Cinéma Littérature Francophone

Corps variables et Réalité

Ecrit par Barz

Réalité variable

 

« On ne change pas / On met juste des costumes d’autres sur soi » Quand Xavier Dolan utilise cette chanson de Céline Dion dans l’une des plus belles scènes de Mommy (chroniqué chez Addict ici), sait-il à quel point ces phrases peuvent résonner dans d’autres œuvres si éloignées de la sienne mais dont certaines préoccupations communes peuvent faire croire que la métempsycose n’est finalement que le grand sujet de ce siècle ?

En salle et en librairie la même semaine, Réalité (film de Quentin Dupieux) et Corps variables (roman de Marcel Theroux) jouent tous deux sur le registre de la duplicité, de l’œuvre dans l’œuvre (ici une VHS, là une clé USB), du corps comme support analogique de la personnalité (de l’âme diront certains) et de la complicité du spectateur/lecteur acceptant de se laisser berner par une narration tortueuse et un propos irréel. Le propre de l’art n’est-il pas de nous faire passer des vessies pour des lanternes ? Sur l’affiche du film, Alain Chabat est entouré de corps sans visages, sur la couverture du livre, un corps sans visage, ce n’est que le début des similitudes entre ces deux œuvres qui, en apparence, n’ont rien à voir.

Réalité est le prénom d’une petite fille qui découvre une VHS dans les entrailles d’un sanglier chassé par son père, personne ne croit (la) Réalité, sinon le spectateur. Réalité est en réalité le personnage d’un film de Zog, réalisateur de génie présentant ses rushes à son producteur Bob Marshal. Ce dernier se voit proposer le scénario d’un film catastrophe par Jason Tantra, cameraman aspirant réalisateur qui, pour gagner sa croûte, est cadreur pour une émission culinaire animée par Dennis, atteint d’un eczéma intérieur. La première partie du film va suivre ces récits parallèles puis les entremêler de façon labyrinthique, hypnotique et presque psychédélique dans une seconde partie haletante, la comédie laissant place à l’angoisse, au cauchemar et à la perte de repères des personnages et des spectateurs, chacun ne sachant plus qui il est, dans quel degré de réalité il évolue, doutant de ce qu’il voit et ce qu’il ressent. Dennis, le présentateur, se précipite vers la voiture de Jason pour lui dire « Je crois qu’on est la même personne. » Bob, en entretien avec Jason, reçoit un coup de téléphone de Jason. Les noms ne sont plus les corps et il n’est plus impossible d’avoir un sosie, un clone, ou un remplaçant.

Le roman de Marcel Theroux s’ouvre sur une préface dont la narratrice, Susanna, tient une boutique de souvenirs dans la campagne anglaise. Un homme rentre dans la boutique et l’appelle Sukie, le surnom qu’elle avait à la fac. Il lui assure être Nicholas Slopen, son ancien petit ami, dont elle a pourtant appris la mort dans les journaux. Elle ne reconnaît pas physiquement Slopen mais ce qu’il sait d’elle et leurs souvenirs communs achèvent de la convaincre. Nicholas, dans un sale état, a besoin d’un endroit où dormir et Sukie, effrayée, réticente, l’amènera tout de même chez elle où il succombera à une crise cardiaque. Ce n’est que deux mois plus tard qu’elle découvrira une clé USB dans le fauteuil où il s’était installé, clé contenant le roman à suivre, à savoir les mémoires de Nicholas Slopen (qui incluent également des fragments du journal de la psychologue ayant la charge de Slopen, ajoutant une autre strate de récit et donc, de réalité). Tout comme la VHS de Réalité, cette clé USB semble être un gage de vérité, la réalité devenant produit technologique, se substituant aux défaillances de perception des hommes. Slopen, universitaire spécialiste de Samuel Johnson, écrivain anglais du XVIIIe siècle, y raconte comment il s’est retrouvé dans un complot aux enjeux surréalistes : la Procédure Malevine, permettant de transférer une personnalité dans un autre corps, à l’aide essentiellement de la linguistique. Des corps parlent pour d’autres corps, des millionnaires se veulent immortels et la science se rapproche de la pierre philosophale. Michel Houellebecq, dans La Possibilité d’une île, s’inspirait des idées raëliennes pour imaginer un monde où, le corps étant toujours soumis au vieillissement et à la mort, il serait susceptible de se cloner indéfiniment pour parvenir à l’immortalité. Chez Marcel Theroux, il y a changement de corps mais conservation du reste. De la même manière qu’à la moitié de Réalité où tout est chamboulé et dédoublé, le spectateur ayant sous ses yeux deux Jason (deux Alain Chabat pour le prix d’un !), le climax de Corps variables est atteint lorsqu’il y a deux Nicholas Slopen, l’original et sa copie dans un corps nouveau. La copie étant le narrateur. Marcel Theroux n’utilise pas le ressort comique et absurde dont use Quentin Dupieux pour faire passer la pilule au spectateur, le romancier anglais préfère générer un trouble beaucoup plus insidieux rendant la lecture hallucinatoire, presque inconfortable.

Enfin, la place du langage dans les deux œuvres est primordiale. Dans Réalité, il y a le jeu du passage de l’anglais au français, et, surtout, la détermination de Jason de réaliser le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma pour illustrer l’agonie des personnages de son film d’horreur. S’en suivra de longues séquences de râles dictaphone en main où le progrès, l’œuvre d’art absolue, consiste en une parfaite agonie monosyllabique. À l’inverse, dans Corps variables, un individu ayant subi une procédure est dans un premier temps incapable de parler, ses gémissements devant aboutir à la recouvrance d’un langage construit pour que la Procédure soit une réussite. Puis, la place de la psychanalyse n’est pas à négliger. Alice, la femme de Jason, est psy et son patient Henri lui raconte un rêve qu’il a fait dans lequel il est déguisé en femme, hors le spectateur et le personnage de Réalité (la petite fille) savent que ce n’est pas un rêve. Dans le roman de Theroux, les extraits du journal du Dr Webster, la psy de Slopen, laissent également entrevoir une autre version des faits.

Dans une œuvre comme dans l’autre (toutes deux magistrales), l’originalité du scénario et de la mise en scène semblent être tout d’abord destinées à déstabiliser le spectateur/lecteur, à créer en lui une pulsion de compréhension à mesure que le récit devient alambiqué, à le provoquer, le pousser dans ses retranchements, et lui faire admettre que « ce n’est pas parce qu’il subsiste une part d’incertitude quant à la nature de la réalité que tout est possible ¹».

 

¹Corps variables, p.287

Réalité, film de Quentin Dupieux, avec Alain Chabat, Jonathan Lambert et Élodie Bouchez (2015).

Marcel TherouxCorps variables, traduit de l’anglais par Stéphane Roques, Plon / Feux Croisés, 2015.

 

 

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