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Black Celebration : les 30 ans du côté obscur de Depeche Mode

Ecrit par Ivlo Dark

« Salut, moi c’est Ivlo, j’ai quatorze ans. Je suis un peu nerveux car j’ai été invité à une boum. Non par la pétillante Vic mais par une autre copine du collège. Je sais déjà que je vais me ruer vers la platine et tenter d’empêcher les autres de pourrir l’ambiance avec Indochine. J’ai prévu un plan B : je vais leur passer la totale de Black Celebration. »

Depeche Mode

Tout commence du côté de Basildon dans l’Essex (inutile de relever la connotation lubrique de la formule). Nous sommes à la fin des années 70 alors que l’Angleterre se gargarise du mouvement punk. Une révolution est en marche. Pourtant, Vince Clarke et Andrew Fletcher boudent les guitares hurlantes pour se concentrer sur les synthétiseurs. Autant dire que l’affaire semble mal barrée pour Composition of Sound qui voit Martin L. Gore puis Dave Gahan rejoindre le groupe.

Changement de blason, premier titre gravé dans le vinyle (Photographic), signature sur le tout récent label Mute Records, la saga peut débuter avec un album Speak & Spell marqué par l’ultra dansant et presque intemporel Just Can’t Get Enough.

Depeche Mode est né et ne demande qu’à grandir.

Le hic c’est que  le pilier Vince Clarke prend la poudre d’escampette pour fonder Yazoo. Un plan de sauvetage est néanmoins réussi avec Martin L. Gore qui reprend le flambeau du côté de l’écriture. Il ne reste plus qu’à recruter le pianiste Alan Wilder afin de recomposer un parfait carré magique.

Les tubes vifs et synthétiques s’enchaînent à des années lumières des influents et robotiques Kraftwerk, pionniers allemands dotés aussi de minimalistes claviers mais avec un peu moins d’allant et de naïveté dans leurs compositions. Depeche Mode ne sonne pas cold et suscite alors les quolibets avec leur musique trop téléguidée. Les garçons coiffeurs sortent en 1985 leur première compilation de hits et par la même occasion achève le premier chapitre un peu trop tendre de leur aventure discographique.

La transition avec la suite se fera au travers d’un inédit Shake The Disease. Le titre annonce indubitablement une plus grande maîtrise dans le façonnement des sons et des mots. La chanson initialement programmée pour figurer au sein du nouvel opus revêt une certaine obscurité dans son humeur, présage de ce qui va suivre et qui sera l’objet de mon propos.

Le 17 Mars 1986, le cinquième album de Depeche Mode est dans les bacs. Le troisième de leur trilogie berlinoise. Ce volet pourra être difficilement comparé avec le passé tant la production de Gareth Jones et Daniel Miller y est colossale. Il s’agit en l’occurrence d’une nouvelle ère magnifiée par l’avènement du format CD. A ce titre, il convient de souligner l’excellent travail d’Alan Wilder en ce qui concerne les arrangements. Mais pourquoi  donc cet album est devenu culte, rangé pas loin de l’Everest Violator sur le podium des pépites du groupe ?

Il y a dans ce repère de la synthpop une affection pour l’ouverture magistrale du titre qui donne son nom à l’album. Black Celebration débute par un long murmure spectral avant que le tocsin ne résonne et annonce la messe noire aux rugosités qui sans aucun doute auront bercé Trent Reznor, prince du métal industriel. La rythmique électronique est martelée avec conviction. Pour la petite anecdote, en coulisse nous n’étions pas loin de la véritable baston lors de l’élaboration de cette première piste. Bref, ambiance tendue sur la bande comme dans les studios !

Dans le domaine du recyclage industriel, les anglais ressortent la face B de leur single It’s Called a Heart. Une correction emplie de vibrations asthmatiques, d’articulations filandreuses pour une nouvelle vague plus stylisée. Fly On The Windscreen trouve ainsi sa parfaite version définitive relever la pop classique d’une armure stylisée.  Le charisme de Dave Gahan y est grandissant. Les sujets sont plus gris et plus graves à l’écoute de cette voix beaucoup plus démonstratrice. Le songwriting de son acolyte Martin Gore n’est pas en reste et donne la réplique. Les machines ont désormais une âme…

Sans aucune rupture,  les trois premiers morceaux se ligotent et parviennent à la ballade « androidique » A Question Of Lust. De ce sirop délicieux, l’auditeur ressortira bouleversé tant par la facilité saccadée du refrain que par le final, véritable monument pour les amants digitaux.

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Nous restons sur la même humeur langoureuse avec Sometimes dont l’introduction gospel avortée laisse place à un dédoublement vocal guidé par un piano épuré. Il se dégage de la courte exécution un souffle fantomatique quelque peu vieilli.

C’est alors que les chœurs suffocants de It Doesn’t Matter Two déboule dans l’arène dans un aller-retour qui vient contraster avec la légèreté d’un chant limpide. Les nouveaux effluves envoûtants se font l’écho des habituelles orchestrations du compositeur Philip Glass. Les célébrants osent le joli clin d’œil et par la même occasion s’emparent d’une maturité d’esprit.

Pour autant, nos amis n’oublient pas de remuer les foules tout en stimulant de manière sournoise l’imagerie dont ils se sont dotés. Il y a plus de cuir avec en filigrane la panoplie du parfait soldat SM. Il y a les logos sur la pochette confectionnée par Martyn Atkins qui rappellent étrangement une évocation de la signalétique utilisée par les nazis à Berlin. Il y a surtout la participation phénoménale du réalisateur et photographe néerlandais Anton Corbijn. Illustration flagrante avec le clip en noir et blanc du frénétique A Question Of Time. Titre où le groupe reprend le marteau et cogne sans vergogne. Les battements sont francs et massifs. Les riffs deviennent obsédants pour ce titre aux aspirations ultra rock. Puis, il a ce break espiègle avant une reprise endiablée. Depeche Mode pose ainsi les points sur les « i » et Anton Corbijn n’a plus qu’à imaginer la mise en lumière racée qui aboutira au recueil vidéo intitulé Strange. Un évident gros plus en termes de reconnaissance pour le groupe.

Débarque alors le point culminant de l’œuvre. Stripped et son alchimie qui électrise le vivant (à moins que ce ne soit l’inverse).

Depeche Mode est à l’instant précis à son apogée avec ce ruban noir dont les sursauts directs s’opèrent sur une mélodie accrocheuse. Les nappes de synthé sont désormais emplies de majesté.

Il y a dans les développements une forte audace, notamment dans l’emploi de samples (bruits de métro + feux d’artifices) mais surtout la combinaison de la force et du raffinement.

Trente ans se sont écoulés et cette pièce reste encore tatouée dans les mémoires, le célèbre gimmick électronique entonné par des fans de plus en plus nombreux pour ce que je considère comme le summum sur le long CV des anglais.

Vous allez me dire que derrière c’est difficile d’enchaîner. En fait, Martin Gore jongle avec les nuances dans ce patchwork serti de noir mais qui laisse aussi sa place à des oasis plus légers.

Here Is The House en ce sens est la parfaite pop song qui redonne du souffle telle une réminiscence maturée des premiers essais.

La suite est un équilibre entre accalmies trompeuses et productions plus denses. De ce va-et-vient, petit à petit se mélangent des accords amers de berceuses quelque peu grinçantes. Il y a un effort dans l’écriture, la composition, la production et l’assemblage du tout ! Des échos qui s’enlacent et vous embrassent pour ne plus jamais vous quitter.

Lady Diana en aura aussi pour son argent avec la diatribe New Dress destinée à railler les dépenses astronomiques de la princesse alors qu’une partie du monde crie famine. Comme quoi, Depeche Mode parvient à prendre une certaine hauteur engagée tout en basculant ses sonorités sur les dancefloors grâce à de multiples effets amorcés avec culots. C’est tout simplement la base d’un futur dont les prémices s’annoncent déjà en 1986 de manière stratosphérique. Au final, l’accord d’intro de Stripped réapparaît tel un fantôme traversant les âges.

En 2007, l’album a fait l’objet d’une réédition avec de nombreux bonus. En cette année 2016, il vient de fêter son trentième anniversaire. Quant à moi, c’est avec nostalgie que je me souviens de cette boum et plus précisément de ce slow torride avec cette fille dont j’ai oublié le prénom.

« It’s a question of lust
It’s a question of trust
It’s a question of not letting what we’ve
Built up crumble to dust
It is all of these things and more
That keep us together »

Site Officiel –  Facebook Mute Records

 

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