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Clara Luciani – Grenade étincelante

clara luciani
Écrit par Anaïs Ballin

La première fois, c’est sur un morceau de Nekfeu : Avant tu riais, découvert non pas vraiment au hasard mais plutôt sur les conseils et recommandations répétées – et avisées – d’une petite sœur de dix ans ma cadette « mais si, écoute ça, tu verras, je te promets que tu vas aimer, Nekfeu, c’est certain ». La première fois, donc « avant tu riais de l’inconnu, aventurier de l’inconnu (…) » la voix grave et claire, qui prends au cœur, le featuring est signé Clara Luciani. Quelques recherches plus tard, il s’avère que ce n’était pas la première fois. Il y avait d’abord eu La Femme, les génies du nouveau rock français avec qui Clara Luciani enregistrera après avoir dansé avec un « mec à la drôle d’allure » à la sortie d’un de leur concert – ni plus ni moins que Marlon, l’un des membres du groupe. En cherchant loin dans les souvenirs d’errances musicales, je me rends compte qu’il y a aussi Hologram, avec Maxime Sokolinski. Pourtant, il me semble dans ce refrain d’un, très bon, morceau du surnommé Ken, que j’entends cette voix, que je l’entends vraiment, pour la première fois.

Ensuite : l’attente. L’attente parce qu’au fur et à mesure des morceaux puis de l’EP, force est de constater qu’il ne s’agira pas d’une découverte musicale occupant quelques mois d’une vie sur le mode repeat, c’est autre chose. Ce sont des mots taillés à la manière des plus grands, des mélodies qui s’arriment au corps, des lignes de batterie entêtantes, des guitares qui frissonnent la peau, et cette voix, non mais sans rire : cette voix. C’est aussi le charisme débordant, la grâce et la sensibilité palpable. Ne vous y trompez pas, l’univers de Clara Luciani est multiple : solaire, orageux, incarné, sensuel, mélancolique, en un mot, vivant.

Il y a ce réflexe de toujours voir et chercher chez un.e artiste, les influences, les inspirations et de toujours trouver quelque chose de quelqu’un.e. Dans l’absolu, Clara Luciani n’échappe pas à la règle, on trouve forcément quelque chose de Françoise Hardy dans les textes, quelque chose de Patti Smith aussi dans la musicalité des mots, dans le regard et la prestance hypnotique, quelques chose de PJ Harvey dans l’attitude et la modernité. Alors oui, oui, il y a tout ça. On entend aussi des intonations de Nico, dont l’artiste se revendique par ailleurs complètement dingue. Mais, et le MAIS est important, il y a surtout, surtout : Clara Luciani.

En découvrant ce premier album, Sainte-Victoire, aucun doute, aucune hésitation, les ainé.e.s sont là quelque part, mais l’autrice, compositrice, interprète n’a besoin de personne pour être tout cela et bien plus encore. L’album s’ouvre avec le déjà devenu tube La Grenade, il se referme aussi avec ces mots, « sous mon sein, une grenade », dans le morceau éponyme qui clôt l’album avec une puissance d’un autre monde. La construction de  l’album est implacable, d’une efficacité redoutable. On ne se limite pas seulement à l’enchaînement de très bons morceaux, il y a une cohérence, une histoire, un univers, des émotions. Il y a la douleur, le chagrin parfois, mais aussi la drôlerie, la joie et la détermination. Il y a ce Drôle d’époque, morceau renversant de simplicité et d’intelligence, il y a le spleen doux et lancinant des Fleurs, l’envie de danser en écoutant La baie, et puis la force inouïe d’un morceau comme Monstre d’amour.

Le coup de maître de cette Sainte-Victoire ? Faire d’un album, du propre aveu de la chanteuse, intimement personnel et introspectif,  quelque chose dans lequel on se trouve, forcément, d’une manière ou d’une autre.

Il y a quelques jours, j’avais la chance de rencontrer la jeune femme, le lendemain d’un concert de Feu Chatterton! qu’elle est allée écouter au Bataclan la veille et dont elle me dira « mon dieu, ils sont géniaux !», au milieu d’une matinale sur Nova, d’une séance vidéo et d’un Showcase à la FNAC, l’occasion de parler musique, évidemment, de littérature, aussi, et de se rendre compte, même si le doute était mince qu’en plus d’être une artiste éblouissante Clara Luciani, c’est aussi le sourire lumineux, l’humilité et la simplicité des plus talentueux.euses, et un on ne sait quoi d’incandescent dans le regard.

clara luciani

© Manuel Obadia Wills

Anaïs : On rentre dans le vif du sujet tout de suite, comment as-tu écrit l’album, comment s’est-il composé, avec tes musiciens, ou pas ?

Clara Luciani : En fait il y a eu un peu deux phases, il y a eu des chansons que j’avais déjà sur l’EP, que j’ai gardées, Comme Toi, Monstre d’amour, et pour l’EP, l’écriture des chansons s’est faite vraiment très rapidement. Mon ex m’a quittée, j’étais chez mes parents, je me suis enfermée dans une pièce, il y avait plein d’instruments, et vraiment pendant trois, quatre jours, je n’ai fait que ça, et j’ai écrit dix chansons, en français, alors que je n’avais presque jamais écrit en français. Ça a été immense pour moi, ce déclic. Les chansons de l’album je les ai plus écrites en prenant mon temps, en en écrivant plein, en en gardant, en les modifiant. Par exemple La Grenade, c’est deux chansons que j’ai mises ensemble.
Et les musiciens qui sont avec moi sur scène, ils ne sont pas intervenus directement dans les chansons. Là, on est parti en Angleterre, tous ensemble pour écrire des choses pour le prochain album, j’avais vraiment envie de les intégrer au processus de création, d’écriture et je pense que sur le prochain album, ils seront présents. Pour Sainte-Victoire, ils n’ont pas vraiment contribué en terme de chanson(s). Par contre, j’ai travaillé avec SAGE et Benjamin Lebeau (The Shoes…) pour la réalisation, les arrangements … Parce qu’en fait, je leur ai apporté des « trucs », un peu comme la forme du morceau Drôle d’époque, qui est guitare-voix, très squelettique, très simple parce que je ne suis pas guitariste du tout, donc vraiment à chaque fois je leur apporte quelque chose de très embryonnaire et ils ont ce talent de visionnaires, ils arrivent tout de suite à percevoir un peu où on peut emmener la chanson. C’est un vrai talent que je n’ai pas, donc je suis hyper heureuse de travailler avec eux.

Suite logique du travail de composition, et de la sortie de l’album : la scène. C’est comment pour toi ? C’est une angoisse, ou à l’inverse quelque chose de génial ?

Peut être tout à la fois. Au tout début, c’était vraiment, vraiment, l’angoisse. C’était l’angoisse à tel point que je ne pouvais même pas tenir mon médiator dans mes mains tellement je tremblais. C’était vraiment éprouvant, je sortais de là, je tombais à moitié dans les pommes, c’était vraiment une épreuve, toute mon équipe s’en souvient et maintenant ça nous fait sourire mais c’était vraiment maladif. Et maintenant, ce n’est pas pour autant quelque chose que je prends à la légère, pas du tout, ça me met encore beaucoup de pression et c’est encore hyper émouvant pour moi mais j’arrive un petit peu mieux à gérer le truc. Mais bon je ne suis pas encore très très… Avant-hier on a fait l’émission Quotidien, j’étais pétrifiée. Ça me terrorise encore, mais je pense aussi que ça vient de la nature des chansons parce qu’il y a quelque chose de tellement exhibitionniste… Il faudrait que je sois vraiment absolument impudique pour que j’arrive à chanter ces trucs là en me disant « non mais c’est pas un drame c’est ok, tout va bien », je ne peux pas, je n’arrive pas à le prendre à la légère.

Pour continuer sur le sujet de la scène, tu nous parles de tes musiciens, de ton équipe ? Je trouve, de ce qu’on en voit, qu’il y a une vraie cohésion, un truc fort entre vous tous, j’aimerais bien que tu nous raconte un peu !

Carrément, avec plaisir. En fait, mon premier concert avec ce projet là, je l’ai fait il y a deux ans je crois, et alors il y avait déjà Alban Claudin qui était présent. Alban Claudin c’est donc le claviériste, qui est devenu mon meilleur ami, on est inséparables. Lui, il est là depuis le début, et ensuite on a cherché des gens avec qui bosser, on a vraiment beaucoup bougé, on n’a pas gardé les musiciens avec nous très longtemps, ou alors quand on les aimait bien, ben ils se barraient, on a vraiment eu du mal, c’était pénible. Et tout à coup on est tombé sur les meilleures personnes qu’on aurait pu rencontrer donc Benjamin à la guitare, Adrien à la basse et Julian à la batterie et c’est fabuleux parce que ça rend l’expérience de la tournée complètement géniale. J’ai l’impression de partir en colonie, on s’amuse, je suis tout le temps en train de les mettre en scène. Je les adore et je pense qu’ils démystifient un peu cette idée que j’avais des concerts etc, de la pression que ça pouvait être pour moi. Quand je suis sur scène et que je suis trop stressée, j’ai juste à les regarder et je me dis «  je suis avec mes garçons préférés sur Terre, ça va aller  ». Et ça change vraiment tout.

Là en ce moment, ça doit aller un peu vite, la sortie de l’album, la promo, la scène, est-ce que tu arrives à garder un peu de recul  ?

Là de toute façon, je suis vraiment dedans a 1000%, je dors plus, mais c’est normal, et puis en même temps, c’est tellement beau cette période  ! Je pense que je ne la revivrai jamais, la sortie du premier album, c’est quelque chose d’assez unique. J’ai vraiment eu l’impression que c’était mon anniversaire. Même plus qu’un anniversaire, parce que l’anniversaire se produit tout les ans, alors que là c’est vraiment une comète dans une vie, genre ok  : c’est maintenant. Du coup, je suis totalement dedans, et je trouve ça vraiment cool. Et je n’ai aucune idée de ce que ça va devenir, de si oui ou non on en entendra parler ou pas mais, déjà, de le faire, de le sortir, ça me rend tellement heureuse  !

Être une femme aujourd’hui, ça t’inspire quoi  ?

« Etre une femme aujourd’hui, c’est s’accepter comme on est et être indulgente avec soi-même« 
C’est compliqué. Ce qui me soulage c’est de me dire que c’est moins compliqué qu’avant, et que ça le deviendra encore moins, avec le temps. Je crois qu’on a vraiment enclenché quelque chose de très positif dans cette lutte pour l’égalité des sexes. Et je pense vraiment qu’on est sur le bon chemin. Pour autant je pense qu’il y a encore beaucoup de travail et que c’est très éprouvant d’être une femme, pour plein de raisons. Ma chanson Drôle d’époque, ça dit ça. On demande tout et son contraire à une femme et qu’il y a une pression sociale qu’on sous-estime vraiment. On est martelé d’images, de Kim Kardashian, etc, et on doit être tout à la fois, et je pense que vraiment être une femme aujourd’hui, c’est s’accepter comme on est et être indulgente avec soi-même. Ne pas se demander l’impossible et trouver fabuleux ce que l’on fait déjà.

Je me demandais du coup, j’ai lu quelque part que tu aimais beaucoup Annie Ernaux, et dans un livre qui vient de paraître en poche (Le vrai lieu, Folio, NDLR) elle parle de quelque chose qui a fait vraiment résonance en t’écoutant, sur le fait de ne pas avoir à se définir comme écrivaine, ou artiste féministe, mais comme femme, et de dire qu’en soi, c’est déjà une revendication. Est-ce que tu comprends ce propos-là  ?

C’est marrant, parce que c’est exactement ce que je dis. C’est ce que j’essaie de faire comprendre, ce que je réponds quand on me parle d’un album féministe. Je crois que c’est un album de femme, en premier lieu, et qu’en soi, c’est déjà un sujet.
Et c’est vrai qu’Annie Ernaux a eu un impact sur moi. La lire, ça a été un déclic, je trouvais qu’elle parlait comme personne du fait d’être une femme, du simple fait d’être une femme. Et je trouvais que dans la musique, c’était un propos qui n’avait pas vraiment été exploité, alors j’ai eu envie de ça. De choses simples, des sensations, du corps. Sainte-Victoire à la fin, c’est moi qui me regarde, nue dans un miroir, c’est juste ça  : être une femme, avec un corps de femme, avec une sensualité de femme. C’est peut être plus ça, que quelque chose de politique ou revendicatif. C’était plus le propos initial, en tout cas.

Bon, j’avais une question mais à laquelle on vient peut-être de répondre, cela dit la libraire à l’intérieur de moi avait très envie de te la poser, ton auteur.trice préféré.e  ?

Ça peut clairement être Annie Ernaux, mais en fait ça peut aussi être Colette. Je ne sais pas comment dire ça exactement, mais ça me paraît être une famille assez logique. Même plus ancien, mais Georges Sand, aussi peut être. Georges Sand, Colette et Annie Ernaux, ça pourrait être un genre de triptyque idéal… bon avec aussi outre-Manche, Virginia Woolf, que j’adore.

Dernière question : la collaboration de tes rêves, là tout de suite ? 

La collaboration de mes rêves… Je ne sais pas, peut être monter un groupe idéal… Avec je sais pas… Thomas Pourquery au saxo par exemple. Rajouter des membres dans le groupe, avoir un espèce d’orchestre incroyable, peut être Sasha de La Femme qui pourrait faire des guitares, Albin de la Simone au piano… Tu vois, monter un espèce de groupe idéal comme ça, avec des gens que j’aime. J’aimerais bien.

On ne sait pas vous, mais une chose est sûre, nous aussi, on aimerait bien l’entendre, ce groupe idéal.

Merci à Nicolas Vandyck.
L’album Sainte Victoire de Clara Luciani est sorti chez Initial Artist Services depuis le 6 Avril.

 

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