a été rendu gratuit. C’est un bon moyen pour distraire les gens. Il faut payer pour tout, prendre l’avion ou autre chose. Mais l’art est gratuit. Votre président a gagné les élections de la même manière que Trump, ou le Brexit. Il a divisé. Il n’y avait aucun autre choix que de l’élire. On nous manipule. (il commence à s’enflammer). La France veut prendre le dessus sur l’Allemagne. Arrêtons de parler politique, concentrons nous sur la musique.

Tu as travaillé sur le dernier album d’un des meilleurs groupes français, les Liminañas. Pourrais-tu nous décrire ce que tu apprécies chez eux ?

C’est l’actrice et chanteuse Soko qui m’a fait passer des albums via son management. Un mois plus tard je me retrouve au volant d’une voiture à Londres. Je glisse un cd dans l’autoradio, au hasard. Et là je le dis : “putain, c’est quoi ce truc ?”. C’était génial. J’ai demandé à mon promoteur français s’il pouvait les prendre sous son aile. Il m’a répondu par la négative. Tout le monde se foutait d’eux en France. The Brian Jonestown Massacre avait un concert de prévu au Trianon à Paris. J’ai récupéré le téléphone de Lionel, la moitié des Limiñanas. Je lui ai demandé d’assurer notre première partie. Je lui ai dit que la terre entière serait là. Rock’n Folk, les Inrocks etc. J’ai mis mille euros sur la table. Il m’a répondu que ce n’était pas possible car ils habitent à l’autre bout de la France et qu’ils sont six sur scène (il prend un air écœuré). Je lui ai demandé de me passer sa mère pour qu’elle le raisonne. Bref, il finit par accepter. Le soir du concert tout le monde s’est demandé ce qu’était ce groupe. Les gens du business étaient dingues. Y compris mon promoteur. Ils ont signé un super contrat pour sortir leurs albums dans la foulée. Maintenant ils cartonnent dans le monde entier. Ils remplissent l’Astoria à Londres deux soirs de suite. Je suis hyper content pour eux.

Tu sembles, de manière générale fan de musique française. Pourrais-tu nous dire quels sont tes albums cultes ?

Jacques Brel, mais il est Belge. Ce qui est sûr, c’est que je ne partage pas l’enthousiasme des français pour Johnny Hallyday. Je suis loin d’être un fan. Même sa période 60’s ne m’inspire pas. Il avait pourtant tout. Le look, le charisme, le talent. Il a voulu s’entourer des meilleurs musiciens possibles et délivrer ce que l’on attendait de lui. Je préfère écouter Anna Karina, Michel Polnareff. Ou Françoise Hardy. Elle avait et a toujours une grande classe et énormément de grâce. Elle composait elle même ses chansons. Je l’adore. Arte m’a interviewé à son sujet. Ces stars ringardes au visage tellement refait qu’ils ressemblent à une bouteille en plastique ne m’inspirent pas confiance. N’importe quel individu dégage de la beauté. Encore plus en vieillissant. Pourquoi aller foutre ça en l’air avec de la chirurgie. Ça te donne l’impression d’être l’ombre de toi même. C’est tellement vain… Les nouveaux artistes français ne m’intéressent pas. Ils chantent en anglais. Je ne vois pas l’intérêt. Ils ne se feront jamais respecter en Angleterre. Déjà qu’ils ont du mal à se respecter entre anglais. J’aime tellement la musique française que j’ai enregistré un titre dans votre langue. C’est pour un futur projet. Je voulais inciter les artistes du monde entier à chanter en français. Tu n’as pas besoin de te prendre pour Jean Cocteau pour écrire un texte dans une autre langue. Fais-le simplement et efficacement. Ajoute une touche de rêve. Pas besoin d’être direct. Tu te souviens de ce jeu à l’école, avec un triangle, un rond et un carré. Tu dois remplir chaque trou avec la forme respective. On te bourre le cerveau avec ça dès que tu es gamin. On te fait croire que l’on va se moquer de toi si tu procèdes différemment. Il faut apprendre à t’élever au delà de tout ça. Je n’ai pas peur que l’on se foute de ma gueule avec mon texte en français. On m’a appris à appuyer les syllabes comme des notes (il se met à chanter Frère Jacques à titre d’exemple). J’ai utilisé des méthodes de chanteur d’opéra. A l’arrivée, ma chanson est géniale. Je vais en écrire d’autres. Je ne parle pas français mais j’adore travailler avec des français. J’utilise Google translate pour communiquer avec eux. Les responsables de Google et le gouvernement canadien ont dépensé tellement d’argent dans les logiciels de traduction, initialement pour des documents légaux. Bon, ok c’est du québécois, mais ça te donne une idée générale qu’il faut ensuite peaufiner. Le français est la langue la mieux traduite au monde.

Brian Jonestown Massacre / Photo : Alain Bibal

Brian Jonestown Massacre / Photo : Alain Bibal

Something Else est décrit comme un retour aux sonorités classiques du groupe. Au regard de tes albums récents, plus expérimentaux, considères-tu qu’il y a un son “classique” du Brian Jonestown Massacre ?

Non. Au quotidien j’enregistre ce qui me passe par la tête. Pour l’album précédent, c’était moi qui prétendais effectuer un voyage dans l’espace. Mon studio a tellement d’équipement que je le considère comme un instrument. J’essaie parfois d’oublier comment tout fonctionne. Pour expérimenter, m’éloigner d’un genre, voir de l’espace temps. Il arrive parfois qu’un son de guitare me rappelle ce que je faisais par le passé. Je classe tout par son et par style pour arriver à piocher pour mes albums. Beaucoup de gens me disent que je cours après le son des années soixante. Je leur montre mon passeport. Il y a ma date de naissance dessus : 19 août 1967. Je suis un enfant des années soixante ! Fin de la discussion. Il n’y a pas de tour de magie. Je suis né là dedans. Mon prochain album sera dans la lignée de Something Else. Avec une amie à la batterie. Je ne peux dévoiler son nom pour l’instant. Je lui donnais des instructions du style : “je veux que tu joues Angel de Jimi Hendrix hyper rapidement. Sauf que tu dois intégrer que nous ne jouons pas ce titre.” Tout l’enregistrement s’est déroulé de la sorte. J’ai eu raison, le résultat est excellent.

Merci à Marion Seury

Something Else de The Brian Jonestown Massacre
sorti chez A Records/Differ-Ant. Il est disponible chez votre disquaire local.

 

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