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Cinéma

Le Cinéma et la Vie

Nulladies
Par
Nulladies
Publié le 28 mai 2017
13 min de lecture
cannes

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]L[/mks_dropcap]e dimanche est une journée étrange. Les files se clairsèment, les jeux sont faits ; rediffusions dans toutes les salles pour les retardataires, et ceux qui ont encore le courage de se plonger dans un film…

On commence à préparer le retour au réel. L’occasion de se demander ce qu’ont bien pu nous apprendre les films qu’on a vus, et s’ils nous aideront à nous y réinsérer.

En dépit des luxuriances des chemins menant aux salles obscures, on y aura vu tout de même un grand nombre de pauvres : dans Mobile Homes, A Ciambra, The Florida Project, ils sont brisés ou dignes, en révolte ou en fuite, mais ne restent jamais immobiles.

Les différents voyages proposés auront été plus ou moins exotiques. Les cartes postales envoyées de l’Est (dans l’Ukrainien Une femme douce, le Russe Loveless, le bulgare Posoki ou le letton Out) effraient bien plus qu’elles ne grisent sur la décadence d’un monde en pleine décomposition. Il semble ne rester comme solution que l’échappée, si possible par les airs, comme le propose le hongrois Jupiter’s Moon.

On peut chanter, aussi, comme le fait la Jeannette de Dumont, qui illustre la foi grâce à la tecktonik et des dabs. En 1425.

Ailleurs, on nous apprend qu’on peut décapiter son agresseur pendant un viol (Marlina la tueuse en 4 actes), et encore plus loin, que les steaks OGM peuvent devenir des amis (Okja) ou les extraterrestres des bombasses (How to talk to girls at parties)

Partout, les gens sont médiocres, voire de parfaits salauds. À Calais (Happy End), en Corée (Le jour d’après), en Norvège (The Square) ou aux USA, hier (Les Proies) ou aujourd’hui (Mise à mort du cerf sacré). Mais grâce à leur expérience, on prend des notes. Je sais désormais comment faire pour choisir qui tuer dans ma famille, extraire une dent, couper des membres, mettre de la mort aux rats dans la soupe de poisson, ou tuer au marteau. J’ai compris qu’il ne suffit pas d’avoir un flingue pour avoir la classe (Good Time), il faut savoir s’en servir (The Mercyless)… Ce qui est valable aussi avec une caméra : les plans-séquences, c’est bien (Bushwick), mais au service d’un propos, c’est mieux (Posoki). Le montage cut, c’est amusant pour parler des traumas, mais ça s’englue quand on en abuse (You Were Never Really Here)

Le cinéma, c’est la vie : il permet de survivre (Nothingwood), mais de la quitter aussi (Le Redoutable). Et l’art est loin d’être un havre de paix : les musées sont mortifères (Ozon), ou pontifiants et médiocres (The Meyerowitz Stories, The Square), et les galeristes ne valent pas mieux (Un beau soleil intérieur).

Le cinéma, c’est aussi, hélas, un reflet de la vraie vie : l’utilisation scénaristique des téléphones portables a rapidement atteint l’overdose cette année, et on ne compte plus le nombre de séquence, tout film confondu, où retentissait la sonnerie d’un iPhone. Il fallait se réfugier dans les films d’époque (Rodin, Les Proies, Le Redoutable) pour avoir un peu de répit…

Finalement, on se rend compte que le cinéma n’est jamais aussi maladroit que lorsqu’il tente d’expliciter ses leçons : sur la vengeance (In the Fade, Wind River), sur la littérature (D’Après une histoire vraie) ou, pire encore, sur le cinéma lui-même (Vers la lumière)

À Cannes, on ne peut pas tout voir. Et c’est assez réjouissant, parce que tout ce qu’on a loupé est un motif de réjouissance pour l’année cinématographique à venir.

Le cinéma, c’est la vie, et la vie, ça ne s’arrête jamais.

Les séances du jour :

D’après une histoire vraie

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]D[/mks_dropcap]elphine est l’auteur d’un roman intime et consacré à sa mère devenu best-seller.
Déjà éreintée par les sollicitations multiples et fragilisée par le souvenir, Delphine est bientôt tourmentée par des lettres anonymes l’accusant d’avoir livré sa famille en pâture au public.
La romancière est en panne, tétanisée à l’idée de devoir se remettre à écrire.
Son chemin croise alors celui de Elle. La jeune femme est séduisante, intelligente, intuitive. Elle comprend Delphine mieux que personne. Delphine s’attache à Elle, se confie, s’abandonne.
Alors qu’Elle s’installe à demeure chez la romancière, leur amitié prend une tournure inquiétante. Est-elle venue combler un vide ou lui voler sa vie ?

On était en droit d’attendre le meilleur de Polanski tant son dernier opus, La Venus à la fourrure, avait su convaincre dans les explorations des thématiques littéraires et des faux-semblants. Le livre de Delphine de Vigan semblait le candidat idéal à son regard acéré et malin.

Le résultat est tout bonnement catastrophique. Plat, filmé de façon scolaire, avec des ajouts de rêves d’une grande laideur, nous sommes face à un petit téléfilm dénué de toute épaisseur, de toute aspérité. Assayas, à l’écriture, semble avoir méthodiquement évacué tout ce qui pouvait faire le charme parfois vénéneux du livre.

On attend en outre des explications sur le jeu lamentable des actrices, dont chaque dialogue sonne terriblement faux. Les interventions d’Eva Green, consternante, finissent par soulever le seul intérêt du film pour le spectateur se demandant comment on peut en arriver à de telles extrémités

You were never really here

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]L[/mks_dropcap]a fille d’un sénateur disparaît. Joe, un vétéran brutal et torturé, se lance à sa recherche.
Confronté à un déferlement de vengeance et de corruption, il est entraîné malgré lui dans une spirale de violence…

Nous voilà face au genre de film clivant qui verra une partie de la salle crier au génie pour tenter de couvrir les huées de l’autre.
Le dernier opus de Lynne Ramsay est violent, âpre, elliptique, éprouvant. Et c’est à peu près tout. Il est tout de même assez facile de jouer avec sa table de montage pour mélanger les temporalités, le fantasme et le réel pour perdre son spectateur en faisant mine de l’entraîner dans les méandres d’un esprit torturé. Surtout lorsque la toile de fond reprend tous les clichés d’un polar impliquant le détective brisé, l’affaire écran de fumée et la pédophilie impliquant les plus hautes instances.
La musique, à la limite de la caricature, ajoute à la boursouflure de toute cette entreprise qui, pour bien filmée qu’elle soit (notamment dans la première séquence qui emprunte beaucoup au formalisme de Refn), a tout du pétard mouillé.

http://chk1191.phpnet.org/wp-content/uploads/2017/05/youwerenever.mp4

Wind River

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]C[/mks_dropcap]ory Lambert (Jeremy Renner) est pisteur dans la réserve indienne de Wind River, perdue dans l’immensité sauvage du Wyoming.
Lorsqu’il découvre le corps d’une femme en pleine nature, le FBI envoie une jeune recrue (Elizabeth Olsen) élucider ce meurtre.
Fortement lié à la communauté amérindienne, il va l’aider à mener l’enquête dans ce milieu hostile, ravagé par la violence et l’isolement, où la loi des hommes s’estompe face à celle impitoyable de la nature…

Première réalisation du scénariste star Taylor Sheridan à qui on doit notamment Sicario et Comancheria, Wind River présente un terrain connu : un polar, des personnages dotés d’une certaine épaisseur, un talent certain pour conduire des dialogues. L’interaction avec le décor, ici l’hiver rude d’une réserve indienne, offre un point de départ qui distingue cette enquête du lot commun. Les comédiens sont convaincants et les paysages prégnants ; mais assez rapidement, le formatage qu’on pensait pouvoir éviter resurgit, presque fatalement. Fusillades en dépit du bon sens, flash-back explicatif foireux suffisent déjà à plomber l’enthousiasme, mais Sheridan ne s’arrête pas en si bon chemin. Le final, calqué sur les pires épisodes du Caméléon (souvenez-vous, la série des 90’s avec Jarod le vengeur) est aussi téléphoné en terme d’écriture qu’il est nauséabond dans son éloge de la loi du talion. Une déception de taille.

http://chk1191.phpnet.org/wp-content/uploads/2017/05/WIND-RIVER__TAYLOR-SHERIDAN__EXTRACT1_VOSTFR.mp4

Un beau soleil intérieur

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]I[/mks_dropcap]sabelle, divorcée, un enfant, cherche un amour. Enfin un vrai amour.

Prix SACD de la Quinzaine ex aequo avec L’Amant d’un jour de Philippe Garrel, Un beau soleil intérieur voit Claire Denis s’aventurer du côté de la comédie. Le résultat, qui ne ressemblera évidemment pas à ce que la France peut nous offrir habituellement en terme de bouffonnade, est tout simplement brillant. Isabelle, campée par une Juliette Binoche à la fois radieuse et fragile, passe d’homme en homme, dans une sorte de casting sentimental permanent et dont la seule constance semble être la déception.

Les hommes en prennent pour leur grade, certes, et la galerie des portraits est aussi satirique que savoureuse. Mais c’est surtout dans son aptitude à écrire des dialogues que le film s’impose : variations et reculades, aveux détournés et incapacité à dire mettent en place un écheveau à la lisière de l’absurde, dans lequel la parole enlise des individus qui l’utilisent davantage pour se perdre que pour se confier. Le final, tête à tête entre Depardieu et Binoche, n’est pas loin d’être un numéro d’anthologie.

Faute d’amour (Loveless)

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]B[/mks_dropcap]oris et Zhenya sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Zhenya fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser…  Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Il aura fallu attendre le dernier jour – et les séances de rattrapage pour, enfin !, se prendre une petite claque cinématographique.
Après Elena et Leviathan, Andrey Zvyagintsev poursuit son exploration cauchemardesque de la société russe, et plus généralement de l’humanité. Cet opus semble d’ailleurs avoir des ambitions plus universelles, le contexte n’ayant pas l’influence qu’il avait dans ses précédents récits.

Faute d’amour est un film terrible. Par son pessimisme sans mesure sur la capacité de destruction des êtres au contact de l’autre, par sa manière de s’attarder sur les ravages d’une vie dénuée d’affect. Si quelques éléments peuvent paraître un brin surlignés (comme la satire des selfies ou l’addiction au téléphone dont on se serait bien passé), le film combine un double mouvement implacable : une descente tragique dans une recherche ininterrompue vers les bas-fonds d’une société en ruine, et une montée en puissance de la mise en scène, vers des sommets en terme de découpage, d’investissement des espaces et de la photographie dont la beauté est renversante.

S’il est un film qui mérite sa place au plus haut du palmarès, c’est bien celui-ci.

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